La tentative de traiter un sujet important et immense en trois mots comporte le risque, livrant le produit de la réflexion sans la réflexion, de créer des zones de chute libre éprouvantes. Essayons.
Nous différencions l'ensemble "la culture", aventure humaine, historique et spatiale comprenant tout ce qui induit notre conscience actuelle, de la pratique ponctuelle, issue de cette culture, limitée et répétée dans le temps en différents lieux, sous différents concepts, d'une certaine façon d'organiser la société: "la démocratie".
Pourtant, considérant que la conscience humaine naît avec la possibilité d'organiser les mots entre eux en les mettant "en relation", en grammaire, nous établissons quelques constats:
- Le sentiment de l'indivision de l'espèce s'est perdu à tout jamais avec la perte de l'animalité, de l'innocence, et avec la possibilité de fixer la mémoire par le signe ou le son.
- Au sortir de l'indivision, du fusionnel (du paradis de l'inconscience), parler une langue articulée et construite, c'est prendre conscience que l'on est plusieurs.
- Prendre conscience du besoin vital de communiquer pour survivre en établissant ce langage grammairien (sujet, verbe, compléments, temps du verbe, etc.), c'est aussi prendre conscience que nous sommes différents et porteurs d'intérêts différents.
Nous avons donc ici le germe de notre conjonction de coordination: dès que cette "culture", de modèle agraire chez les Latins (cultura, qui décolle du sens propre avec Cicéron "la philosophie est la culture de l'âme", art de préparer un terrain, une personne ou, plus tard, un dieu, pour se les rendre "productifs", pour en tirer bénéfice), de modèle artisanal chez les Arabes (thaqafa action de tailler, d'affiner, d'ajuster de rendre efficace et utilisable par un geste précis, ferme et techniquement juste), dès que cette "culture", cet "art" de vivre est né, il comportait, intrinsèquement, la notion du pluriel établi et indispensable, la notion de répartition, de partage de l'investissement et de l'effort.
C'est sciemment que nous éloignerons la très récente définition anthropologique du mot "culture" que nous critiquons en remarquant ses racines ethnocentriques, purement occidentales et coloniales. Nous la critiquons surtout pour l'usage erroné qui en est fait actuellement par les médias, par le citoyen non averti, par les pouvoirs démagogues et méprisants (très peu cultivés souvent).
La base anthropologique, faussement universaliste puisque, prenant pour vérité la vision du groupe dominant qui énonce et dépeint, elle fonctionne comme si les groupes humains étaient stables et fermés. On sait maintenant qu'il n'en est rien et que l'humanité bouge en permanence, qu'elle circule autant que les astres et que les acquis localisés ou parallèles chronologiquement passent constamment des uns aux autres, sauf isolement géographique.
Cette science des comportements confond ce qui n'est pas spécifique à l'homme avec ce qui l'est: sa culture. Nous n'incluons pas les comportements mammifères ordinaires ni ceux de type compulsif ou caractériel dans notre acception du mot "culture".
Nous lui garderons donc son sens étymologique, sens qui évolue sans perdre son identification à la création, à la créativité. Adaptation constante des acquis mémorisés à l'aide de supports matériels, la culture est la digestion constante de la science, de la pensée, de tous les arts (y compris les "beaux-arts" comme les définissaient les latins) pour une production nouvelle et créative constamment réitérée au présent, utilisant la mémoire pour se projeter dans le futur.
La culture est, par l'étude philologique, en arabe comme en français (en raccourci vertigineux), mémoire, conscience et projet en interaction permanente.
L'Occident oppose culture et nature. La pensée arabe (athée et mystique, en tous cas non religieuse qu'elle soit chrétienne ou musulmane) propose une autre approche: elle établit que nous ne pouvons pas expliquer ce qui nous contient, or nous faisons partie de la nature dont nous n'avons vision ni du tout, ni de la profondeur en cet univers que nous n'expliquons pas. Cette pensée relève l'harmonie et la continuité des "intérieurs" et des "extérieurs". Au lieu de focaliser l'intelligence de l'homme dans son cerveau, elle situe le cerveau humain "dans l'intelligence" de ce qui l'entoure et de sa propre structure. Elle repère l'acte de création en réponse à cette notion de "vide" créée par nos manques dans ce processus où le vide serait le déclencheur de l'abstraction, abstraction nécessaire au début de la pensée, de la mémoire et du projet organisé. Ce qui reviendrait à dire que la nature (la vie) se donnerait l'homme et sa culture comme possibilité (une parmi d'autres) de se survivre et de se continuer. Ce qui impliquerait que notre conscience humaine, fabriquée du "tout" matériel et intelligent qui la produit et la baigne serait le garant de son milieu de vie, d'où une responsabilité infinie de l'environnement et de soi.
En ce qui concerne la démocratie, il faut se souvenir que le concept naît avec l'idée de nation, que lorsque nous décryptons "le pouvoir au peuple", ce "peuple" désigne des ensembles bien différents au cours du temps, ensembles qui excluent les esclaves, les métèques, les femmes, récemment encore les étrangers, et, comme le signalait Marx, que la liberté politique (puisque démocratie évoque un libre arbitre, une notion d'égalité) n'est qu'une liberté formelle destinée à servir d'alibi à ceux qui détiennent la puissance économique et qui sont seuls à même de l'utiliser pour consolider leur domination...
La démocratie est-elle une exigence morale? A l'intérieur d'un postulat instituant la morale, oui. La notion de morale sous-entend une idée du bien: "la démocratie est le bien". Cet aspect de résonance religieuse nous apparaît dangereux: quand la démocratie, dans l'une des applications connues à ce jour, apporte-t-elle un mieux vivre? A qui? Son exigence forcément politique la pousse à s'allier tantôt à un esprit libéral qui s'en sert pour opprimer, tantôt à une tentative de nivellement des esprits au niveau le plus bas, confiant la direction des opérations à des personnes dépourvues d'outil de réflexion, au service d'un pouvoir abusif. Nous acceptons l'idée que la démocratie n'est pas une exigence morale. Nous reconnaissons, en pratique, que ceux qui font la loi sont le plus souvent ceux que ce principe démocratique mettrait à mal, en abolissant leurs privilèges, que ceux qui réclament l'abolition de ces privilèges et le partage de la responsabilité: l'exercice reste périlleux!
Cependant, reprenant la racine de notre réflexion, nous observons que ce désir de ne plus confier le pouvoir à un clergé, à une dynastie, travaille constamment l'histoire depuis des milliers d'années; et plus l'accès au savoir s'impose sous sa pression, plus la conscience de la fragmentation des savoirs et de la complémentarité des intelligences l'exige! C'est que la communication qui génère la culture, tout autant qu'elle en naît, est aussi le nerf de la démocratie.
La démocratie comme pédagogie? Cette réquisition délibérée de la responsabilité dénonce clairement une exigence de liberté: où, sinon au sein de la culture, c'est-à-dire de l'aventure humaine, cette idée de liberté aurait-elle pu se former? Où, sinon en ce moment privilégié de l'acte créateur, une telle expérience aurait-elle pu s'accomplir? La création, l'art, la découverte et la pensée sont en lutte constante contre la répression de ceux qui dénient à autrui, à leur profit immédiat, l'exercice de la liberté.
La grande nostalgie des pouvoirs, transcrivant la force musculaire en force monétaire, c'est l'animalité et sa loi sélective qui reconnaît toujours la prédominance du plus fort. Ici il y a un vice: le pouvoir militaire, politique ou religieux ne sert même plus la sélection naturelle au service de l'espèce: il s'agit d'une perversion.
Si tout acte de création contient en puissance, une expérience de liberté, la culture contient potentiellement depuis le début de l'homme, une utopie de démocratie, non plus fragmentaire ni sélective, mais se présentant comme la soif "naturelle" de l'homme individuel à prendre collectivement son destin en main et sa responsabilité planétaire à pleins bras. Si la culture est notre réalité, la démocratie n'est encore que notre désir. Désir de voir un jour les hommes, documentés, instruits, voyants et entendants, conscients tous de même, accédant à tous les supports de la culture, collaborer pour instaurer un monde vivable.
Le dénominateur commun de la culture et de la démocratie serait donc qu'une même logique les pousse à détruire les inégalités intellectuelles, sociales, humaines dans toute l'acception du terme pour éviter le retour à l'animalité ou la déchéance de l'espèce?
Dans la nuit de nos ignorances, dans l'enchevêtrement mystérieux de ces cercles d'intelligence et d'intérêts divergeants qui nous entourent ou nous pénètrent, concourant tous à la reproduction de la vie, quelques bribes se laissent déchiffrer... Pourrait-on aller jusqu'à penser que si la culture est dans notre nature d'Hommes, la démocratie serait un élément de notre destin?
L'équipe du Centre Culturel arabe

