©Axel Claes
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I - Villes et frontières

Villes mouvement

Nimetulla Parlaku
Cinéaste, administrateur de Culture & Démocratie

12-12-2018

Aujourd’hui plus que jamais, les villes attirent et condensent les populations. Elles sont les témoins de la continuité des migrations et s’inscrivent dans un mouvement perpétuel. Quels êtres les habitent, les dessinent, les façonnent ? Quelles frontières, visibles ou invisibles, les traversent ? Nimetulla Parlaku livre ici une digression poétique sur l’être et le devenir de ces lieux aux multiples facettes.

La ville, ses méandres, sa musicalité intense, son impitoyable logique. La ville, ses quartiers, sa mémoire, ses oublis. Les floraisons de vie, de toutes ces vies qui s’y déroulent, qui s’y incantent comme les déclinaisons incommensurables d’un livre invisible, chantent une ode folle à l’humanité comprimée par sa grégarité. La ville, son illusoire sédentarité perdue dans le nomadisme de ses répétitions infinies.

Urbs, cita, grad, stad, city, pôle infernal où les êtres déposent leurs rêves d’une vie meilleure ou tentent de s’arracher au pire des cauchemars, toujours. La ville, ruine égarée dans la jungle, pierre énigmatique, trace d’un autre temps. Ville souterraine, ville aquatique, ville lacustre, ville insulaire, ville forteresse, ville flottante, ville au-dessus du volcan, ville au bord de l’abîme. Des rues, des boulevards, du mouvement. De la sueur et du sang sur chaque pierre, sur chaque brique. Un élan énigmatique qui prétend régir le monde du haut de son arrogance, une improbable anfractuosité qui protège de la violence du monde, ville refuge, ville pour tous et pour chacun. Symétrique, circulaire, organique, vivante, ville morte, douce, violente, elle se gonfle des flux qui la parcourent, roule ses langages dans les interstices. On croit la comprendre ? On veut la réduire à un plan ? La violenter à coups de cadastres ? Elle s’échappe le long d’un mur oublié, au fond d’une impasse envahie d’herbes folles, dans la poésie d’une arrière-salle où les histoires de ses ruelles deviennent contes ou chansons pour les nostalgiques et les fous.

Qu’elle soit le fait d’un pouvoir central qui la fait surgir de terre ou qu’elle bourgeonne à une confluence pour s’épanouir en mégalopole avalant au passage des myriades de villages, elle se décline à l’aune de la terre qui la porte et qui imprègne son ventre, sa tête, ses membres.

Ville haute, ville basse, ville infâme, ville héroïque, ville rebelle, ville État. Elle vous avale tout cru, vous recrache tout nu. Gare, l’argent, la plus féroce des abstractions, cravache les échines des démunis, illumine les illusions des nantis.

Pourtant, construite sur une logique éphémère, raison d’un présent qui se croit éternel, elle passe par tous les états. Aujourd’hui quartier riche, brillant, couru, demain coupe-gorge. Elle est comme une forêt de pierres, de verre, de métal et de chair, elle croît sans cesse, s’élève, se parsème de clairières, s’invente une canopée qui domine le pourrissement sombre des étages inférieurs. Ses bucherons sont les urbanistes et les architectes qui ont toujours un coin à déboiser, une essence d’arbre plus précieuse à replanter. Des rêves d’éternité qui se dissolvent dans d’autres rêves tout aussi éternels. En cela, elle est, par essence, nomade.

Un coin de rue autre, des liens de vie flottants entre là-bas et ici, hier et aujourd’hui, un arrière-pays si lointain qu’il ne saurait se reconnaitre dans le dédale fortuit qui fait mine de s’urbaniser, des attentes en cascade, voilà la mosaïque qui compose l’humanité des quartiers intermédiaires, force vive nourrie de migrants qui est la sève des villes, la tension de son impatience.

De ces portions de territoires jaillissent les énergies qui lui redonnent vie quand elle s’étiole, essoufflée de trop être elle-même ou qu’elle s’égare dans des fantasmes technocratiques. Là, le village se pose et draine les êtres qui viennent pour se construire un avenir différent en rejoignant la foule innombrable et majoritaire des êtres humains qui vivent en ville.

Qu’il soit provoqué par la guerre, la misère ou les désastres, l’exode rural a été et demeure le premier moteur de migration. Le monde devient un agglomérat de villes faites de myriades de quartiers entrecoupés d’innombrables frontières concrètes ou invisibles, traversés par des logiques identiques. Dans ses centres à l’abandon, ses périphéries lépreuses ou sur ses parcelles en friche, la ville accueille ces flots de nouveaux arrivants. Ils s’y installent, inventent mille manières de survivre, redonnent du lustre aux immeubles en désuétude, construisent des quartiers qu’on appelle bidonvilles, pendant moderne des villes organiques du passé, ces vieux quartiers sinueux si agréables à parcourir dans les centres historiques. Ces vestiges témoignent de la façon dont cet élan continu vers la ville a façonné celle-ci et continue de le faire. Constructions incontrôlables d’une réalité citadine complexe, elles conduisent souvent les autorités à l’usage constant d’une police de l’aménagement apte à drainer ces élaborations anarchiques, à les quantifier, les contraindre, les réduire. Quitte à les détruire, fragilisant ainsi l’agglomération même. Car la ville est un être à part entière dont les déplacements intérieurs et leurs effets, ces migrations continues, en constituent la dynamique vivante. Base de l’État moderne, elle en est aussi le pire ennemi tant elle peut s’avérer imprévisible. Monstre composé d’une mosaïque d’arrière-pays, elle se forge un caractère qui transcende les différences et s’affirme par l’identité de ses quartiers.

Depuis toujours, la ville s’est appuyée sur la campagne pour croitre, inventant des métiers, croisant les cultures, prise dans le mouvement, sa véritable raison d’être. Mouvement des êtres, mouvement des biens, mouvement des idées. Si elle s’arrête, elle meurt. Et, inversant le lien qui unit l’homme à la terre, elle aspire vers elle les ressources dont elle se gorge sans mesure. Ce n’est plus le nomade qui se déplace pour subvenir à ses besoins, c’est la nature elle-même qui devient nomade. Oliviers millénaires vendus en pot, sel de l’Himalaya, poissons des tropiques, matières premières, rien n’échappe à cette cinétique folle.

Qu’il soit provoqué par la guerre, la misère ou les désastres, l’exode rural a été et demeure le premier moteur de migration.

Pris dans une réalité composée de reflets infinis de bien-être et du souvenir d’une vie rivée à la subsistance, sans comprendre qu’il n’échappe pas à cette dernière par le scintillement ensorcelant d’un miroir aux alouettes, le citadin est devenu une matière amnésique qui tisse les réseaux mortifères d’une toile infinie et répétitive dont la terre est la première victime.

Les villages ne sont plus qu’une représentation architecturale dont la viabilité économique dépend de la ville. Tourisme, secondes résidences, mandats des néocitadins pour les proches demeurés dans l’arrière-pays, les flux, encore, réduisent les particularités, centrifugent les originalités autour d’un centre lointain et absolument urbain. Les périphéries s’étendent et les logiques de géographies uniformes sont mises à mal par les nouvelles technologies. Les pays rêvés, induits, recherchés, se superposent au pays réel, frontières volatiles, éphémères, lignes de démarcation vaporeuses dans le maelström d’un monde aux innombrables pôles.

Toute représentation est faussée tant le mouvement amplifié, diffracté par les réalités autres, est devenu le commun de n’importe quel mortel. La modernité accouche de sédentaires sclérosés se déplaçant sur des kilomètres et des kilomètres sans bouger l’ombre d’un muscle fessier. Elle nourrit des êtres dont le seul horizon campagnard et maraicher est le rayon d’un supermarché, elle mesmérise les élans de vie, égrène des effets de mode où s’engluent des générations d’êtres coupés de l’essentiel. L’essentiel ? Oublier que cette petite chose qui nous fait tant plaisir, chocolat, pantalon, téléphone, démultipliée à l’infini par la magie d’une économie globalisée, produit détresse, désert et misère  oublier que nous flottons sans lien direct au territoire, bercé par la matérialité d’un songe grinçant, voguant au-dessus du vide sur un tapis plus ou moins épais de billets de banque sans nous rendre compte qu’il s’agit d’une peau de chagrin.

Où donc alors est la ville vivante ? Où sont les beuglements du bœuf qui se retrouve dans nos assiettes ? Et les parcelles de terre gorgées de légumes au coin des boulevards ? Et les arbres fruitiers, et les vignes dans les parcs publics ? Les rues perdent leur poésie. Il n’y a plus que résidents et consommateurs. Plus d’artisans qui travaillent jusqu’à pas d’heure, la porte de l’atelier ouverte sur la rue, plus de tablées improvisées qui osent leur joie sur l’espace public. La rue est terne, glaçante, quadrillée parce qu’on la dit dangereuse. On y passe. Celui qui s’y pose en dehors des lieux dûment estampillés pour ce faire est un clochard ou un fou. Le monde devient un énorme camp balisé jusqu’à ses moindres recoins. Des milliers d’hectares de monoculture clôturés répondent à ces bétonnades abrutissantes que deviennent les villes. Alors, il faut bouger, chercher, fuir. Pendant une fraction de seconde, un instant, le temps d’un baiser ou d’un film, le temps des vacances. Quelle douce impression que de se croire libre, nomade encore avant de reprendre le licou des heures aveugles. L’argent, alors, redevient le mètre étalon. L’économie tourne autour de la frustration, du désir et de l’évasion. Frustration, désir, évasion, tout se mélange, mouvement encore, dans la centrifugeuse d’un questionnement permanent qu’apaisent dépenses et voyages. Grandes ou petites dépenses, grands ou petits voyages. La comptabilité devient difficile, la satisfaction tout autant.

Pour supporter sa condition, le citadin rêve d’ubiquité. Un arrière-pays proche ou lointain, un pied à terre, un coin de rêve quelque part, la seule limite à la démultiplication de ses chez-soi est le portefeuille. S’il en a les moyens, il peut même s’offrir un appartement dans l’une de ces cités flottantes qui sillonnent les eaux : le petit déjeuner à Venise, le diner à Dubrovnik et, entre les deux, une partie de pétanque sur le pont qui tangue, avec la mer pour horizon. Peut-être aussi pourra-t-il, pour égayer son amusante croisière, apercevoir au loin l’un ou l’autre radeau de la méduse chargé de migrants au désespoir voguer vers cette ville, quelque part sur le continent, dont il est en partie propriétaire et qu’il occupe occasionnellement. Ceux-là, ces desperados jetés sur la route, iront rejoindre, s’ils ont de la chance, les populations de ces quartiers intermédiaires, véritable charpente des villes actuelles dont ils deviendront les chevilles ouvrières. Du haut de sa forteresse flottante, le citadin croisera peut-être le regard de l’un d’eux. Là, sur l’eau, pendant un instant, la distance s’abolira. Dans cet échange muet se rejouera cette éternelle et récurrente scène de la comédie humaine où le bonheur de l’un est conditionné par le malheur de l’autre. Alors, peut-être qu’une impression d’immense tristesse saisira le citadin devant le dénuement de son alter ego, les pieds dans l’eau, accroché par les ongles à une utopie. Cela durera un bref instant, juste le temps qu’il comprenne la véritable nature de ce qui l’attriste, cette insondable vacuité qui compose sa vie dont le sens s’est égaré dans les méandres de ses impressions hédonistes. Il détournera les yeux comme il le fait toujours quand quelque chose dérange sa confortable tranquillité. Et replongera dans le manège infernal de son petit quotidien, entre ici et quelque part, entre joie factice et désespoir matériel, petit rouage de la mécanique d’un monde qui consomme biens, corps et âmes. Et qui génère des petits rêves féroces comme celui de villes qui seraient le refuge privilégié d’une caste dont les serviteurs sans domicile fixe iraient de l’une à l’autre quémander une tâche pour une bouchée de pain.

Cette réalité qui émerge déjà sur quelques points du globe terrestre, n’est possible que si l’ensemble du territoire est sous contrôle. Pas d’agglomération sauvage, pas de mouvement de population hors cadre. Les migrants qui percolent en électrons libres d’un continent à l’autre, d’un pays à l’autre, d’une région à l’autre, d’un quartier à l’autre, n’ont qu’à bien se tenir : toute une économie se met en place pour les filtrer, les retenir, les contenir, les recycler. Barrières, postes de contrôle, centres de rétention, prisons, camps, hôpitaux, l’immobilisation est devenue un filon inépuisable. Elle est simple à produire et facile à valoriser : travail forcé, encadrement coûteux, il suffit alors d’être bien positionné pour récolter les fruits de ce marché juteux. Cette logique d’une gestion autoritaire pourtant purement lucrative repose sur une idéologie nourrie par la peur. Par défaut, elle est cautionnée par des populations ignorant les vrais enjeux des migrations contemporaines et, qui, pourtant, n’acceptent leur sort qu’à condition de pouvoir déambuler le plus librement possible par monts et par vaux. Paradoxe d’une époque où les chaines sont souvent invisibles, où le mouvement n’est plus moteur de changement mais d’inertie et où la vie elle-même se perd dans les répétitions infinies d’une mise en abîme.

Image : ©Élisa Larvego, Joanna & Ahmed, zone nord de la Jungle de Calais. Série Chemin des Dunes, 2016

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