Culture et Démocratie et Développement
On me demande de parler de la culture et la démocratie
dans une revue qui va aborder sous un angle ‘développement’
ces deux concepts.
Culture, démocratie et développement sont très
liés, leur espérance de vie dépend de leur
santé respective. Pas de démocratie sans culture.
Pas de développement sans démocratie.
Culture, démocratie et développement réclament évidemment des conditions analogues pour fleurir. Ces trois pourvoyeurs de bonheur travaillent sur le long terme, se revendiquent du peuple dans le meilleur des cas. Ils sont tous les trois endogènes dans une société équilibrée, simulés ou greffés de force dans une société balafrée, comme en Irak 2004 ou au Chili 1973.
Fondamentalement, « culture » et « développement » ne sont pas un gage de mieux-vivre pour une société, contrairement à la « démocratie ». « culture » et « développement » sont des concepts idéologiquement spongieux, pouvant absorber autant les idées néo-libérales que marxistes. Ils ne portent pas de valeurs en eux. Ils sont utilisés par les Grands Argentiers du FMI, de la Banque mondiale, par les plus sombres dictateurs, comme par les mouvements citoyens altermondialistes ou les artistes sincères. La « démocratie » est aussi modulable, mais dans des limites moindres. Si elle peut absorber des concepts très variés, elle n’en demeure pas moins par définition attachée au principe de « décision par la population », que ce soit de manière directe ou représentative. La culture et le développement n’intègrent cette dimension uniquement dans leur meilleure forme.
Mais comment percevoir cette santé populaire de la culture et du développement.
Les éléments pour en juger nagent dans des eaux
troubles. La démocratie utilise des outils bien distincts,
mais la culture et le développement ne font pas appel à
des élections, ou à des referendums. Certains diront
pour la culture que l’audience, le succès peuvent
faire office d’élections, baromètre de popularité.
Cette réflexion fait cependant abstraction de la perversion
du système par la médiatisation et promotion à
outrance (une perversion qui menace aussi la démocratie
comme le démontre l’exemple italien). « Star
Academy » et Jennifer sont-ils les élus culturels
du peuple ? Oui si ils avaient été mis sur un même
pied que d’autres artistes ou émissions. Non puisque
le battage médiatique ne permet pas un choix culturel suffisamment
diversifié pour être ‘représentatif’.
Pas plus que la culture, le développement ne peut se prévaloir
d’un suffrage universel qui sollicite tel ou tel modèle
de développement. Au Sud comme au Nord, les concertations
populaires ne se font que trop rarement au niveau national, un
niveau où ‘frappent’ les acteurs les plus influents
du développement : les institutions financières
internationales, la coopération bilatérales directe,
les ONG multinationales. Certes, il existe bien des ‘dialogues’
entre sociétés civiles et gouvernants, mais ces
rencontres posent deux problèmes : les gouvernants viennent
chercher un blanc-seing plus qu’un échange, la société
civile est multiple et tolère difficilement un nombre limité
(et donc efficace) de représentants. Avec pour conséquence
terrible le kidnapping de la voix du peuple pour, paradoxe terrible,
prétendre faire entendre ceux à qui ont a pris leur
droit de parole ! Avec des gens qui pensent pour d’autres,
et des prises de paroles qui revendiquent un « nous »
non concerté.
Cette remarque est aussi valable pour la culture et la démocratie.
En pervertissant le système représentatif de la
démocratie et en prônant un élitisme culturel
de gauche ou de droite, les personnes de pouvoirs, les nantis,
les « savants », les médias, les artistes peuvent
défendre les positions du peuple muet. Tout comme l’ONG
peut secourir sans écouter. Rares sont les boulangers,
les facteurs, les chômeurs consultés sur la politique
culturelle, le mode de développement ou la nature démocratique
de leur société.
Et l’on sombre dans un système privilégiant l’auto-satisfaction, et -justification la contemplation intellectuelle, les divagations superbes de gens en situation confortable…Concrètement, sur le terrain, ces concepts privent alors le peuple du pouvoir et l’homme de la création.
Culture et développement réclament donc une vigilance constante pour être porteurs de « mieux-être ». Cette vigilance s’inscrit comme une des règles fondamentales pour maintenir l’aspect positif d’une démocratie réelle, saine, multiple, rassembleuse, et constructive.
Il n’y pas de démocratie sans culture du populaire. Pas de développement endogène sans démocratie.
Olivier Bailly, Journaliste
Demain Le monde

