Séverine Falkowicz et Alexander Samuel croisent les apports de la psychologie sociale et des sciences pour interroger les liens entre émotions, esprit critique et adhésion aux fausses croyances. À travers une analyse des biais cognitifs, des mécanismes de viralité sur les réseaux sociaux et des logiques de manipulation émotionnelle, tou·tes deux explorent les conditions qui favorisent la désinformation, le complotisme et certaines formes de radicalisation politique. Il·elle plaident également pour une approche plus nuancée des émotions, envisagées comme des facteurs de vulnérabilité, mais aussi comme des leviers de compréhension, de dialogue et d’exercice critique.
Esprit critique et émotions
Comment exercer au mieux notre esprit critique ? Disposer de connaissances de culture générale favorise l’identification des informations pertinentes. Ces connaissances ne suffisent cependant pas – ni le fait d’être intelligent·e. Il est également utile d’appréhender comment nous traitons l’information (connaissances métacognitives) ou les variables qui relèvent de l’influence sociale, qui impactent notre jugement et nous amènent à être la cible de manipulations. Cela implique de s’intéresser non seulement au fond d’un sujet spécifique, mais aussi aux biais cognitifs, à nos heuristiques [nos automatismes] de jugement, à la rhétorique, aux connaissances issues de la psychologie sociale, aux modalités de fonctionnement de la science ou des médias, aux traits de personnalité de l’individu, aux outils qui favorisent le développement de l’esprit critiquen.
Nos émotions (surprise, peur, colère, joie, tristesse, dégout, pour ne citer que celles de base) correspondent à des états psychophysiologiques complexes. Leur éveil est souvent automatique et rapide, même si certaines d’entre elles mettent en jeu des processus cognitifs plus élaborés. Produit d’une évaluation d’évènements internes ou externes, elles influencent notre traitement de l’information, avec des conséquences sur nos jugements et prises de décision, et constituent des guides pour l’action. Un enjeu de taille en matière d’esprit critique.
Nos émotions peuvent nous induire en erreur
Dans un univers en apparente recherche de rationalité, nos émotions tendent à être considérées comme des épouvantails. Des philosophes les ont dépeintes comme à l’antinomie de la raison (Platon, Sénèque, Descartes, Kant, etc.). Edward Bernays, neveu de Freud et auteur de Propaganda (1928), s’en est inspiré pour nous manipuler, en s’appuyant sur ses croyances en la psychanalyse (exploitation de notre irrationalité, de nos désirs profonds, de l’idée d’un inconscient caché) – même si la psychanalyse est une pseudo-science, dont les faces sombres peuvent être appréhendées à la lecture de l’ouvrage Freud et Lacan, des charlatansn. Nos émotions alimentent en effet certains biais cognitifs et sont à l’origine d’heuristiques de raisonnement peu fiables.
Dans le champ de la rhétorique, nous pouvons nous laisser convaincre par des arguments fallacieux qui font appel à des valeurs nobles (appel à la cause) ou mobilisent nos émotions (appel à l’émotion : pitié, ridicule, flatterie, terreur, etc.). L’induction de dégout ou de colère peut nous amener à admettre le discrédit d’une personne (déshonneur par association). La peur nous incitera à nous taire, face à un·e contradicteur·ice qui se livre à un enfumage (mention de faits ou termes que nous ne maitrisons pas, tablant sur le fait que nous ne nous y confronterons pas afin de masquer notre incompétence).
Nos émotions impactent également la gestion de nos capacités d’attention. En situation de menace, des biais cognitifs modulent en effet l’allocation de nos ressources attentionnelles. Cette gestion s’inscrit dans des dynamiques identitaires : confrontée à une menace du soi ou de nos appartenances groupales, notre attention est guidée par la motivation à maintenir une identité sociale positive, et privilégie un traitement de l’information qui favorise la défense d’enjeux identitaires, au détriment d’enjeux épistémiques [liés à la connaissance]. Ces deux types d’enjeux sont en effet en interdépendance : la réduction des ressources cognitives et attentionnelles allouées à la tâche amoindrit nos performances cognitives.
Nous nous exposons plus souvent et plus rapidement à des informations susceptibles de nous plaire, et nous évitons parallèlement les informations inconsistantes susceptibles d’induire de la dissonance cognitive.
Enfin, nos émotions peuvent conditionner nos attitudes et nos comportements, comme dans le cas de la dissonance cognitiven. Par exemple, suite à la réalisation d’un acte problématique, l’individu éprouvera un état de tension inconfortable appelé dissonance cognitive (paradigme de la soumission induite), susceptible d’être réduit par un ajustement de sa pensée dans un sens plus conforme à l’acte problématique réalisé (rationalisation cognitive). Autre exemple, la dissonance ressentie suite à l’exposition forcée ou fortuite à une information inconsistante (croyance démentie ; paradigme de l’infirmation des croyances) pourra impliquer des stratégies visant à justifier a posteriori cette croyance (prosélytisme, renforcement de l’attitude,…), plutôt qu’une renonciation. Enfin, nous nous exposons plus souvent et plus rapidement à des informations susceptibles de nous plaire, et nous évitons parallèlement les informations inconsistantes susceptibles d’induire de la dissonance cognitive : cette exposition sélective à l’information est impliquée dans la résistance à la persuasion, notamment dans le champ de la politique.
Le besoin d’appartenance à un groupe satisfait à de nombreux besoins émotionnels, et il n’est pas toujours facile d’abandonner une position cognitive, car elle pourrait impliquer, bien au-delà d’elle-même, le deuil de relations affectives entretenues au sein du groupe.
Réhabiliter une part de nos émotions
Ne pas occulter nos émotions ou celles des autres peut faciliter l’exercice de l’esprit critique. Ne tenir compte des émotions qu’en les dévalorisant nous prive en effet d’une compréhension nuancée, plus complète, de ce qui se joue (besoins de nos interlocuteur·ices, compréhension systémique de la situation, etc.) et diminue l’efficacité de nos propres communications : abaisser la saillance des enjeux identitaires (en évitant attaques personnelles, menace du groupe d’appartenance, etc.) tout en s’inscrivant « dans une double bienveillance relationnelle et épistémique qui ne concède rien au fond du propos »n, développer empathies cognitive et affective, humilité intellectuelle et relationnelle crée un climat relationnel qui facilite la compréhension mutuelle et les échanges, optimise la centration sur le fond du propos, et évite la polarisation du débat. Comprendre, également, la proéminence de nos émotions, peut nous amener à être plus tolérant·es et respectueux·ses envers ceux et celles qui sont dans l’erreur : le besoin d’appartenance groupale satisfait à de nombreux besoins émotionnels, et il n’est pas toujours facile d’abandonner une position cognitive, car elle pourrait impliquer bien au-delà d’elle-même, le deuil de relations affectives entretenues au sein du groupe.
La présence d’une émotion, dans l’expression d’un propos, doit nous amener à questionner cette émotion, et non à la condamner sans réflexion. Les tenant·es de l’esprit critique se laissent ainsi parfois paradoxalement emporter par leurs émotions, en dénonçant chez autrui toute trace d’émotion, associée soit à une déviation du jugement (biais cognitif), soit à la détection supposée d’une volonté de manipulation (appel à l’émotion). Différencier risque et suspicion est nécessaire : une personne qui énonce son ressenti ne doit pas être de facto soupçonnée de vouloir infléchir fallacieusement notre jugement. Cette peur peut déformer la perception de la réalité et biaiser in fine l’évaluation. Analysons donc le risque, sans le surévaluer, ni le prendre pour une preuve d’instrumentalisation. Nos émotions peuvent d’ailleurs nous permettre de progresser nous-mêmes. Par exemple, tolérons davantage l’inconfort induit par une dissonance cognitive, pour une évaluation plus juste des arguments contradictoires qui nous heurtent, plutôt que de nous inscrire dans l’évitement, protégé·es par nos bulles de filtres et filtres par les pairs.
Viralité des contenus à forte charge émotionnelle
Les émotions sont mobilisatrices. Mises au service de nobles causes, elles pourraient favoriser la défense de valeurs utiles à la société, comme la défense de nos droits ou de nos libertés, la recherche de vérité, etc. Cependant, ce n’est pas toujours le cas. Sur internet et les réseaux sociaux, les contenus à forte charge émotionnelle (en rapport avec la sexualité, la peur, le conflit, la colère, la violence, la nouveauté ou la valorisation de soi) attirent notre attention de façon privilégiée et constituent de « bons supports émotionnels pour conférer une certaine viralité à un produit cognitif »n, indépendamment, hélas, de leur validité. Nous éprouvons en effet d’autant plus le besoin de partager une émotion qu’elle est intense : le partage social des émotions permet de réévaluer l’information afin de produire du sens, ou de rechercher l’expression d’une empathie ou de soutien afin de consolider ses liens sociauxn.
L’exposition répétée aux mêmes contenus nous amène arbitrairement, par effet de familiarité, à les apprécier davantage.
Leur diffusion massive impacte alors notre rapport à la « vérité ». Premier point, l’exposition répétée aux mêmes contenus nous amène arbitrairement, par effet de familiarité, à les apprécier davantage. Elle renforce la crédibilité des fausses informations dont ils sont porteurs, et la propension à les partager avec autrui. Il en découle un effet de vérité illusoire. Deuxième point, le caractère collectif de ces effusions nous conduit à avoir recours à l’heuristique de la preuve sociale, « la tendance à penser que ce qui est vrai, c’est ce que les autres pensent être vrai »n. La multiplicité et la diversité des contenus partagés créent en outre de la confusion (comment séparer le vrai du faux ?) et du relativisme (finalement, tout ne se vaut-il pas ?), ce qui ne facilite pas l’exercice de son esprit critique.
De l’émotion à l’adhésion à de fausses croyances complotistes
Le complotisme désigne la tendance à croire qu’il existe des complots cachés organisés par des élites ou des minorités malveillantes, qui permettraient d’expliquer des faits d’importance majeure (politiques, sociaux, économiques, etc.) : des théories sont élaborées pour rendre compte de ces complots, mais celles-ci sont caractérisées par l’absence de preuves pour attester de ce qu’elles avancent, et par l’existence, chaque fois, d’une « version officielle » concomitante, qu’elles refusent d’admettre. Les fausses croyances qui étayent les théories du complot, voire les conclusions de ces théories, drainent elles-mêmes, le plus souvent, des contenus à forte charge émotionnelle, et sont donc plus susceptibles de susciter l’attention et d’être partagées sur les réseaux sociaux, qu’on y adhère ou non. « Nous sommes donc tous capables de nous laisser prendre. »n
Si la culture et les médias traditionnels d’information ne s’opposent pas toujours à la science (en témoignent les contenus de créateurs tels que Arthur Hennes, GMilgram, ou Jérémy Ferrari, qui savent être créatifs, tout en informant sur les pseudosciences ou les risques de dérives sectairesn), ceux-ci sont également de grands pourvoyeurs de fausses croyances : de nombreuses productions génèrent de la peur, de la haine, ou flattent au contraire notre imaginaire et nos espérances, exacerbent notre enthousiasme et nos désirs, au-delà des limites de la raison, en prétendant parfois néanmoins décrire des parts de réalité, susciter des besoins ou sembler y répondre, pour in fine amener les gens à s’engager dans des directions délétères. L’exposition à ces narratifs n’est en effet pas sans conséquences.
Les différentes productions légitiment très souvent une posture complotiste au sein de laquelle les héro·ines sont confronté·es à une autorité (scientifique, politique, industrielle, médiatique) malveillante qui a tort de rejeter leur conception de la réalité, qu’il s’agisse d’un·e lanceur·se d’alerte en résistance face à Big Pharma (série Utopia, film The Constant Gardener, documentaire Malaria Business) ou d’une personne dotée de pouvoirs paranormaux ou surnaturels, ou consciente de l’existence, d’extraterrestres (séries X files, Smallville). Des groupes minoritaires mal-aimés sont également ciblés par la haine, endossant tantôt le rôle de terroristes (série Homeland, film James Bond, romans de Laurent Obertone liés à la croyance en la théorie du grand remplacement), tantôt celui de maitres du monde à la tête des institutions de pouvoir (livres Les protocoles des sages de Sion ou Da Vinci Code, film Matrix). Jouer sur nos peurs est vendeur, peur de la différence ou des dangers qui menaceraient nos valeurs, comme les réseaux de pédophilie (film Sounds of Freedom, documentaire Les survivantes). Ces productions ne favorisent pas non plus la connaissance de soi. De quelles échappatoires disposent les femmes qui s’indignent face au patriarcat ? D’images de la femme pouvant les amener à basculer dans le New Age ou l’ésotérisme (femmes sorcières, série Charmed ; loi de l’attraction). Quelle réponse apporte-t-on à l’enthousiasme suscité par la volonté d’en apprendre plus sur nos modes de fonctionnement psychologique ? Celle de la psychanalyse, pourtant patriarcale, misogyne, homophobe, et inscrite en rupture avec les données de la science, qu’il s’agisse de penser le monde (psychanalystes s’exprimant dans les champs de l’éducation, de la justice, etc.) ou de le rêver (série En thérapie, réalisateurs tels que Woody Allen, David Lynch, films L’Amant de Lady Chatterley, etc.). Celle, également, de l’astrologie, considérée par certain·es comme une nouvelle expression du féminisme (livre Astrology for the Soul). Peurs, mépris, faux espoirs… L’engagement dans les dérives thérapeutiques est également encouragé au détriment de la médecine classique, avec l’apologie de thérapies non conventionnelles dangereuses pour la santén, dont certaines relèvent des pseudo-sciences ou de l’ésotérisme (coupeurs de feu, communication animale, etc.). Développement personnel et coaching ne sont pas épargnés, avec des contenus qui flirtent parfois avec les dérives sectaires (film Gourou), dans les champs de la musculation ou du sport (film Le guerrier pacifique), de l’éducation (documentaires sur les écoles Steiner), de la nutrition (documentaire Le jeûne, une nouvelle thérapie ?) ou du développement de son entreprise (film Steve Jobs).
Enjeux pour la démocratie. Le risque du fascisme
La sollicitation de nos émotions, associée à l’altération de nos jugements, peut encore s’acheminer vers des conséquences qui mettent en péril notre démocratie. Le fascismen, une idéologie nationaliste reposant sur des valeurs réactionnaires, et le populisme, idéologie opposant le peuple à une prétendue « élite », s’appuient généralement sur des émotions négatives pour emporter l’adhésion. De fait, les discours anxiogènes et le fait de « jouer sur les peurs » sont souvent attribués à la propagande d’extrême droite. Paradoxalement, la peur est corrélée négativement avec un vote populiste, seule la colère y est associée. Après les élections, lorsque les partis d’extrême droite ont emporté une forte adhésion, les émotions comme la colère sont nettement réduites dans leur propre électorat. Dans un contexte mondial de montée du populisme et du fascisme, avec des conséquences délétères quant aux droits humains, il parait d’autant plus important de comprendre ces mécanismes afin de ne pas laisser l’instrumentalisation de nos émotions servir des intérêts politiques néfastes.
Une autre conséquence sociale majeure est la montée de la pensée conspirationniste : celle-ci est associée à des difficultés à gérer ses émotions dans un contexte anxiogène. Peur, incertitude, perte de contrôle sont de bons prédicteurs de l’adhésion à des théories du complot. Associée à la montée de l’extrême droite, elle peut engendrer des politiques ayant de graves conséquences en matière de santé publique, comme la suspension des programmes d’aide à la vaccination dans les pays en voie de développement ou la critique de vaccins sur la base d’études frauduleuses ou non fiables, avec de nombreuses morts évitables à la clén.
Notions développées dans l’ouvrage de Séverine Falkowicz, Clément Naveilhan, & Mr ContraDico, Au cœur de l’esprit critique : Petit guide pour déjouer les manipulations, éditions Eyrolles, 2023.
Jacques Van Rillaer, Freud & Lacan, des charlatans ? Faits et légendes de la psychanalyse, Mardaga, 2019.
Le point sur cette notion dans l’article de David Vaidis et Séverine Halimi-Falkowicz « La théorie de la dissonance cognitive, une théorie âgée d’un demi-siècle », in Revue électronique de Psychologie Sociale, 1, 2007, P. 9‑18.
Séverine Falkowicz, « Opération “Faut qu’on parle” : Faut-il avoir un avis sur tout ? », in La Croix, 17/10/2024.
Gérald Bronner, Apocalypse cognitive, PUF, 2021, p. 129.
Bernard Rimé, « Emotions at the Service of Cultural Construction », in Emotion Review, 12(2), 2020, p.65‑78.
Robert B. Cialdini, Influence : How and why people agree to things ; [the new psychology of modern persuasion], Morrow (1ère édition), 1984.
Séverine Falkowicz, Alexander Samuel, Thierry Ripoll & Fabien Girandola, Complotisme et manipulation : Petit guide pour déjouer les fausses croyances, fake news, et autres fadaises, Book-e-Book, 2025.
Victor Garcia, « Films, sketchs, enquêtes YouTube : La critique des dérives sectaires peut-elle convaincre ? », in L’Express, 04/02/2026.
Séverine Falkowicz & Alexander Samuel, « Pour un choix libre et éclairé : Connaître les risques des pseudo-médecines alternatives et non conventionnelles », in Innovations & Thérapeutiques en Oncologie, 10(5), 2024, p. 285‑288.
Johann Chapoutot, Fascisme, nazisme et régimes autoritaires en Europe (1918-1945), PUF, 2013.
Lonni Besançon, « Quand des méthodes de recherche controversées alimentent la désinformation sur les vaccins. », in Le Point, 15/05/2025.

