Coopération et droits culturels ? Le voyage d’étude de la FNADAC en FW-B avec l’ASTRAC et Culture & Démocratie
Liesbeth Vandersteene, directrice de l’ASTRAC (Fédération des professionnels en Centres culturels) et membre de Culture & DémocratieThibault Galland, chargé de recherche à Culture & Démocratie pour la Plateforme d’observation des droits culturels
Du 18 au 21 juin dernier, une délégation de 9 représentant·es de la FNADACn était en visite en Belgique francophone dans le cadre d’un projet européen destiné à partager des expériences et des pratiques en matière de développement des droits culturels. Un temps de rencontre riche qui a permis de constater le rôle de la coopération comme levier dans ce contexte et de s’intéresser aux conditions de l’émergence d’une culture de la coopération en Fédération Wallonie-Bruxelles, contribuant à une prise en compte effective des droits culturels.
La FNADAC est la Fédération des associations des directeurs et directrices des affaires culturelles (DAC) en France. Parmi ses missions, la coordination d’un groupe de travail « affaires européennes » dont un des objectifs est de développer un référentiel pour le métier de DAC au regard des droits culturels. À cet effet, un projet Erasmus Plus a été mis sur pied avec des partenaires de plusieurs pays, parmi lesquels l’ASTRAC et Culture & Démocratie qui, depuis plusieurs années, développent une action concertée de médiation autour des droits culturels, entre autres vis-à-vis des professionnel·les des Centres culturels.
Pour le voyage d’étude de la FNADAC, l’ASTRAC et Culture & Démocratien avaient concocté un programme varié de 2 jours permettant à la délégation de découvrir des politiques, des actions et des pratiques culturelles qui, de par leurs interactions et leurs articulations, mobilisent les droits culturels.
La première journée, à l’Antenne Scheut, implantation d’Escale du Nord (Centre culturel d’Anderlecht) a été l’occasion de présenter les politiques culturelles des différents pouvoirs publics intervenant en Région de Bruxelles-Capitale, à savoir la FW-B, la Commission communautaire française (COCOF) et l’exemple de la commune de Saint-Gilles.
La deuxième journée, en province du Hainaut, a été consacrée à des visites de terrain à la Maison culturelle d’Ath et à la Maison folie à Mons, ainsi qu’à des témoignages autour du thème « culture et territoire », avec les démarches menées par Culture·Wapi et par le Service de Lecture Publique de la Province du Hainaut.
Sans pour autant avoir été pensée comme fil rouge des différentes présentations, la coopération s’est vite imposée comme point d’attention. La volonté et la capacité à coopérer – entre différents pouvoirs publics, entre pouvoirs publics et opérateurs, entre opérateurs, entre institutions subventionnées et associations ou collectifs de citoyen·nes – font partie des éléments qui ont retenu toute l’attention de nos visiteur·ses français·es. À travers leurs regards et leur étonnement, nous avons pu redécouvrir le paysage culturel de la FW-B pour nous intéresser plus en particulier au rôle de la coopération dans le développement des droits culturels au sein des territoires.
Autour des politiques culturelles et des niveaux de pouvoirs
Comme indiqué par Christian Boucq dans son mot d’introduction de la journée du 19 juin à Scheut, cette culture s’inscrit dans un contexte historique de complexité politico-institutionnelle qui empêche l’apparition d’un pouvoir public fort en Belgique, permettant le développement de contre-pouvoirs assez significatifs au sein de la société civile. Au niveau des politiques culturelles, l’héritage de la démocratie culturelle et l’importance de l’éducation permanente ont pour effet de limiter l’impact de visions « élitistes » et « diffusionnistes » de la culture, contrebalancées par l’idéal de bâtir une société plus juste à partir des contributions culturelles de toutes et tous. Cet objectif se retrouve aujourd’hui consacré dans plusieurs décrets de la FW-B ; les plus récentsn s’inscrivent de manière explicite dans une volonté d’effectivité des droits culturels.
Fidèle à cette orientation, l’Administration générale de la Culture, représentée le 19 juin par Jean-François Fuëg, Célia Dehon et Fabrice Huin, se veut porteuse d’une approche « organique » des territoires, définis avant tout par leurs populations. À travers quelques exemples concrets, Jean-François Fuëg a illustré comment l’action du Service général de l’action territoriale vise à faciliter au sein de ces « écosystèmes » les maillages et les interactions entre les différents pouvoirs publics, la société civile, les opérateurs et les habitant·es, pour faire « plus » ensemble que l’addition des actions de chacun·e. Cela passe par le fait de rassembler, d’instaurer un climat de confiance, de rapprocher des imaginaires pour nourrir une vision culturelle commune du territoire.
C’est à partir d’une telle vision commune, issue d’une analyse partagée du territoire que les Centres culturels conçoivent leur action. La présentation de Célia Dehon a pointé comment leurs missions, leurs caractéristiques institutionnelles – la cogestion par différents pouvoirs publics, le rôle du conseil d’orientation – ainsi que la méthodologie de la boucle procédurale telles que définies par le Décret des Centres culturels les amènent à développer des capacités à coopérer afin de co-construire leurs initiatives, plutôt que de programmer une offre culturelle. C’est ce qu’a pu illustrer au niveau du territoire d’Anderlecht la présentation inaugurale de Vincent Bouzin, directeur du Centre culturel d’Anderlecht Escale du Nord, qui nous a chaleureusement accueilli·es à l’Antenne Scheut. Lapo Bettarini, directeur de La Concertation – Action Culturelle Bruxelloise, a complété cette présentation en après-midi en précisant l’action que ce réseau mène sur le territoire de la Région bruxelloise en coopération avec des centres culturels et d’autres opérateurs à travers des actions de réseau et de terrain.
La première mise en œuvre du Parcours d’éducation culturelle et artistique (PECA), présentée par Fabrice Huin, a également été animée par ce désir d’éviter une logique « programmatrice ». Mais pour l’instant, la coopération se voit freinée par la complexité institutionnelle et un climat de forte pression professionnelle lié au manque de moyens et de temps auxquels sont confronté·es les professionnel·les de l’enseignement comme de la culture. La réussite du PECA dépendra d’un travail colossal de médiation qui vient seulement d’être lancé. Les premières expériences ont notamment permis de comprendre à quel point la co-construction nécessite de repenser le rapport au temps et les postures professionnelles. Dans ce contexte, le défi sera de ne pas oublier de prendre en considération la diversité des références culturelles des enfants pour réellement mettre l’enfant au centre. À cet effet, les projets culture-école qui se développent en dehors du chantier du PECA peuvent être une source d’inspiration, comme ceux soutenus dans le cadre de l’appel à projets de la COCOF « La culture a de la classe ».
Comme expliqué par Barbara Lenain, outre le financement, la COCOF offre aux projets soutenus un accompagnement tout au long de leur mise en œuvre qui permet de veiller à la co-construction tout comme à la réelle participation des enfants. Les retours de terrain sont positifs et le nombre de demandes augmente, mais l’enveloppe à y consacrer n’évolue pas pour autant.
La question cruciale des moyens s’est également posée lors du témoignage de Juliette Roussel et Magaly Hanappe du Service culturel de la commune de Saint-Gilles. À Saint-Gilles, un impressionnant travail collectif pour développer et opérationnaliser un plan communal de politique culturelle a permis aux élu·es de mieux prendre conscience du rôle transversal de la culture pour le développement de la commune. C’est en mobilisant des outils d’intelligence collective, avec la participation des habitant·es et en associant les opérateurs comme le Centre culturel qu’une vision commune a été construite. Celle-ci cherche à répondre à des enjeux de société en lien avec les grandes transitions du XXIe siècle – écologiques, numériques, care,… – tout en valorisant l’apport des artistes et en cultivant les partenariats. Ces enjeux de société ont été rediscutés en soirée avec des échanges sur des questions de politique de visibilité, d’égalité et de soutien à la création dans les arts de la scène et les musiques avec Manon Bonniel Challier, coordinatrice des Volumineuses, ainsi que Camille Khoury, la directrice artistique du festival FAME, et Gaëlle Zguimi, conseillère politique au cabinet de Delphine Houba, échevine de la Culture, du Tourisme et des Grands évènements à la Ville de Bruxelles.
La plupart des exposés du 19 juin avaient en commun de traduire le point de vue des agent·es des services publics. Elles ont mis le doigt sur la volonté partagée de ces dernier·es de se positionner vis-à-vis des acteur·ices de terrain comme « facilitateur·ices » et « accompagnateur·ices », plutôt que comme « dirigeant·es ». Le lendemain, le témoignage de Cécile Paul sur l’accompagnement de l’intercommunalité mis en place par la Province du Hainaut était l’occasion d’illustrer cette posture à l’aide de plusieurs exemples concrets, s’adressant notamment aux opérateurs de la Lecture publique.
Dans toutes ces interventions, nos visiteurs et visiteuses français·es étaient frappé·es par la proximité entre les acteur·ices de terrain et les représentant·es des pouvoirs publics, par la capacité d’écoute et la liberté de parole de ces dernier·es. Grâce à cela, il devient possible de créer de la transparence sur les déséquilibres de pouvoir qui sont bien réels et probablement inévitables au sein de chaque coopération – déséquilibres qu’il faut, comme l’a souligné Christian Boucq, accepter et assumer. Cela n’empêche pas que le choix de développer des politiques culturelles coopératives confronte les agent·es publics à un exercice délicat d’équilibriste, entre le rôle d’impulser des orientations ou de garantir le respect d’un cadre légal et celui d’un·e partenaire parmi les autres.
Autour du thème « culture et territoire »
Le 20 juin, lors de la visite de la Wallonie picarde, les témoignages axés sur Bruxelles et sur les pouvoirs publics ont été complétés par des visites de terrain donnant une plus large place aux apports de différents types d’opérateurs.
Une balade dans le centre de Ath, passant par les différentes implantations et lieux partenaires du Centre culturel, la Maison culturelle d’Ath, a permis de visualiser l’ampleur que peut prendre l’action d’un Centre culturel et d’imaginer la démultiplication de ses impacts grâce aux coopérations, mais aussi les couts humains importants que cela induit. Le témoignage captivant de Jeanne Eloi et Magali Dereppe sur l’action de médiation autour de l’évolution du personnage du « Sauvage » de la Ducasse a illustré comment des espaces-temps créés en partenariat et mobilisant différentes fonctions culturelles et droits culturels ont permis d’accueillir et d’organiser des points de vue divergents en une vision communen. Mais leur récit a aussi mis en évidence l’énergie colossale investie sur un temps long pour un résultat qui reste fragile et tributaire de la bonne volonté de la majorité politique.
Comme l’a démontré la présentation de l’agence culturelle Culture.Wapi donnée par Inês Mendes et Ute Sperrfechter, la mise en œuvre d’une culture de coopération est tout sauf anodine. Il s’agit d’une entreprise éminemment politique qui dépasse le domaine de la culture au sens strict pour s’inscrire dans un projet transversal, un projet de de société coopératif. Culture.Wapi a fait de l’avènement d’une telle société sa raison d’être et s’est développée comme un vrai centre de ressources d’approches et outils coopératifs. Elle anime des laboratoires de coopération où des collectifs apprenants testent des pratiques du faire ensemble. Son approche, qui se veut résolument intersectorielle a permis aux opérateurs de Wallonie picarde de tisser des liens de confiance, de s’inspirer mutuellement et de monter en compétences. Grâce à cela, le chantier du PECA a pu y démarrer dans un climat serein et constructif.
Pour clôturer le voyage d’étude, nous avons conduit nos visiteur·ses de Ath à Mons afin d’y découvrir la Maison Folie. Ce lieu remarquable a poussé la mobilisation de méthodes participatives coopératives très loin dans une volonté de créer de nouveaux liens entre citoyen·nes, associations, institutions et artistes à partir des aspirations des habitant·es. Parmi les ingrédients de l’alchimie complexe qui a rendu possible la transformation progressive d’une implantation de Mars – Mons arts de la scène en tiers lieu, soulignons le rôle essentiel des facilitateur·ices, telle que Marie Godart, qui nous a fait le récit de la Maison Folie. Comme elle en témoigne, ce type de projet bouscule l’ensemble des métiers de la culture, plaçant la rencontre et la co-construction au centre des interventions, interrogeant les frontières entre professionnel·les et amateur·ices ou bénévoles, entre la culture et les autres secteurs d’activité. Avec cette dernière visite, notre voyage d’étude a donc mis en évidence à quel point le choix d’investir dans la coopération peut être déstabilisant mais aussi ouvrir le champ des possibles pour connecter des habitants et valoriser leur force de proposition.
La culture de la coopération
Le droit à la coopération fait partie des droits culturels énoncés dans la Déclaration de Fribourg. Il porte sur les manières dont les personnes travaillent et décident ensemble, pour mieux déployer leurs libertés, développer de l’intelligence collective et renforcer leur pouvoir d’agir. Ce droit vise à permettre à toute personne de contribuer à la gestion collective des actions et des projets qui la concernent et de participer à la gouvernance des collectifs, communautés et organisations dont elle fait partie. Il porte sur la gestion des partenariats, afin de garantir la réelle participation de chaque partenaire, à partir de sa singularité.
Le voyage d’étude de la FNADAC de juin dernier nous a permis de pointer quelques conditions du développement de coopérations culturelles, liées aux postures des agents publics, à un climat de confiance, à la présence de moyens financiers et humains, à l’action sur un temps long, à l’ouverture à l’expérimentation, à l’évolution des métiers et des expertises,… Il nous a aussi permis de comprendre tout l’intérêt des transformations qu’elles peuvent induire : reconnecter des secteurs et des champs disciplinaires, redonner du souffle aux professionnel·les de la culture et du sens à leurs métiers en valorisant et renouvelant leurs compétences de mobilisation citoyenne et d’animation de dynamiques participatives, contribuer à placer la culture au cœur du développement d’une vision partagée pour répondre aux grands enjeux de la société d’aujourd’hui, avec la participation du plus grand nombre.
Merci aux personnes qui ont accepté notre invitation à témoigner, aux autres qui nous ont accueilli·es, ainsi qu’à nos visiteur·ses.
Carole Aillaud, Bibliothèque sans frontières ; Ana Botnari, Fnadac ; Pascale Bonniel Chalier, directrice du master de développement de projets culturels internationaux à l’ICOM (Université de Lyon 2) ; Adeline Broussan, Fnadac ; Déborah Copel, DAC Seine Normandie Agglomération ; Joanna Edwige Coco, DAC adjointe entre Bièvre et Rhône Communauté de Communes ; Crisalyne Gallet, vice-présidente de la FNADAC ; Harout Mekhsian, directeur de La Rayonne ; Bertrand Krill, Ufisc ; Clément Révérend, artiste à la Compagnie du nouveau monde
Avec le soutien de La Concertation – Action Culturelle Bruxelloise ainsi que Culture·Wapi.
Pensons au décret du 21/11/2013 des Centres culturels, celui relatif à la reconnaissance et au subventionnement du secteur professionnel des arts de la scène tel que modifié le 24/02/2023 et celui du 07/09/2023 relatif à la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de ceux-ci.
Cette présentation est reprise dans une étude de cas (à paraitre) de cette action suivie par la Plateforme d’observation des droits culturels dans le cadre de sa recherche participative.
