Made in Belgium, « une histoire à la belge »
La Belgique fête cette année ses 175 ans, à renfort de publicité et de grandes expositions vantant une certaine âme belge ou un esprit particulier, souvent qualifié de « surréaliste ». Ces projets, à caractère artistique et historique, sont d’autant plus étonnants qu’au niveau institutionnel et politique il n’existe quasi plus de culture « belge », celle-ci ayant été dispatchée vers les communautés française et flamande. Seul au Gouvernement fédéral subsistent encore quelques compétences dites « culturelles » qui dépendent du Service public fédéral de Programmation Politique scientifique — c’est le cas, entre autres, des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique.
Depuis le lancement des 175/25 ans de la Belgique, les débats se succèdent dans la presse et sur les ondes radiophoniques, la discussion ayant souvent porté non sur la remémoration mais sur les pronostics de survie de l’Etat fédéral. Avec de telles perspectives, la précarité des institutions scientifiques fédérales est encore plus tangible que dans le secteur culturel de la Communauté française.
L’équation « Culture et Démocratie » est donc plus que d’actualité au niveau fédéral, d’autant qu’elle a fourni une solution faussée dans le cadre des 175 ans de la Belgique. En effet, la « culture » choisie par le Fédéral, à l’occasion de ses 175 ans, se cristallise dans Made in Belgium, l’exposition « Guiness Book des Records » : 6.600 m2 de surface, 2 km de parcours, 4.000 objets venant de près de 250 musées et… 11 millions d’euros d’investissement !
Made in Belgium, organisée par l’asbl « Collections et Patrimoines », est en réalité le fruit du travail de René Schyns, auquel l’on doit déjà Tout Hergé, Tout Simenon, J’avais 20 ans en 45, le réaménagement du Château de Seneffe… Schyns, un privé, se profile en Belgique, depuis une dizaine d’années, comme un curateur d’événements qui drainent les foules, tout en revendiquant une assise scientifique servie par une mise en scène attractive. Or, sans vouloir tomber dans le débat culture populaire versus culture élitiste, la démarche de « Collections et Patrimoines » est en réalité totalement inversée, la scénographie l’emportant sur le didactique.
De plus en plus d’institutions publiques ouvrent leurs portes à ce type de sociétés privées en espérant faire venir les masses, avec pour effet pervers que, dorénavant, ces sociétés privées ont droit à des financements publics. Dans le cadre de Made in Belgium, les organisateurs ont ainsi reçu la somme de 2 millions d’euros du Premier ministre, auquel il faut encore ajouter 750.000 euros de la Loterie nationale, sans compter le soutien d’autres sociétés publiques… au détriment des institutions scientifiques fédérales.
Il y a deux ans, le Service public fédéral de Programmation Politique scientifique avait demandé aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, au Cinquantenaire, au Musée des Sciences naturelles, au Musée de l’Afrique centrale, à la Bibliothèque royale et aux Archives générales du Royaume de concevoir des expositions cadrant avec les 175 ans de la Belgique. Les budgets fixés furent vagues, les six instituions devant commencer à travailler sans montage financier clairement défini alors que, parallèlement, des subsides extraordinaires étaient débloqués pour Made in Belgium. Finalement, les six institutions mandatées recevront chacune 212.000 euros, dont la dernière tranche sera versée en 2006, soit 40% de moins que les 2 millions d’euros octroyés par le Premier ministre à Made in Belgium.
Les projets fédéraux et Made in Belgium sont, dès le début, entrés dans une concurrence toute naturelle, visant parfois les mêmes pièces, comme ce fut le cas avec le Cinquantenaire autour de l’Art nouveau. La débauche de moyens financiers octroyés aux organisateurs de Made in Belgium leur a permis de ratisser large, tandis que les budgets serrés des autres institutions les ont parfois contraintes à renoncer aux œuvres d’art demandées en prêt à des musées étrangers. À côté, le battage médiatique de Made in Belgium autour du convoiement de la pseudo épée de Godefroid de Bouillon frise l’arrogance.
Aujourd’hui, le sponsoring s’est largement répandu au sein des institutions à vocation culturelle, permettant de réaliser des projets qui ne seraient pas viables s’ils devaient se contenter des seuls subsides publics. La tâche n’est pourtant pas aisée, certains projets se faisant plus attractifs que d’autres aux yeux des investisseurs. Ainsi, le dossier du Musée de Tervueren pour les 175 ans de la Belgique n’avait pas suscité l’enthousiasme des sponsors : sur la couverture, une carte postale remontant à 1900 avec un homme noir pendu dans la savane et, en dessous, un petit mot du colonial à sa famille vantant la nature, le temps, les paysages… Le but était de démontrer la banalisation de la violence et des traitements infligés aux Congolais. Document édifiant d’un point de vue scientifique mais peu engageant pour un privé voulant investir dans les festivités des 175 ans de la Belgique.
Ces exemples posent deux questions majeures. Tout d’abord, au niveau du fédéral, les institutions scientifiques sont en prise à des problèmes de financement dus, entre autres, à leur statut hybride dans un pays où le discours ambiant s’inscrit chaque jour davantage dans le confédéralisme. L’informatisation du patrimoine et des collections, un des grands projets du fédéral, tarde ainsi à se développer pleinement par manque de moyens. Le geste du Premier ministre qui a décidé d’octroyer 2 millions d’euros à la société « Collections et Patrimoines » en est d’autant plus amer, surtout lorsque l’on connaît les difficultés pour les institutions publiques à trouver du financement privé !
Reste l’autre problème soulevé par cette largesse : quelle culture promeuvent nos dirigeants ? Quel projet pédagogique ? Quelle médiation ? Je l’ai déjà dit il n’est pas question de parler de culture populaire versus culture élitiste. Par contre, comme l’a si bien souligné Henri Simons dans Le Soir du 16 mars 2005 : « Il est inadmissible qu’une exposition qui se présente comme le moment-phare de la programmation du 175e anniversaire véhicule une telle falsification de l’histoire passée et présente de notre pays. Depuis plusieurs dizaines d’années, tant l’historiographie flamande que francophone a remis en cause la production littéraire du XIXe siècle qui visait à fonder l’État unitaire. Il est peut-être temps d’intégrer ces considérations à des projets pédagogiques destinés au grand public afin de sortir cette réalité des auditoires d’universités. »
Dans ce sens, Made in Belgium est un échec : le projet accumule les clichés derrière une scénographie attractive. Mais que va réellement retirer le grand public de cet événement ? Il va retenir quelques noms jusque-là inconnus, sans pour autant les inscrire dans une continuité… La mise en scène supplante aujourd’hui l’objet, le document, alors que le seul moyen de rendre une exposition didactique et populaire est de partir d’une démarche scientifique, suivie de l’élaboration d’une scénographie adéquate (qui succède et non précède la sélection de la pièce) et, finalement, d’un travail de médiation, qui reste la meilleure interface entre l’œuvre et le public. Ce principe, évident, vaut la peine d’être rappelé, car plus que jamais, l’informatif et la « fait-diversification » l’emportent sur l’explicatif, la communication ayant d’ailleurs tendance à devenir hégémoniaque, en culture comme en politique.
Virginie Devillez
Docteur en Histoire

