Biture et anorexie
C’est le prochain titre de ce journal si le glissement inexorable vers la marchandisation de tout continue son train d’enfer. Il faudra boire beaucoup pour voir encore l’imaginaire se déployer dans ce qui va nous être proposé en matière artistique. Boire énormément, sous peine de manquer désespérément d’images, de musiques, d’écrits autres que ce que veulent bien nous laisser ceux qui ont la main mise sur tout ce qui peut rapporter quelques sous.
Heureusement, une dernière nouvelle vient nous rassurer.
Madame Bush, la femme de l’autre, vient d’être
nommée représentante des Etats-Unis à l’UNESCO,
juste au moment où la même Unesco a décidé
de se lancer dans l’élaboration d’une convention
internationale sur la diversité culturelle. Ouf, on respire,
si la femme de George est là, ça va swinguer dans
les cités, Dallas à tous les étages, de force
ou de gré.
Parlons donc de Culture ET Démocratie et décidons
de varier les plaisirs. Parlons de culture et de dictature en
Europe par exemple. A Avignon, cet été, il m’a
semblé que la culture en dictature, ça devait ressembler
à ça. A une chape de plomb. Grâce aux mesures
du joyeux gouvernement français qui visent à restreindre
le droit aux Assedic des intermittents du spectacle, une partie
d’entre eux a fait grève et a fait annuler le festival
In et boycotté une partie du "off".
Il ne restait pratiquement plus sur la place que « Mon cul
sur la commode », « Les nanas à la plage »,
« Mon mariage est une réussite » et autres
chefs-d’œuvre contemporains. Et ça faisait froid
dans le dos. Cela semblait répondre à l’intervention
de notre actuel Ministre des Arts et des Lettres qui a dit il
y a peu que « ce n’est pas parce qu’une salle
de spectacle est pleine que le spectacle est mauvais ».
Ces spectacles-là, à Avignon, cartonnaient et cela
donnait une vue assez précise de ce que serait la vie s’il
n’y avait sur la place que du spectacle privé, qui
a pour seule ambition de remplir ses salles coûte que coûte.
Cela ne signifie pas pour autant que tous les spectacles du théâtre
privé soient inintéressants, mais les conditions
qu’ils doivent remplir obligent ses créateurs à
réduire considérablement leur champ de vision.
La situation à Avignon était particulière
et nous n’en sommes pas tout à fait là, bien
que les coups de boutoir soient de plus en plus féroces
pour faire disparaître tout ce qui a trait à la recherche,
à l’esquisse, à l’exploration. A Paris,
les archéologues marchaient aux côtés des
intermittents pour manifester contre les coupes sombres dans le
budget qui leur est octroyé.
Couper les vivres à ceux qui ne sont pas forcément
dans une logique de résultat, de succès immédiat,
c’est participer à cet appauvrissement, à
cette marginalisation, à cette mort de la diversité
culturelle que nos hommes politiques disent vouloir sauvegarder
tout en coupant les vivres à ceux qui tentent d’y
participer ou en ne leur donnant pas les moyens de réaliser
leurs visions.
Chez nous, nombre d’édifices sont bâtis ou
rénovés pour accueillir des activités culturelles,
mais les moyens ne sont pas donnés à la plupart
des artistes pour réaliser leurs projets. Les directeurs
de théâtre les plus estimés par le pouvoir
politique sont les directeurs qui remplissent leurs salles, les
bons gestionnaires, ceux qui maintiennent leur budget en équilibre.
Ils ne prennent pas de risques et produisent ou coproduisent les
spectacles qui plairont à « leur public ».
Ensuite, ce n’est plus qu’une affaire de marketing.
Les plasticiens sont de plus en plus astreints à organiser
des expositions chez eux tant les galeristes sont plus que jamais
dans une logique marchande immédiate. Les musiciens se
plaignent de la même façon des maisons de disque.
Et bien sûr, les ramifications d’une telle politique
vont loin. Elles tuent l’esprit critique de tout un chacun,
y compris des enfants. Elles finissent par tuer l’imaginaire
qui a bien du mal à fonctionner s’il n’est
pas nourri.
Il me paraît difficile de parler de culture sans parler
d’éducation et j’ai pu remarquer, en allant
travailler dans certaines écoles, que l’écart
se creuse et se creuse encore entre les enfants issus de milieux
sociaux différents. Les adolescents, par exemple, que le
système fourgue dans les écoles professionnelles
ou techniques et auxquels on juge ne pas devoir donner de cours
d’histoire, de géographie, de culture générale.
Comment peuvent-ils faire pour se situer dans le monde autrement
que ici et maintenant, genre : après moi, les mouches ?
Pourtant, parmi eux, il y en a chez qui existe le désir
de s’instruire, il y en a même qui ont une culture
politique, les jeunes d’Afrique noire notamment. Mais leur
route est tracée avant qu’ils aient le temps de dire
ouf.
Quelle ambition peut avoir l’Europe si elle accepte les
directives de l’OCDE de 1997 qui préconisent de s’attaquer
à la qualité de l’enseignement de façon
à en créer deux types: public et privé, l’enseignement
privé, autrement dit payant, devant être de meilleure
qualité, mais cela doit se faire (et c’est précisé
dans la circulaire) de façon insidieuse, de manière
à éviter tout mouvement de révolte ?
Où se trouve le droit à l’éducation
de tous dans cette directive ?
Et pourtant, c’est une idée qui fait son chemin,
qui finit par être acceptée par tous : le service
public doit être rentable. La poste, les transports en commun,
l’école, la culture, la santé.
Biture et anorexie sont les voies qui semblent s’ouvrir
à nous, dans un consensus presque généralisé
et dans une effrayante mollesse ambiante. Le manque de nourritures
spirituelles va nous obliger à ingurgiter de nombreux spiritueux.
Layla Nabulsi
Ecrivain

