Culture ET démocratie
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Photo: Gilbert Garcin(détail)

Définitions

Solitaire pour être solidaire

 

Le 16 décembre, Orhan Pamuk, le plus célèbre écrivain turc, devrait comparaître devant un tribunal d’Istanbul pour “ dénigrement public de l’identité turque ”. En février dernier, dans une interview au journal suisse Tages Anzeiger, l’auteur de Neige et Le Château blanc avait déclaré que “ 30 000 Kurdes et un million d’Arméniens avaient été tués en Turquie ”. Il avait tout simplement, comme l’aurait énoncé Charles Péguy, “ dit la vérité, dit tristement la vérité triste ”. Et il avait ajouté : “ Personne, sauf moi, n’ose en parler ”. Peu de gens en Turquie se risquent en effet à évoquer le drame de ce premier génocide du siècle des génocides. Menacé par les ultra-nationalistes, poursuivi par l’Etat, Pamuk risque de six mois à trois ans de prison.

Cet exemple pose sans fioritures la question de la relation entre la culture et la démocratie, car si celles-ci évoquent le plus souvent des adhésions collectives, elles sont d’abord des actes de création et d’audace individuels. Il y a, certes, des despotes cultivés et des démocrates ignares, de bons écrivains d’extrême droite et de médiocres artistes progressistes. Certains États autoritaires ont même parfois favorisé les arts. Mais les régimes forts de l’ère contemporaine n’apprécient que les esprits faibles, les artistes dociles et les écrivains serviles.

Briser les tabous, enfreindre les conventions pour dire la vérité et la liberté, et parfois “ se battre contre les moulins ”, c’est la leçon que nous donne Orhan Pamuk en cette année où l’on célèbre le quatre centième anniversaire de la publication de Don Quichotte. La solitude du “ chevalier à la triste figure ” et l’ostracisme dont pâtit à plusieurs reprises son créateur, Cervantes, ont été, paradoxalement, les raisons de l’universalité et de la pérennité de son oeuvre.

L’histoire, en effet, semble souvent retenir les écrivains rebelles plutôt que les poètes lauréats. Ainsi, dans les années 1960, alors que la répression s’abattait sur le Guatemala, Otto René Castillo avait stigmatisé dans un poème acide les “ intellectuels apolitiques ”. “ Un jour, écrivait-il, les intellectuels apolitiques de mon pays seront interrogés par l’homme simple de notre peuple qui leur demandera ce qu’ils faisaient lorsque la patrie s’éteignait lentement... Ils ne seront pas interrogés sur leurs combats stériles avec le néant…. Les hommes simples leur demanderont : que faisiez-vous lorsque les pauvres souffraient et que se consumaient en eux la tendresse et la vie ? ”.

L’art n’a cependant pas l’obligation de se mettre au service d’une cause. La leçon d’Otto René Castillo est ailleurs : dans le courage d’aller à contre-courant d’une pensée imposée ou des convenances d’une caste convenable. L’important, pour paraphraser Georges Orwell, n’est pas de “ dire aux gens ce qu’ils veulent entendre mais bien ce qu’ils ne veulent pas savoir ”. Et c’est en vertu de cette exigence, au nom de l’humanisme et de ce métissage entre culture et démocratie, que nous devons défendre ceux qui prennent des risques, sortent des rangs, contestent l’histoire officielle, questionnent les rites et les dogmes.

Dans un article récent du quotidien El Pais, l’écrivain et philosophe espagnol Fernando Savater, qui rejette à la fois l’espagnolisme à la Aznar et le nationalisme d’exclusion qui sévit au Pays basque, défendait “ l’art de déplaire ” tant à ses ennemis qu’à ses amis. “ C’est peut-être, écrivait-il, la meilleure chose que puisse apporter une voix publique dans ce panorama d’adhésions obtuses et inébranlables dans lequel nous vivons ”. Plus que jamais, dans un monde où la commercialisation de la culture et la mise en spectacle de la politique parient sur le conformisme et la passivité, où la provocation fait même partie du système et non de sa contestation, nous avons besoin de ces voix fortes et tranquilles, de ces êtres sages et téméraires, disciples de Primo Levi ou de Salman Rushdie, compagnons de Hans Küng ou de Wole Soyinka, dont l’irrévérence est pertinence. Nous avons besoin de tous les artistes qui, avec leur plume, leur caméra, leur instrument de musique, leur burin ou leur pinceau, créent ce que Vassili Grossman a merveilleusement appelé “ le miracle de la liberté ”. Solitaires souvent, mais combien solidaires !

Anne-Marie Impe, directrice et rédactrice en chef
et Jean-Paul Marthoz, directeur éditorial
d’Enjeux internationaux

La revue Enjeux internationaux présente, tous les trimestres, des dossiers fouillés à propos des grandes questions qui agitent le monde. En textes et en images, elle informe, analyse, redéfinit l’espace humanitaire, ne néglige pas les voyages littéraires. Géopolitique, résistances, questions de proximité, Enjeux internationaux se préoccupe de mieux comprendre le monde, pour mieux agir. (47, Avenue des Myrthes, 1080 Bruxelles 02 465 61 83 www.enjeux-internationaux.org)