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II - Villes et migrations

La ville des oiseaux

Camille Louis
Philosophe et dramaturge, membre du collectif Kom.post

12-12-2018

À la fin des années 1960, en banlieue parisienne, 14 000 immigrés habitaient le bidonville de Nanterre. Lors du festival Mondes possibles au théâtre Nanterre-Amandiers, célébration à contre-courant de l’héritage de Mai 68, le collectif Kom.post a présenté le résultat d’une recherche création qui l’a amené, pendant plusieurs mois, à rencontrer des habitants, interrogeant leur mémoire de la ville et ses modes de vie en commun. Camille Louis revient sur cette « fabrique de commun » proposée lors du festival et défend l'idée que, plutôt que de se plier au « problème » des migrations tel qu'il est mis en scène par les politiques/polices migratoires, il est nécessaire d'ouvrir des problématiques au croisement de l'écoute des expériences et de la création de fictions potentielles.

À Tamani, à Étienne

Le 27 mai 2018, s’achevait le festival Mondes possibles qui, pendant plus d’un mois, a occupé le théâtre Nanterre-Amandiers et l’a ainsi (dé)placé à la frontière d’une mémoire reconvoquée (celle de Mai 68) et des futurs désirables qu’elle a su ouvrir dans le passé et qui peuvent encore se trouver dans quelques terrains utopiques foulés au présent. En ce jour final, le collectif Kom.post venait présenter dans un dispositif conversationnel nommé Fabrique du commun la forme conclusive d’une recherche et création menée depuis octobre, qui démarrait avec la question « Quelle mémoire aurons-nous ? », articulant des passés qui ne passent pas à des avenirs qu’on veut se donner en conséquence.

Pour préparer cette Fabrique du commun, dont l’enjeu est de faire se rencontrer des singularités que, bien souvent, les lois régissant nos sociétés tendent à séparer en assignant des places à des fonctions ou des modes d’existence à des identités (de classes, de genres, de nationalités…), nous avons arpenté la ville de Nanterre en cherchant à nous situer constamment  au croisement. Au croisement des provenances, au croisement des milieux, au croisement des mondes et, ici, au croisement de cinquante années, entre 1968 et 2018. Contrairement à ce qui a été beaucoup – et dans une étrange hypocrisie – encouragé en termes de commémorations effectuées par un ensemble de grandes institutions culturelles nationales, nous n’avons pas cherché à retrouver et célébrer un passé en monumentalisant ses épisodes convenus. Nous avons plutôt opté pour une démarche mêlant topographie et archéologie en ce qu’elle partait d’un territoire donné –la ville de Nanterre et ses diverses composantes actuelles – pour rencontrer, dans ses interstices et par le biais des histoires collectées auprès de personnes diverses, des éléments plus spectraux de l’évènement 68 dont l’histoire ne fait guère état. Nous n’avons pas cherché à exhumer une archive et à retrouver, avec nostalgie, ce que d’éventuels acteurs et actrices de 68 avaient su faire et qu’ils pourraient aujourd’hui nous raconter, mais nous avons tenté de rencontrer des présences qui font durer, au présent et parfois sans le savoir, « quelque chose de ce qui s’est ouvert en 68 » ou ce que 68 a su créer en termes d’ouverture : des esprits, des modes de vie et des manières de voir et de concevoir ce que nous sommes.

Un nous qui, fermé sur des identités établies, a su apprendre à se pluraliser, à reconnaitre sa richesse dans cette pluralité même et à veiller en conséquence à toujours plus multiplier les rencontres improbables comme seules conditions de ce qui semblait enfin devenir possible : un monde commun qui ne soit pas comme Un. Un monde fait d’hétérogénéités et dont les modes de subjectivation politique nécessités par le processus d’émancipation engagé se caractérisaient soudain non plus par l’adhésion totale à l’idéologie propre à un parti identifié mais par ce que Jacques Rancière nomme « l’appropriation d’un propre impropre ».

C’est à ces formes de subjectivation que notre dispositif aspire et la ville de Nanterre, dont nous découvrions, par les récits des gens, toute une histoire oubliée, s’en faisait le terrain idéal. Car, ici, ces rencontres improbables et ces manières d’agir en commun, avec celles et ceux qui n’ont apparemment rien de commun avec moi, avec le moi du sujet français installé, se sont passées et se prolongent. C’est ce dont ont pu témoigner plusieurs des individus, seuls ou réunis en association, que nous avons tout particulièrement tenu à rencontrer : les chibanis ou « cheveux blancs », comme on appelle les anciens ouvriers immigrés  les « mamans de Pablo » réunies en association qui rend aux mères du quartier Pablo Picasso la confiance nécessaire à leur implication dans l’éducation de leurs enfants même quand elles ne parlent pas assez français  les « pies vertes », du nom de l’association créée par Nabila Chicha, qui veillent à l’entretien de ce même quartier pour que cesse l’association immédiate entre « sujets issus de l’immigration » et « saleté, absence de soin »  … Qu’ils y aient vécu ou qu’ils en aient entendu le récit par leurs proches et parents, toutes et tous nous ont parlé de ce qui n’est jamais abordé dans l’histoire que comme un problème à solutionner : la vie dans les bidonvilles de Nanterre.

Dans ces manières de peupler mondialement un espace à habiter, s’écrit en effet et dans les plis d’un monde que les polices des frontières rendent de plus en plus immonde, la fiction d’une autre politique, la fiction d’une autre polis, la fiction d’une ville.

Certes, comme cinquante ans après, dans ladite Jungle de Calais, les conditions de vie étaient précaires : vies de bidons, de bâches, de carton plus que de béton… mais on y vivait, en commun, et dans des formes de commun plus variées que ce qu’on a tendance à s’en représenter. Il y avait les ouvriers immigrés, mais il y avait aussi les ouvriers français qui venaient, en cette fin des années 1960, mener quelques réunions politiques pour l’organisation de la grève ou autre évènement lié. Il y avait les étudiants qui ne faisaient pas qu’occuper l’université mais qui se préoccupaient grandement de ces personnes de provenances, de sexes et d’âges différents auxquelles l’État ne semblait donner aucune considération alors que tout, dans leurs récits et les géographies plurielles qu’ils incarnaient, était à considérer : là « on apprenait » en s’apprenant et on incarnait directement ce que les étudiants énonçaient dans leurs revendications qu’en effet, les commémorations en mai 2018 ont tenu à célébrer… mais sur le papier et à condition d’y rester. Aussi temporaire qu’ait pu paraitre l’installation, il y avait l’invention citoyenne – d’une citoyenneté du monde définie par davantage que l’appartenance à une nation –, l’invention de formes d’institutions telles qu’une école dans un bus, un centre de soin, des festivités collectives allant du mariage à la célébration traditionnelle. Il y avait tout cela dans ces bidonvilles, comme d’ailleurs dans la Jungle de Calais.

Mais face à tout cela, face aux formes d’urbanité nouvelles que constituent de tels modes d’existence et qui, pour être momentanées, n’en sont pas moins engagées dans l’aménagement des conditions de coexistence mêlée, face à la manifestation des puissances d’agir collectif et de fabriquer en commun, la réponse semble n’avoir changé en rien malgré les années et les échecs constatés. L’immigration étant considérée comme un problème et non comme une problématique pouvant rouvrir des imaginaires politiques pour notre temps, les espaces aménagés par les existences migrantes ne peuvent qu’être considérés comme une irrégularité à régler. Il faut donc solutionner le problème des bidonvilles, des Jungles, des campements temporaires qui s’autoriseraient une non-conformité aux camps surveillés et officialisés.

La solution ne sera évidemment pas cherchée auprès de celles et ceux qui affrontent les problèmes d’une telle forme de vie et qui acquièrent non seulement un savoir particulier d’aménagement urbain mais un savoir original quant à l’invention d’une ville. Elle ne sera pas cherchée auprès de ces acteurs nouveaux et des formes inédites de subjectivités qui s’initient dans de tels espaces croisés. On n’imaginera pas la possible présence de cette solution dans les récits des populations immigrées qu’on pourrait pourtant prendre comme exemple d’inventions, ni dans ceux des personnes diverses qui se sont mises à accomplir ce que l’État français énoncera quelques années plus tard, et sans cesse depuis, comme une impossibilité : l’accueiln. Évidemment non. Tout individu pris dans la relation d’hospitalité – accueillant ou accueilli – est déjà bien trop déplacé dans son identité, bien trop familier de ce que Derrida considère comme le propre de l’hospitalité : voir trembler les critères et fondements du Sujetn, les hospitaliers incarnent bien trop directement des subjectivités transformées, altérées et des alternatives au Sujet pour que la forme État, paranoïaque par excellence et assumant la pleine gouvernance de TINA (There Is No Alternative), ne les conçoive autrement que comme une menace et une intolérable perturbation de l’ordre fermement établi.

La réponse viendra donc de cette instance identifiée, ayant la bonne identité et ne parlant pas la langue des pluralisations mais seulement celle de l’unité qui, de tous deux ou de tout multiple fait un Un, comme l’incarne l’alternative (qui n’en est pas une) par laquelle s’énonce la solution : parquer ou rejeter. Solution propre et appropriée au problème des bidons, des installations malpropres, des chaos de cohabitation : effacer, ranger, nettoyer et croire qu’avec des bulldozers on fait une politiquen. On démantèle les bidonvilles, véritables lieux de croisements, de rencontres, d’échanges, et on parque les individus entre les quatre murs étroits des logements aménagés dans les tours. On démantèle la Jungle de Calais et on parque les exilés non plus dans des camps dans la ville ou à ses bordures mais dans des agencements de containers qui sont, sans que cela soit dit, des centres de rétention.

En ce 27 mai 2018 c’est de tout cela dont nous parlions, non pas en prenant, nous, artistes, la parole pour celles et ceux que nous avions rencontrés, mais en faisant entendre ces paroles entre archives et présent, entre Nanterre, Calais, mais aussi La Chapelle qui, dans ce qui est en train de s’y passer sur le plan de l’organisation citoyenne de la solidarité et de l’hospitalité, rappelle quelques quartiers d’Athènes, une autre ville qui sait se faire ville des autresn. Par un montage de sons et d’images nous mettions en partage ces mémoires qui ouvrent des futurs et laissent apparaitre une autre carte du monde que celle régentée par la Société des Nations ou quelque appareil de gouvernement planétaire tel l’ONU. Une carte du monde archipélique, reliant des points d’hospitalité sous la forme d’un réseau de villes résistantes qui deviennent les scènes hétérogènes d’expérimentations démocratiques où des liens se tissent, au-delà des frontières et souverainetés, entre des singularités capables de repeupler ce monde que tout semble tendre à fermer et désertifier. Sans chercher à amoindrir la réalité des situations vécues tout au long de ces années par les populations migrantes, la fabrique du commun s’engageait en même temps pour la figuration alternative non d’une fabulation mais d’une réalité que les crispations nationales effacent de la vue, de l’histoire, des esprits : la composition non de la population mondialisée mais d’un peuple du monde. Un peuple porteur de monde commun à venir et capable de l’incarner, temporairement mais avec puissance, en peuplant – oui chaotiquement parce que de manières diverses, au croisement de cultures, de langues, de modes d’existence – un espace partagé.

Là, dans ces manières de peupler mondialement un espace à habiter, s’écrit en effet et dans les plis d’un monde que les polices des frontières rendent de plus en plus immonde, la fiction d’une autre politique, la fiction d’une autre polis, la fiction d’une ville. Fiction non pas au sens d’une fable ou d’une rêverie naïve mais prise en son sens premier : une inscription autre, une manière d’écrire une réalité (ici la ville) de se soucier d’une réalité sans pour autant choisir ce qui est avant tout un style d’écriture : le réalisme. Alors que ce dernier se caractérise dans le réalisme politique du TINA et du « on ne peut pas accueillir » ce que la langue appropriée à la gestion raisonnée du monde a déjà (dé)figuré sous le nom de sa misère, la fiction politique, elle, a la capacité de redistribuer les figurations établies non seulement en fidélité à ce qui est – et qui peut se voir si l’on accepte de détourner le regard vers les marges du discours dominant et des scènes publiques policées – mais aussi en promesse de ce qui peut venir. La Fabrique du commun que nous réalisions ce jour, comme celle qui se prépare à Calais en réunissant populations exilées, Calaisiennes et Calaisiens, n’entend pas prédire l’avenir ni donner les contours de ce qui, pour être une ville adaptée aux enjeux du présent des migrations, semble ne pouvoir être qu’une ville encore inexistante, une ville du futur donc. Ce à quoi nous travaillons plutôt c’est à la mise en place des conditions permettant que l’on se dise les uns aux autres dans toute notre hétérogénéité, que l’on se présente avec nos mémoires et nos rêves et que l’on s’essaie à dire, ensemble et différemment, les fictions auxquelles nous tenons.

« La fiction est la production d’un réel qui a besoin de nous », rappelle Tristan Garcia. Face au terrible aménagement d’une réalité capable de tenir sans nous et veillant, par tous les recours de la logistique, à l’annulation de la politique comprise comme formation d’un nous pluriel ou tout simplement d’un peuple démocratique qui, pour être tel, garde du demos sa nature fondamentalement bigarrée et chaotique  face au déni des mémoires et des données du présent exigeant de nous de faire de nos politiques des cosmopolitiques qui soient des xénopolitiques et non des polices xénophobes annulant la perspective d’un monde commun  face à ces permanents effacements, ces destructions et éradications, sommes-nous capables de tenir sur des inscriptions – artistiques mais aussi urbanistiques, architecturales, politiques – pour nous figurer autrement ?

Peut-être est-ce à cet espoir qu’est venu répondre non pas l’expert des politiques urbaines mais le regard étranger/étrangéisant de Tamani, une petite fille de 8 ans qui, à la fin de la Fabrique du commun, est venue me remettre un dessin figurant une fiction nommée « ville des oiseaux ». Tamani a en effet assisté, ainsi que d’autres enfants, à cette proposition que certains diraient ne pas être appropriée aux enfants. La réappropriation de Tamani est, à sa manière, ce
qu’Antoine Berman nomme une « épreuve de l’étranger » : une traduction.

La langue de Tamani se construit au croisement des lettres et des formes qu’elles surplombent, à l’articulation des teintes sombres et lumineuses ou dans le jeu de superposition des plans. Au centre, on voit donc deux jeunes femmes au corps quasi transparent, singularisées surtout par la couleur de leurs vêtements, chatoyants, de leurs cheveux, blonds, de leur visage, blanc. Au-dessus de leurs têtes figurent des petits V ondulés, sombres, de taille et de nuances de gris différentes : ce sont les oiseaux. Le sombre n’est pas menaçant, il est au contraire nécessaire à l’équilibre du tout ainsi qu’aux figures du premier plan et, si l’on regarde bien, on s’aperçoit que les formes des oiseaux se déploient en harmonie avec les bras des danseuses dont ils viennent épouser les courbes. Cette co-dépendance des différences, cette rencontre des hétérogènes est ce qui donne au dessin cette indicible beauté que seuls les enfants semblent encore capables de voir et de partager alors que le partage du sensible tel qu’il est pratiqué par l’esthétique policière – plus que politique – du présent invite plutôt à la permanente homogénéisation des formes et des couleurs, faisant disparaitre les teintes et les variations au profit d’une imagerie séparant bien clairement le noir du blanc. Le dessin de Tamani nous dit tout l’inverse. Il nous rappelle cette évidence que, oui, il faut du contraste, des niveaux, des frictions d’hétérogènes pour que la figuration tienne et que nous y tenions. Et ce en ce qui concerne les oiseaux mais aussi tout particulièrement la ville qui s’annonçait venir avec ces derniers et que le dessin semble oublier.

Aucune maison, aucune mairie, aucune institution reconnaissable et aucun signe ou signalétique de ville ne se montre ici. Pourtant, ce qui s’expose, plus qu’un oubli, est peut-être surtout une mémoire si ancienne qu’elle semble se tenir aux frontières de ce dont on se souvient. Mémoire atemporelle ou d’avant le temps de l’Histoire qui nous renvoie au tout début de ce que nous nommons ville, cité, polis : non les infrastructures mais les présences bigarrées qui occupent ensemble et dans leurs différences un espace partagé, faisant de ce dernier un tissu relationnel dont les règles, même implicites, font l’objet d’un traitement public. Au sens de préoccupation collective et non d’expertise privée. Au sens de non privatisé ou privant certains habitants qu’on relègue au second plan. Public comme qualificatif de plus en plus menacé par les mesures policières qui entourent nos espaces partagés ou par les frontières internes qui font des centres-ville non pas un lieu pour les passants mais un lieu où l’on ne peut plus ni passer ni se faire passer autre chose que des marchandises ou des billets. En rendant les deux plans à ce point co-dépendants, et en faisant de ces êtres migrateurs que sont les oiseaux ce qui qualifie la ville, Tamani rouvre à la fois une mémoire et un futur. Sa ville fictive rappelle qu’il n’y a ville que dans le pluriel des cohabitations et elle invite à considérer comme ville nouvelle ces formes d’existence qui, pour être en transit, ne sont pas moins en mesure d’instituer les structures nécessaires d’un vivre ensemble au sein duquel les langues, les origines, les récits et les fictions peuvent voisiner.

 Les migrants ne préfèrent pas la Jungle aux solutions que proposent le gouvernement parce que la Jungle serait un lieu de vie heureux. Ils la préfèrent parce que c’est le lieu d’une urbanité qui réserve des possibles et préserve des avenirs, un lieu qui ne les enferme pas dans leur passé

La manière dont ces institutions alternatives ont été et sont détruites – institutions qui, dans les bidonvilles ou les Jungles, se sont incarnées sous la forme d’écoles, de lieux de cultes, de restaurants, de théâtre, etc. – ne relève pas d’une véritable raison d’État. Elle témoigne d’une peur panique et irrationnelle qui ne peut supporter que nous fassions ville autrement qu’en suivant les logiques de l’appropriation, du devenir sédentaire, propriétaire et refermé derrière des haies qui se transforment en barbelés dès lors que l’altérité et l’altération possiblement apportées par l’étranger s’approche trop près de nous.
Notre monde est essoufflé. Nous pouvons le constater et attendre que la crise soit traitée par les experts, ou l’on peut décider de considérer ce qui redonne du souffle, ramène du possible dans nos identités et ainsi porter attention à ce qui, pour exister, ne peut être que toujours déjà en mouvement, dans un hors-soi qui ramène du dehors dans tout Moi et lui permet ainsi d’ek-sistere : se tenir hors de soi.

La réponse n’est technique qu’à partir du moment où la question a été oubliée, la question véritable qui est celle de notre monde et qui se tient non dans les appareils d’État et les logistiques de la mondialisation mais dans nos fabriques de fictions qui relient enfance du monde et devenir des mondes possibles. Peut-être nous faut-il simplement prolonger et instituer ce que nous, sédentaires et migrants, sommes en mesure d’inventer : la cohabitation des plans qui fait tenir la ville des oiseaux. Peut-être nous faut-il simplement considérer de telles fictions comme le réel pour lequel nous nous engageons et dans lequel est nommé ville ce qui est inventé et créé par des acteurs traversant le monde au sein de villes immondes et (dé)figurées par l’internalisation des frontières. Une internalisation qui est produite par le maintien de celles externes qui empêchent les migrants de passer. Si la frontière de la France avec l’Angleterre demeurait lieu de passage, celle entre la ville de Calais et sa Jungle n’aurait jamais existé comme telle mais se serait transformée en passage, en milieu de fréquentation permettant à une ville sinistrée de se réenchanter grâce aux apports humains des migrations. Notre monde peut redevenir monde. Ce n’est pas une utopie, c’est la traduction d’une expérience telle que nous la vivions notamment avec ce cher penseur ami récemment disparu, Étienne Tassin, au sein de ladite Jungle. Dans un de nos retours de Calais, nous écrivions : « Les migrants ne préfèrent pas la Jungle aux solutions que proposent le gouvernement parce que la Jungle serait un lieu de vie heureux. Ils la préfèrent parce que c’est le lieu d’une urbanité qui réserve des possibles et préserve des avenirs, un lieu qui ne les enferme pas dans leur passé, un lieu où vivre avec d’autres continue de s’éprouver au contact des étrangers que sont pour les migrants les autres migrants autant que les Calaisiens. Dans cette Jungle ou ce bidonville de misère encerclé de CRS, git plus d’humanité vraie que dans n’importe quel parc à containers ou centre d’hébergement aseptisé mais éloigné de tout. La Jungle qui n’est pas une sous-ville pour nos autres mais une ville qui se compose avec quantité d’autres et avec nous comme autres, lie les exilés et les citoyens solidaires les uns aux autres, pour le meilleur et pour le pire, et ces liens sont ceux d’une liberté promise et d’une puissance accrue plutôt que les fers d’une servitude assurée derrière la sécurité des grilles et des murs. »

Image : ©Élisa Larvego, Alex Jarvis, campement des bénévoles, Calais. Série Chemin des Dunes, 2016

1

On se souvient de cette formule de Michel Rocard disant en 1989 que l’ « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde », et l’on s’en souvient d’autant plus que le président actuel, Emmanuel Macron, tout comme son Premier ministre, la reprennent régulièrement à leur compte.

2

Voir à ce sujet : Jacques Derrida, Anne Dufourmantelle, De l’hospitalité, Calmann-Lévy, 1997.

3

Voir notre article collectif publié sur Mediapart le 22 février 2016 :

4

Voir notamment Camille Louis, « City Plaza, ce que peut encore dire l’hospitalité », in Plein droit n°113, février 2017.

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