Culture & Démocratie

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Les chantiers

Art et santé

Théâtre et psychiatrie : du bon usage de la folie

Une nation se reconnaît à la façon dont elle traite ses marginaux : en nommant ceux qu’elle perçoit et place à la marge d’elle-même elle définit sa vision de la normalité. (…) ce qui a trait à la maladie mentale et à la folie appartient fondamentalement à la culture politique de chaque nation. Il est indispensable que ces normes qui ont pour effet de dire qui est quoi, soient interrogées dans le champ de la culture. Et plus précisément d’une culture de la démocratie.

- Paul Biot

Nombreux et souvent peu connus sont ceux qui, venant tant de milieux théâtraux que de soins, s’investissent dans la création théâtrale aux côtés de personnes vivant ou ayant vécu des souffrances mentales.

Nombreux certes, mais avec des objectifs variables, souvent différents, parfois entrecroisés : soin, thérapie, occupationnel, recherche, nécessité artistique…

Terra Incongnita.europe
Le projet « Terra Incognita.europe » a réuni, pendant deux ans, trois compagnies de théâtre – Acteurs de l'Ombre (Belgique), Théâtre de l'Arcane (France), Locos por el teatro (Espagne) – qui développent des projets de créations en milieu psychiatrique. L'objectif du projet européen était d'interroger la notion de santé mentale, de modifier le regard sur la folie... En atelier avec les personnes diagnostiquées « malades mentales », le personnel soignant et des acteurs professionnels, chaque compagnie a travaillé sur les représentations que nous avons de la folie, de la maladie et de la santé mentale et leur conséquence : l'exclusion sociale et culturelle.

Interrogeant la norme, par la pratique théâtrale, ces ateliers, inévitablement, questionnèrent aussi les normes théâtrales...

Du bon usage de la folie, I
Des temps de rencontres entre les trois compagnies ont ponctué ces deux années de création. Ils permettaient un échange de savoirs, de pratiques, de réflexions... Culture et Démocratie, dans le cadre de son axe de travail « Art et santé », a accompagné ces moments de réflexion.

Une première rencontre/débat fut organisée à Liège en 2010, quand le projet « Terra Incogniata.europe » débutait. Une seconde, intitulée: Du bon usage de la folie, fut proposée en clôture de projet, toujours à Liège, en mars 2012.

Ce dernier moment se voulait sans prétention, mais pas sans ambition. Sans prétention, car il s'ajoute, humblement, à une série de colloques, de rencontres, de débats qui ont tenté d’éclaircir le rapport entre ces deux univers a priori antagoniques, celui de l’art et celui du soin . Mais avec une ambition, celle de ne pas répéter tout ce qui a déjà été dit et redit, de faire un petit pas de plus...

Pour Culture et Démocratie, sans arguer avoir proposé des thèmes de réflexions inédits, il s'agissait quand même d'essayer d'interroger la pratique artistique (le théâtre plus spécifiquement ici) par des angles qu'elle n'avait pas l'habitude de prendre.

Le travail de Culture et Démocratie, de sa commission « Réseau Art et santé », était jusqu'alors essentiellement celui d'interroger ces pratiques en se focalisant la démarche de l'artiste : que vient-il faire en milieu de soin ? Comment se distingue-t-il d'un art thérapeute ? Comment garantir le caractère professionnel de sa démarche ?

Pour cette rencontre, deux angles d'investigation supplémentaires ont été ouverts : se pencher d'une part sur la démarche du spectateur, du public et, d'autre part, sur la démarche de l'institution.

Ce sont ainsi trois démarches qui ont été réfléchies, en atelier, lors de cette journée liégeoise. Voici comment elles étaient problématisées et présentées par Paul Biot :

- La démarche de l'artiste :

Ces artistes, metteurs en scène, animateurs de Théâtre-action, qui accompagnent les créations de ces personnes qui « arpentent les rues des cités de la peine » (Dante, l’éloge de la folie cité dans Le dernier cercle du Théâtre de l’Arcane) que cherchent-ils, pourquoi le font-ils ? Pourquoi parfois s’y consacrent-ils de manière presque exclusive ? Comment échappent-ils au piège de la justification extérieure à l’acte théâtral lui-même, a priori et posteriori ? Dans le théâtre ordinaire la création théâtrale n’a pas besoin de justifier son existence : comment ce théâtre autre échappe-t-il à l’injonction (très européenne) du résultat tangible : social, médical, formatif ? Quelle qualité d’attention est-elle indispensable pour accompagner ces créations, collectives la plupart du temps ? En quoi cette démarche de création théâtrale se distingue-t-elle de la théâtro-thérapie à laquelle s’ouvrent un peu partout (surtout dans le monde sous influence anglo-saxonne) les chaires universitaires ?

Pour animer l’atelier : Laurent Bouchain (metteur en scène et responsable du centre culturel « l'Écheveau » de l'hôpital psychiatrique Saint-Jean-de-Dieu de Leuze-en-Hainaut) et Catherine Vanandruel (comédienne et clown à l'hôpital, asbl Fables Rondes)

- La démarche du public :

Le public qui vient à ces spectacles, que vient-il voir ? Et qui vient-il voir ? Que et qui voit-il ? Quelle est la nature de son étonnement ? Entre compassion et voyeurisme, quelle est la place pour un regard différent ? Quels sont les lieux qui conviennent et ceux qui ne conviennent pas à la création ? À la représentation publique ? Qu’impliquent ces lieux du point de vue du public ? De celui des acteurs ? Comment en fait-on l’information (la promotion) ? Comment parler d’eux, qui ne revendiquent ni d’être artistes, comédiens ou auteurs, mais qui sont tout cela avec souvent un haut degré de rigueur et de conscience professionnelle ? Comment parler avec justesse du travail de création de l’implication collective de tous ceux qui ajoutent le plus souvent à la détresse psychique la solitude sociale, l’instabilité et la pauvreté ? Quelle est la nature de leur droit, de leur exigence souvent, à être vus, entendus et reconnus autrement ? Le projet européen « changer le regard sur la folie » atteint-il son objectif : le public a-t-il changé son regard ?

Pour animer l’atelier : Farid Ousamgane (metteur en scène et co-responsable de la Troupe du Possible ainsi que responsable du centre pédopsychiatrique pour adolescent "les Goélands") et Paul Biot (membre du Mouvement du “Théâtre-action” et de Culture et Démocratie)

- La démarche de l'institution :

Comment et pourquoi les institutions accueillent et parfois sollicitent ces démarches de création ? Quelle est la nature de leur attente ? Quelles sont les contraintes qu’elles imposent ou non dans les conventions de partenariat ? Quelle est la nature des relations entre le milieu médical et le milieu artistique ? Quelles sont leurs exigences réciproques ? Comment l’institution soignante voit-elle ceux-là qui sont à la fois des patients et des acteurs de création et d’invention artistiques ? Comment le milieu hospitalier qui obéit à des règles contraignantes et implique des structures hiérarchisées et des responsabilités portant sur chaque cas individuel, intègre-t-il concrètement et symboliquement l’espace de liberté, d’égalité et de solidarité qu’est l’atelier de création théâtrale collective ? Faut-il quitter l’hôpital pour que la création puisse trouver sa pleine mesure, ou l’intégrer davantage pour le modifier depuis l’atelier ?

Pour animer l’atelier : Marc-André Domken (psychiatre au Petit Bourgogne) et Jean- François Simon (enseignant à la H.E P-H Spaak, Catégorie sociale).

Du bon usage de la folie, II
Une autre journée de débats s'est tenue le 13 avril 2012 à Marseille. C'est principalement la deuxième démarche (décrite ci-dessus) qui a été discutée : celle du public. Public compris à la fois comme le public « spectateur » et comme le public « participant ». Seconde manière de concevoir le public qui n'avait pas été proposée lors de la rencontre à Liège.

Le rapport des échanges marseillais constitue la première annexe de ce présent document.

Du bon usage de la folie
Ce document proposera en ouverture un texte – Histoire et folie - de Jean Florence, philosophe, psychanalyste, ancien directeur du Centre d'étude théâtrale de Louvain-la-Neuve et auteur du livre référence : art et thérapie : liaison dangereuse ? .

Ensuite, seront abordées, une à une, les trois démarches décrites ci-dessus. Les questions et réflexions contenues dans ces chapitres sont la synthèse des discussions et débats qui se sont tenus lors de la journée liégeoise.

Les résumés des ateliers ne sont pas les résumés des seuls propos tenus par l’animateur, mais ceux des réflexions, des remarques, des discussions… qui s’y sont déroulées.

En guise de conclusion, nous reproduirons celle, improvisée par Jean Florence (mais revue par la suite), qui clôtura les échanges au Petit Bourgogne (Liège).

Deux annexes sont encore proposées : il s’agit, d’une part, du rapport, rédigé par Paul Biot et Michel Bijon, des débats qui se sont tenus à Marseille autour de la question du public. D’autre part, le docteur Domken a tenu à fournir un texte avec l’essentiel de ce qu’il a dit pour ouvrir les discussions dans l’atelier qu’il animait. 

Documents

Du bon usage de la folie

"Du bon usage de la folie" : état des lieux (document préparatoire)

Enregistrements audio de la rencontre

Contexte/événement

Rencontre-débat organisée dans le cadre du projet européen ‘Terra Incognita.europe’ dans lequel trois troupes théâtrales interrogent, par la métaphore théâtrale, la notion de santé mentale et les phénomènes d’exclusions sociale et culturelle qu’elle induit.

Festival International de Théâtre Action - Mars 2012

Intervenants

Paul Biot : membre du Mouvement du «Théâtre-action» et de Culture et Démocratie,

Laurent Bouchain : metteur en scène, Hôpital psychiatrique Saint-Jean-de-Dieu - Acis asbl, membre de Culture et Démocratie,

Marc-André Domken, psychiatre au Petit Bourgogne,

Jean Florence : philospohe, psychologue et psychanalyste,

Farid Ousamgane : metteur en scène et co-responsable de la Troupe du Possible asbl, responsable du centre pédopsychiatrique pour adolescents "les Goélands",

Jean-François Simon, enseignant à la H.E. P-H Spaak Catégorie Sociale,

Catherine Vanandruel : coordinatrice de "Clowns à l'hôpital", asbl Fables rondes.

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