© Marine Martin

La lettre d'information du 22 septembre

Culture & Démocratie

22-09-2021

La lettre d'information du 22 septembre : "Prendre soin ?"

« Prendre soin » : proposition radicale ou injonction conservatrice pour pallier le manque étatique ? La question se pose d’autant plus après l’année et demie passée à entendre d’un côté comme un poncif « prenez-soin les un·es des autres » de l’autre la poursuite de politiques de gouvernement destructrices des acquis sociaux et de la couverture des plus précaires.

La question adressée à la sphère, aux gestes, du soin peut aussi se poser à « la culture ». Domaine radical de conquête d’une autonomie (politique) et créatrice ou production continue d’un statu quo ?Se (re)pose aussi alors le problème de la séparation et de l’abstraction des sphères de productions de savoirs (la Culture, l’Art, le Soin, l’Ecologie…) ou de leur transversalité émancipatrice. C’est l’angle que nous avons tenté d’interroger dans notre journal « Prendre soin » (mai 2018), notamment à travers les articles de Fabienne Brungère sur le pouvoir réparateur (ou non) de la culture et de sa normalisation au nom d’ordres politiques conservateurs nous rappellent que la culture n’est pas en soi émancipatrice. La philosophe souligne la difficulté de faire sortir la culture de ses digues à l’heure d’un martèlement néolibéral et auto-entrepreneurial à « se créer soi même ». Christian Ruby, aussi en citant Foucault, prend l’importance d’une « culture de soi » au-delà des normes de marchandisations du soi. Ce souci sert non pas un idéal de conformité à des normes (culturelles) préétablies mais au contraire à la création continue de nouvelles normes émancipatrices.

Cependant pour que la culture puisse avoir ce rôle transversal faut-il pouvoir l’inscrire dans un souci plus général d’impulsion d’une politique d’ouverture et « oser une politique de la bienveillance » qui ne saurait prendre place sans un transformation culturelle de nos affects  et quoi de plus proches des affects que les productions « esthétiques ». Maria Kakogianni dans un entretien sur l’émergence (ou non) d’une parole en temps contestataires, voire insurrectionnels, relate un évènement qui appuie la force, même fugace, des affects :

« Un jour, dans une manifestation, j’ai aperçu ce graffiti : « Le monde change de peau. » Les grenades de désencerclement terrorisaient nos oreilles, la pluie des lacrymogènes battait son plein. Dans ces moments-là s’opère un mouvement de clôture pour se défendre : le corps se rétracte comme pour se construire une carapace dure et se blinder. Devenir intouchable. Et pourtant, en voyant ce petit graffiti, j’ai eu des frissons. Ce micro-évènement à l’intérieur de la manif a eu un effet sur ma peau. Un effet-sorcier. Ça m’a touchée. »

Le soin, comme les mots, se cultive, se transmet, se passe de main en main, de récits en récits pour ouvrir et consolider des territoires parfois réputés invivables comme nous l’apprend Vinciane Saliez sur la place du soin et du care dans un endroit aussi antinomique et atomique que la prison. C’est le travail des Clowns que de faire face à l’isolement en milieu hospitalier rendant vitale la jonction entre « Art et Santé ».

Pourtant, ce soin, et c’est la problématique du Care, est encore trop souvent relégué aux mises-en-marges comme le sont les employées de maison sous-payées et migrantes que l’on retrouve d’ailleurs dans les « institutions de soin ». Nous rendre sensibles à ce qui échappe à nos propres soins est la première tâche de ce « partage esthétique » (Rancière) que des pratiques comme la collecte et l’écriture collective et cartographique de nos territoires peuvent amorcer. C’est à partir de cette réalité que des récits – comme position située- peuvent rendre des réalités plus matérielles et concrètes. La crise dans laquelle nous sommes encore nous montre que nos récits nous séparent encore trop de ce qui pourtant compose nos mondes habités : de la chauve-souris au Covid-19. Ce sont ces récits de compositions qui nous permettront peut-être d’apprendre à nous rendre sensibles aux futurs alternatifs de ceux des catastrophes qui nous guettent:

« Peut-être que la « modernité » est trop pétrie de la présomption que les projets se réalisent selon les plans des ingénieur·es qui les ont conçus. Le monde ne fonctionne pas comme ça. Lorsque les différentes trajectoires qui produisent nos mondes se frottent les unes aux autres, la friction génère de nouvelles combinaisons inattendues. Et nous devons faire avec cela. »(Anna Tsing).