Culture contemporaine et démocratie
“ Les sociétés occidentales ne se voient plus clairement dans le miroir du futur ; elles semblent hantées par le chômage, gagnées par l’incertitude, intimidées par le choc des nouvelles technologies, troublées par la mondialisation de l’économie, préoccupées par la dégradation de l’environnement. De surcroît, la prolifération des “ guerres ethniques ” répand sur ces sociétés les relents d’un remords et comme un sentiment de nausée. ” Cet énoncé inquiétant, formulé par Ignacio Ramonet en exergue de sa Géopolitique du chaos, peut servir de balise à toute institution culturelle qui, aujourd’hui, s’interroge sur son sens et sa fonction ; d’autant que l’auteur enchâsse lui-même ce paragraphe à une question essentielle : “ Dans ce sombre contexte, quelle est la responsabilité de la culture ? ”
Dans cette nouvelle donne planétaire, les modèles référentiels qui ont érigé nos sociétés passées s’avèrent caduques et les nouveaux, extrêmement contradictoires. Certes, des modèles anciens sont encore célébrés par certains pouvoirs, soucieux de maintenir ou d’accroître leur influence en s’appuyant sur des références nostalgiques, quelles qu’elles soient. Tandis que d’autres modèles, plus contemporains, se revendiquent “ naturels ” donc éternels, car conséquences de la “ fin de l’Histoire ”. Ces modèles ont en commun de n’envisager l’avenir que comme la réitération du présent, soit une incapacité à envisager l’altérité politique. C’est ce phénomène de “ dépolitisation ” qu’a déjà stigmatisé le philosophe Robert Redeker. Nous semblons donc vivre aujourd’hui une situation économique, politique, sociale, intellectuelle, culturelle et morale où, comme l’a magistralement résumée le criminologue Dan Kaminski, “ l’anomie (1) est la norme ”.
Les citoyens du monde que nous sommes sont continuellement confrontés à la nécessité de reconstituer des bribes de sens à partir d’un foisonnement d’informations, dont les sources sont nombreuses, contradictoires et parfois autoritaires. Entre contempler cette explosion de sens comme une perte, avec la disparition de certitudes et des repères stables, et la considérer comme une liberté de constitution, pour chacun, d'identités singulières, subjectives, spécifiques et plurielles qui ne valent que pour un moment et un espace donné, l’individu doit avoir les moyens de faire ses choix. Et le rôle des institutions culturelles est aujourd’hui justement de garantir à chacun la liberté de pouvoir faire de tels choix.
Dans ce contexte, Robert Redeker (encore) a opportunément distingué “ culture ” et “ culturel ”, aux fonctions respectivement politisante et dépolitisée : “ La culture : le déplacement, le déracinement, l’arrachement, la transformation de soi par lesquels je deviens un autre. Le culturel : un substitut à la culture dont on use pour aboutir, non au changement, mais au renforcement de ce qui est. ” Par exemple, dans le domaine des arts plastiques, ce passage du culturel à la culture est celui d’un modèle directif, comme le Musée classique, aux formes d’expositions ouvertes où se rencontrent des signes et valeurs parfois contradictoires.
Ce passage peut-être considéré comme un “ moment d’approfondissement de la démocratie ”, car les individus sont alors considérés comme suffisamment matures pour constituer eux-mêmes leurs modèles, à travers la fragmentation déstabilisante que constitue la culture. Elle postule l’amateur comme entité responsable et non comme entité formatable. Ce choix entre les formes d’expression culturelles reflète le choix entre une société structurée sur des repères forts (étatiques ou privés) et une société où les modèles contradictoires se multiplient, voire où l’idée même de “ modèle identitaire ” apparaît caduque. Ce choix doit toutefois être vécu comme une opportunité exceptionnelle, et non comme une perte régressive déstabilisante.
Le renforcement de la démocratie passe donc par un mouvement de régénération de ses composantes et de son fonctionnement, comme par un renouvellement régulier de ses concepts fondateurs. Ce renouvellement, ces transformations, imposent la prise en compte de citoyens autonomes actifs et responsables auxquels les institutions culturelles ont la responsabilité de proposer ces “ moments de choix ” qui sont autant de “ moments d’approfondissement de la démocratie ”.
Pierre-Olivier Rollin
Directeur du B.P.S. 22
Espace de création contemporaine de la Province de Hainaut
(1) anomie : absence d’organisation naturelle ou légale

