Culture et démocratie : les séparer pour voir le rapport.
Le propre de l’animal humain est que le rapport avec son environnement est géré par les intermédiaires que sont l’imagination et la symbolisation. L’imaginaire nous donne la possibilité de se rapporter à des images qui ne reflètent pas nécessairement « la réalité ». Ils engendrent donc une tension qui peut sous-tendre aussi bien un mensonge, qu'un projet, un idéal, une histoire, une religion, un mode de vie… L’image et le réel sont nécessairement différents, mais nous avons tendance à les identifier comme notre image dans le miroir. Pour la réaliser, la différence doit être nommée. C’est le symbolique qui retient les différentes instances de l’existence dans une structure. C'est lui qui donne le code, les signes nécessaires. C’est ainsi que se construit la culture, que se font les cultures. On ne devient humain qu’en les intégrant.
La culture est faite de registres différents. D’abord, elle est élément pratique de la vie sociale, elle régit les façons de faire, elle relie les interactions. C’est ainsi qu’elle est intégrée, incorporée jusqu’à devenir une structure des sentiments. Nous apprenons à réagir d’une certaine façon. Cette définition sociale de la culture opère en premier lieu par la routine, par une vie quotidienne régie par la répétition des différentes pratiques sociales. Notre journée, notre semaine contient des éléments revenant avec régularité : au foyer, au boulot, en passant par le transport, par les rendez-vous associatifs, les loisirs…. Chacune de ces pratiques connaît ses règles, ses formes et ses références. C’est l’habitude des ces interactions qui fait normalité. Cette routine est rythmée par des contrepoints : les fêtes, les voyages, les rencontres, tous les éléments extra-ordinaires sans lesquels l’ordinaire n’aurait pas de sens. C’est cela un mode de vie : les formes de la vie réelle et un mode d’emploi. C’est une culture pratique qu à tendance à nier la différence ou à la vivre comme exceptionnelle.
Toute cette pratique culturelle serait perdue dans l’expérience des seuls participants si elle n’était pas documentée. La vie doit être racontée, photographiée, filmée, peinte, chantée, sinon elle est perdue pour la société. La vie produit des produits ! Les faits sont faits ! Cette documentation est surtout le travail du « secteur culturel », de ceux et celles qui produisent des objets culturels, des artefacts allant du reportage de vacances ou du récit du vécu, au travail artistique se référant au registre large des « faits culturels ». Cette documentation est donc le produit de nous tous en amateurs mais aussi et surtout de tous ces professionnels de la production culturelle.
A l'intérieur de cette documentation s’opère aussi une sélection, la formation d’une tradition, d’un canon culturel, une institutionnalisation. C’est ainsi qu’est faite « notre » culture, du petit groupe à la société. C’est cette sélection qui fait pouvoir d’identification, aussi bien pour une association, que pour un style de vie, que pour un état-nation. Il est clair que « l’identité » - chaque identité - ne se sert que d’une petite partie de la culture documentée et la déclare comme étant l’essence à transmettre dans l’éducation , la socialisation, les médias, la discipline commune…, dans toute opération de la formation d’un « nous ». Chaque sélection est un acte de pouvoir.
Regardons donc la culture sous ces trois angles : la culture vécue de toute vie sociale, le « mode de vie » donc ; la culture documentée, le secteur et le travail culturel ; et puis la tradition sélective qui est le fait de la formation identitaire. Ces trois niveaux sont, depuis le 19ème siècle, surtout intégrés au niveau de l’Etat-Nation. Ce qui « reliait » les gens dans l’ancien régime était « la religion ». Il était inconcevable de vivre ensemble sans partager la même religion, une religion maintenue par les églises comme par les gouvernants. Il a fallu attendre le18ème siècle, celui des lumières, pour être convaincu que l’on pouvait introduire la liberté de religion, que l’on pouvait séparer l’Eglise et l’Etat, que la politique ne devait pas être nécessairement soumise aux lois divins… Il reste beaucoup de gens à convaincre de cette idée, dans beaucoup de régions. Et puis l’Occident à introduit l’organisation du monde en Etats-Nation. Lorsque nous pensons « société », nous pensons « pays ». Cette structure de la société fonde l’Etat sur une certaine homogénéité culturelle. Chaque membre du groupe, du nouveau-né à « l’allochtone » (celui qui vient d’ailleurs) est d’abord intégré, socialisé, discipliné avant de recevoir des droits. C’est la culture nationale qui forme le socle de l’idée de société, et c’est ainsi que les pays sont naturalisés. Nous sommes encore convaincus que pour vivre ensemble, il faut partager une certaine culture. La Révolution française la voulait la plus universelle possible. Le romantisme insiste sur les particularismes, les racines, les traditions…
Cette forme d’intégration culturelle (l’Etat-Nation) opère une sélection forte aux deux niveaux de la pyramide, aux deux transitions : des modes de vie à la culture documentée, et de la création culturelle à la tradition sélective. Les « modes de vie » sont inégalement documentés dans le travail culturel. Les travailleurs culturels viennent, eux, de couches sociales spécifiques et leur créativité, leurs "structures de sentiments" se réfèrent fortement à leur expérience. Il y a donc une forte sous-représentation de certains styles de vie dans le matériel culturel. C'est surtout vrai pour les couches populaires, pour les immigrés et pour les nouvelles tendances, qui ne sont pas équitablement représentés dans la tradition, dans la politique culturelle, dans « la culture dominante ». Ce qui fonde l’Etat et la politique est une certaine vision des choses qui est ensuite naturalisé. L’identité est donc le produit de (au moins) deux opérations déformantes. La multitude des styles de vie contribue de manière fort différente à la création et à la persistance de la culture et tout ce qui existe comme expressions culturelles est fortement réduit dans la politique culturelle. C’est là que se trouve le déficit démocratique culturel.
Avant de regarder ce qui change actuellement sous la pression de la mondialisation, quelques mots de la démocratie. Elle sert justement à légitimer ce pouvoir de sélection, de priorités ou d’orientation de la gestion. Le pouvoir est basé sur la nation (souveraine !) représentée par l'Assemblée parlementaire. Il s’agit donc d’avoir un échantillon représentatif du peuple dans l’Assemblée. C’est pour cela que la démocratie est bien davantage qu’une procédure de sélection (l’élection) ou de décision (la majorité), mais qu’elle doit assurer les conditions même de la participation de tous (les libertés, les droits socio-économiques et les droits à l’éducation). C’est pour cela qu’un Etat démocratique est jugé sur base de la vitalité de sa vie politique mais aussi de la participation de tous et donc aussi des plus démunis. Il est clair que c’est « la culture » au sens large qui alimente le fonctionnement plus ou moins démocratique.
Tout ce domaine culturel est fortement chamboulé par la mondialisation. Elle a emmené sur le plan de la gestion de la société une forte dépossession de l’Etat en faveur du marché (libéralisation, privatisation, dérégulation) et, sur le plan de la culture, une forte multiplication des références mettant en déroute les systèmes d’intégration nationale. La culture et les mécanismes culturels sont de plus en plus dominés par la culture de consommation. Les produits culturels sont perçus comme des marchandises et leur succès est mesuré par leur consommation. Il est clair que le fonctionnement de ce marché culturel et politique est dominé par ceux qui en ont les capacités financières et opératoires : cette « nouvelle classe moyenne » de salariés adaptés au nouveau marché du travail, aux nouvelles formes de productivisme, de compétitivité, de consommation expressive, de la vie en styles de vie, de l’individualisme…. Mais il y a des laissés pour compte : ceux qui n’en ont pas les moyens financiers (les pauvres), culturels (les "autres"), physiques (les vieux) , de temps (les stressés), ou ceux qui résistent (les minorités). Nous vivons dans une société duale. Elle n’est plus dominée par des cultures intégrées en piliers, reliant les croyances, idéologies, styles de vie, associations et expressions politiques, et qui se confrontent politiquement pour une gestion différente de l’Etat et donc de la société. Notre société ne connaît plus de modèles alternatifs à la société de marché. L'Etat est au service du marché, qui est censé opérer l’intégration sociale. Intégration et exclusion sont régis par cette pensée unique. Celle-ci, vidée de valeurs, de traditions et d’idéologies, offre donc un espace plus libre, moins traditionnel, plus différencié. C’est le côté libérateur du postmodernisme. Mais en même temps, elle est tellement réduite au marché, à l’échange libre, à la consommation et au choix individuel qu'elle ne conçoit plus aucun autre lien que l’argent. C’est le côté destructeur du libéralisme qui laisse le champ libre, pour les liens sociaux, à tous les obscurantismes : le fondamentalisme, le nationalisme, l’ésotérisme, et que sais-je encore... Comme le disait Benjamin Barber : Jihad versus Mc World, l'essentialisme contre la marchandisation, et c’est la démocratie qui paie les frais.
Il nous faut donc réinventer la démocratie (et la politique) comme moyen suprême pour reconstruire la société. Il nous faudra pour cela passer par un nouveau "siècle des lumières" qui nous apprendra qu’il ne faut pas nécessairement partager une culture pour vivre ensemble. Il faudra inventer la démocratie post-nationale. Il faudra expliquer comment faire lien sur base de la différence et non sur base de l’identité, du partage et de l’exclusion. Comment donc faire société sans bouc émissaire. Il faudra définir le champ politique des droits universels pour tous à côté de la diversité culturelle et particulière. Il faudra déterminer les niveaux de régulation entre le monde, le continent, le pays et le lieu (la ville). Il faudra donc repenser les rapports entre le cosmopolitisme, le nationalisme et l’urbanité. Il faudra inventer comment croire et s’engager dans « une culture » sans nécessairement en faire « la vérité ». Il faudra adapter les procédures de la démocratie représentative en crise et menacée pour en faire une démocratie participative. Il faudra resituer la démocratie culturelle en termes de représentation et non d’insertion.
Bref la démocratie doit être refondée. Et pour cela nous avons besoin d’une autre culture. Et surtout de quelques autres opérateurs culturels. Quel beau programme.
Eric Corijn

