Où il est question de ma grand-mère, de liberté et d’art contemporain…
En guise de préambule, je voudrais vous
raconter ce récit que je tiens de ma grand-mère
et que j’ai soigneusement conservé dans mon dictionnaire
personnel…
Alphonsine, c’était son nom, vivait au début
du siècle dernier dans une isba isolée, perdue quelque
part dans l’immensité des plaines de Russie. En hiver,
lorsque le silence du crépuscule tombait et que la nuit
avait tout effacé de son ombre, épargnant à
peine les reflets de la lune retenus par les troncs argentés
des bouleaux, à ce moment précis donc, ma grand-mère
ressentait l’angoisse de celui qui aurait été
dehors, privé de tout repère, seul dans ce noir
absolu. Elle dressait alors la table et y ajoutait un couvert
supplémentaire destiné à ce visiteur improbable,
ce convive inconnu à qui elle lançait, soir après
soir, la même et tacite invitation.
Nous connaissons mal les mécanismes de
la mémoire et que savons-nous de ceux qui produisent le
déclic des idées ? Si rien ne me prouve que cette
histoire soit en rapport direct avec la façon dont j’ai
souhaité m’impliquer dans « l’écriture
» des Brasseurs, ce centre d’art contemporain que
j’ai co-fondé à Liège, il y a treize
ans, rien ne me prouve non plus l’inverse. Je parierais
donc sur cette dernière proposition traduite et déclinée
sous la forme d’une filiation d’attitudes, d’une
transmission de valeurs et de comportements, quel que soit le
domaine qui nous occupe et l’activité qu’on
exerce. Dresser la table ou organiser des expositions, mais ne
jamais fermer les portes.
Dans cet esprit, les Brasseurs ont donc imaginé être
un lieu ouvert à toutes les facettes de l’art contemporain,
sans hiérarchie, sans cloisonnement. Un lieu où
l’artiste ne décore pas une salle mais façonne
l’espace à son image, en toute liberté, sans
souci de respectabilité, de notoriété ou
de rentabilité.
Laboratoire plutôt que vitrine, chantier aussi, les Brasseurs ont ainsi proposé à plus d’une centaine d’artistes de présenter les fruits d’une réflexion sous la forme d’une exposition conçue non comme une fin en soi mais une étape dans un cheminement avec tous les risques que cette démarche suppose. La liberté se conquiert, elle n’est jamais acquise.
Les Brasseurs : îlot de résistance
?
Peut-être. Tentative en tous cas pour réhabiliter
la parole des artistes malgré l’asphyxie d’un
monde, comme le dit Marcel Broodthaers « voué à
la publicité, à la surproduction et aux horoscopes
», un monde dont on les a isolés en les regroupant
dans des foires, des fonds, des fondations, des galeries, des
centres aux sigles impossibles, inféodés au pouvoir
de l’argent, du marché, des tendances et réservés
aux « initiés ».
Et cependant, à l’heure actuelle,
ceci est la voie royale, celle qui mène au Top Ten de l’Art,
celle où l’artiste expose, vend et vit parfois de
son art. Sans elle, pas de salut ! Restent alors la débrouille
et un bon carnet d’adresses ou le chômage…Impasse
sans issue. Constat trop souvent fait. Réalité décourageante.
N’y a-t-il pas d’autres choix ?
Je rêve souvent d’un monde où l’imagination
aie réellement droit de cité et force de loi et
qui entende ses artistes non pas dans des cénacles mais
là où les décisions se prennent, dans les
comités d’éthique, dans les tribunaux internationaux,
dans les organismes mondiaux qui gèrent l’environnement,
l’économie, l’humain et le social…
À l’heure où l’Europe se transforme
en forteresse, où les frontières se resserrent sous
les bannières des individualismes, où la crainte
de l’autre est attisée par le fanatisme, n’est-il
pas en effet paradoxal de se priver de la parole de ceux qui,
depuis toujours, décortiquent la réalité,
combinent les possibles et créent d’autres voies
? Continuerons-nous longtemps encore à tenir les artistes
pour de « drôles de saltimbanques » et à
rendre hommage « à leurs perceptions si pertinentes
» de préférence à titre posthume ?
En avons-nous peur ? Sans doute.
Le fragile équilibre de la démocratie dont la liberté d’expression est une des pierres de base me paraît dès lors bien vacillant. Car, comme l’exprimait Picasso : « Que croyez-vous que soit un artiste ? Un imbécile qui n’a que des yeux s’il est peintre, des oreilles s’il est musicien ? (…) Bien au contraire, il est en même temps un être politique, constamment en éveil devant les déchirants, ardents ou doux événements du monde, se façonnant de toutes pièces à leur image. Comment serait-il possible de se désintéresser des autres hommes et, en vertu de quelle nonchalance ivoirine ? (…) Non, la peinture n’est pas faite pour décorer les appartements. C’est un instrument de guerre offensive et défensive contre l’ennemi. »
L’art contemporain, vivant, actuel, celui qui est synonyme de creuset, de créativité, d’agitateur de neurones, de bouillonnement pour la pensée, de vecteur d’énergie donne raison à Picasso et dans une société tout occupée à se cadenasser, donnons-lui enfin et réellement les moyens de faire sauter quelques verrous… Notre démocratie en a grandement besoin et il est temps !
Dominique Mathieu
Les Brasseurs

