Culture ET démocratie
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Photo: Gilbert Garcin(détail)

Définitions

AVEC OU SANS S

Etablir les liens entre les deux termes, avec majuscules, de l'association. S'y risquer revient à marcher sur le fil tranchant de la lame du rasoir, exercice périlleux s'il en est, mais nécessaire car n'étant ni jeu, ni exploit, il profile ce que nous sommes et engage surtout le devenir collectif. Deux mots, grammaticalement variables, indéfinissables tant leurs sens sont multiples, unis par un lien invariable. Ce dernier serait-il le chaînon indéfectible d'une tension constante entre affinités et contradictions? Tout peut effectivement porter à le croire dans la mesure où l'épanouissement de chacun d'eux se conçoit difficilement en dehors de leur relation. Le premier nourrit le second et celui-ci, la démocratie, permet à la culture de se développer dans les meilleures conditions. Le lien, à ce niveau existe donc bel et bien en un enrichissement mutuel, mais encore faut-il tenter d'approcher les deux termes en une sorte de conciliation active, dynamique, vigilante, ne souffrant d'aucun repos, engagée dans la voie du plus. Plus de culture. Plus de démocratie. Une conciliation respectueuse et productive.

La culture pourrait être, d'une manière globale, ce qui a émergé progressivement de l'Homme, de sa nature et de son esprit tout au long de sa lente formation, toujours en cours. Et la prise de conscience d'une différence lui offrant à la fois qualité et responsabilité. Cette culture-là, originelle mais conquise en quelque sorte sur l'animalité, sur le pur instinctif, a donné, suivant les lieux, les circonstances, l'évolution, en un mot selon la longue histoire de l'humanité, des cultures tellement multiples et différentes qu'elles en viennent parfois à s'opposer radicalement et peuvent aboutir, dans leurs mises en pratique, à des organisations sociales antagonistes.

Qu'est-ce donc que 'la' culture? Ni la somme de toutes les cultures et de toutes ses formes, ni la synthèse, ce serait à la fois trop simple et trop limité. La culture pourrait être une expérience continue, ininterrompue, dans laquelle se retrouvent en confrontation constante, en mise en commun, les connaissances et les épreuves de vie des uns et des autres soumises aux débat de tous. Un programme irréalisable mais que la globalisation actuellement en marche pourrait favoriser si tant est qu'elle parvienne à se dégager de sa monopolisation économique, partant d'une politique axée prioritairement sur le profit. Sans doute la culture est-elle notre bien le plus précieux car elle permet d'apprécier les autres dont la démocratie qui en fait intimement partie, mais l'une comme l'autre, jamais, ne peuvent être considérées comme définitivement acquises.

Si la culture c'est penser la vie et le monde, elle n'est pas quelque chose qui s'impose, elle se situe plutôt dans le partage de ses composantes et de ses aspects pluriels. Constamment en évolution sur le terrain du quotidien et de la pensée, elle est un facteur permanent de la création continue avec ses agents, ses forces, critiques et inventives. Les nouvelles idées, les visions inédites, les interprétations inattendues, les propositions aux allures raisonnables ou saugrenues, tout participe d'un questionnement, d'une mise en abyme incessante des cultures, des réalités, des imaginaires. Face à ce défi que représente la culture, la démocratie doit sans cesse se repositionner et se voit sommée de répondre par des pratiques, des mises en oeuvres nouvelles. Les deux, culture et démocratie, effectivement liées dans cette perspective, sont à réfléchir et à inventer à chaque instant.

Leur antagonisme proviendrait par contre de leur rôle spécifique. Si la culture ne se conçoit qu'en une totale liberté et indépendance, en une autonomie néanmoins responsable, la démocratie par contre finit toujours par exercer une autorité légale contraignante même si sa finalité réside dans la meilleure gestion possible pour tous, et dans le respect de tous, y compris de toutes les cultures. Les conceptions, notamment culturelles, politiques, économiques, sociales, religieuses ou spirituelles, engendrent des démocraties forgées certes sur un modèle type, mais si différentes que le principe d'universalité ne s'y retrouve pas vraiment.

L'une et l'autre sont engagées dans un mouvement perpétuel car plus on sait, plus on connaît, davantage on s'interroge; plus la démocratie avance, plus elle se veut ouverte, plus elle rencontrera de questions et donc de problèmes à résoudre. L'une et l'autre appartiennent à une spirale tendue et infinie, rendant l'être plus libre mais en même temps plus conscient qu'il ne vit pas seul et que l'appartenance à cette collectivité induit des devoirs et des responsabilités dont on ne peut se soustraire.

Les exercices de la culture et de la démocratie vont de pair, en souhaitant que la et les cultures aident les démocraties à tendre vers la démocratie. Une utopie? Ce sont elles qui font avancer le monde.

Claude Lorent
Journaliste - Critique d'art