Démocratie, peau de chagrin culturelle

Pierre Hemptinne, écrivain, membre de Culture & Démocratie

21-10-2025

Le « faire culture » dont a besoin une démocratie pour être effective n’est pas mise en danger uniquement par les économies imposées au secteur culturel. Mais bien par le faisceau de mesures qui frappent les plus fragiles, par une série de décisions qui affaiblissent la « puissance publique » au profit d’une société du chacun·e pour soi. Enseignements, santé, protection sociale, culture, ce sont des piliers démocratiques qui sont attaqués. Sous les dehors techniciens et sans état d’âme des réductions de dépenses, c’est bien un cap idéologique qui est imposé à la société.

Comment on nous parle ou comment, l’air de rien, le politique s’arrange avec la culture démocratique
Dans l’appel aux efforts de tou·tes pour rétablir l’équilibre des finances publiques, un élément de langage ressort particulièrement : ces économies, ces sacrifices, c’est pour préserver notre État-providence. Notamment formulé par le Premier ministre parlant des mesures difficiles que doit prendre son gouvernement pour « sauver notre État-Providence » (« L’Avenir, 16/10/25). Sans doute cela peut-il faire illusion, sur l’instant. Mais, à se pencher de manière un peu concentrée sur l’évolution des grandes tendances depuis les années 1970, on ne peut que questionner : « Cela ne fait-il pas des décennies qu’au nom de la sauvegarde de l’État-Providence, il est procédé systématiquement à son démantèlement ? » De façon déterminée, au profit de la vision symétriquement opposée, celle d’une société où prévaut l’individualisation des risques au nom de la responsabilité individuelle, du chacun·e pour soi. Dès lors, ce « sauver l’État-Providence » relève du principe de l’injonction contradictoire : au nom d’une valeur historiquement bien perçue par les gens, prendre des mesures qui l’affaiblissent, la vide de toute substance, en renforçant une idéologie qui entend enterrer toute fonction « providentielle » de l’État. Cette tendance n’est pas vraiment nouvelle, mais elle s’amplifie, décomplexée, débridée, bénéficiant sans doute de la vogue des fake news et faits alternatifs.

On peut illustrer cette dérive par un autre exemple : la ministre de la fonction publique Jacqueline Galant promet d’améliorer l’efficacité de l’administration en y développant l’usage de l’IA, c’est-à-dire en confiant à une machine l’exécution d’une série de services que l’administration doit rendre aux citoyen·nes. Pour justifier cette vision, elle ressort sans vergogne de très anciennes vessies : « Le recours à l’IA dans l’administration wallonne va permettre à certains fonctionnaires de faire des tâches plus gratifiantes. » (La Libre, 22/09/25) C’est avec ce type d’argument que l’automatisation avance depuis quelques décennies à tous les étages : usines, grandes surfaces, banques, poste, hôpitaux, services… Cela n’a jamais permis de se recentrer sur des tâches plus gratifiantes mais a surtout conduit à réduire les effectifs et réaliser des économies structurelles. Et s’agissant de l’administration, cela ne peut que rendre encore plus abstraits, voire abscons, les liens entre les citoyen·nes et l’administration publique. Il suffit pourtant de se plonger dans l’histoire de l’automatisation. En 2023, le Forum économique mondial chiffrait à 14 millions les pertes nettes d’emploi dans le monde d’ici 2027 dues à l’automatisation et à l’IA. 83 millions de destructions d’emplois, pour d’hypothétiques 69 millions de créations d’emplois (Le Monde, 02/05/23). Ce que l’on attendrait des politiques – de droite ou de gauche – serait de traduire cela au niveau du vécu quotidien des personnes : comment seront-elles impactées, concrètement ? La responsabilité politique, le souci de rendre effectif le débat démocratique comme moteur de ce qui fait culture en commun, exige le respect d’une déontologie individuelle et collective : tendre vers le « dire vrai », le « dire juste », ce qui implique de prendre en considération les enseignements de l’histoire et des expériences humaines accumulées, d’en confronter les interprétations de façon raisonnée. La cumulativité des savoirs, principalement culturels, a été ce qui a permis à l’espèce humaine de se développer de façon extraordinaire : aujourd’hui, on ne s’en préoccupe plus, chacun·e avec un « vrai » et un « juste » au plus proche de ses intérêts personnels, de même que les romans nationaux s’affranchissent de l’histoire scientifique.

Une dramaturgie pour défaire les politiques publiques de leurs dimensions sociales, solidaires, culturelles
Une dramaturgie est soigneusement orchestrée pour faire croire qu’il n’y a pas d’autres possibilités que de mettre en œuvre les mesures difficiles et impopulaires de l’austérité, en s’appuyant, sans l’expliciter, sur le fait que l’économie néolibérale, telle qu’elle dicte ses lois actuellement, est indépassable, la meilleure qui soit, complètement naturalisée. Dans l’urgence de réagir au dérapage budgétaire (toujours imputé aux précédent·es), les mesures incontournables sont présentées comme un ensemble d’opérations techniques, des ajustements ponctuels, avant un retour « à la normale », une fois l’équilibre recouvré. Juste une parenthèse avant de recommencer à investir. De cette manière, les mesures qui vont faire mal deviennent presque abstraites, en tout cas pour ceux et celles qui les décident. Elles s’inscrivent dans une sorte de déshumanisation des personnes visées. Les décideur·ses ne se représentent plus ce qu’est la vie des personnes impactées par leurs décisions, ne prennent plus en compte ce réel-là, devenu négligeable. Les gens sont des pions qui font fonctionner un système qui enrichit une minorité et que l’on peut tondre toujours un peu plus, selon les besoins. Ce que stigmatise aussi Benoît Hamon (Chambre française de l’économie sociale et solidaire), concernant le projet de budget de l’État français : « On fait des économies sur le dos des plus pauvres » (Libération, 15/10/25). Il vaut la peine, à ce propos, d’écouter la chronique de Maxime Lampole sur la Premièren, du mardi 14/10/25. Une manière légère de rappeler ce qui est en train de se passer, ce que signifie, pour certain·es, le fait de perdre 100, 200 euros. Ce que confirme, plus sérieusement, Christine Mahy dans un entretienn où elle détaille les effets en cascade qu’aucun programme politique n’évoque dans ses slogans. Les personnes qui vont être le plus touchées, dit-elle, sont « en ligne de flottaison, sur le fil, et vont se voir atteindre soit par la législation du travail, soit par les pensions, soit par l’exclusion du chômage, soit par des financements de politique publique comme dans l’enseignement, comme dans la culture, etc. Quand on agit sur le portefeuille, on affaiblit les possibilités des gens de participer à la vie en société ». Autrement dit, on crée de l’exclusion, ce qui est antinomique avec la plus élémentaire culture démocratique. Prenant l’exemple de la non-indexation de certains subsides (dans le social et dans la culture), mesure qui se veut soft et temporaire, Christine Mahy en précise les conséquences sur les associations : « L’asbl, elle va creuser le trou. Quelle est sa seule manière de s’en sortir ? C’est de réduire l’emploi, tout simplement, ça veut dire moins de services pour la population, parce que ces asbl […] sont souvent un palliatif aux services publics qui ne sont pas suffisants. » (RTBF, 16/10/25) Sans dire son nom, ce plan d’économie renforce la mainmise, comme l’écrit Article 27, « d’un État qui se désengage progressivement des politiques publiques garantissant l’égalité d’accès aux droits » (à propos de la suppression des moyens alloués aux CPAS dans le cadre de leurs collaborations avec Article 27).

Courage et démocratie
Les politiques se présentent comme les héros courageux enfin capables de décider ce que les autres reportaient sans fin. Face à cette héroïsation indécente, n’est-il pas temps de rappeler que la parrêsia, comme sauvegarde de la démocratie, c’est-à-dire le « courage de dire la vérité », ne va pas de ce côté-là. C’est plutôt le courage qu’invoque Greta Thunberg interpellant les dirigeant·es impuissant·es face à la destruction de nos milieux de vie. Ce courage, aujourd’hui, impliquerait de dire qu’un système qui, pour se maintenir, doit encore et encore fragiliser les plus fragiles, prendre dans le portefeuille des moins nanti·es, affaiblir les services publics fondamentaux et les associations incarnant l’esprit de solidarité, renoncer à une école réduisant les inégalités sociales, tourner le dos à un « faire culture » indépendant des industries, n’est plus un système à défendre et qu’il faut en changer en ouvrant un vaste chantier de démocratie directe pour avancer vers une redéfinition d’une société désirable. Il n’y a pas de démocratie qui tienne où règne, pour de très nombreuses personnes, l’angoisse du lendemain. Et il y a trop longtemps que les alternances droite-gauche, au sein du système actuel dit de démocratie représentative, ont démontré leur impuissance à solutionner durablement les vrais problèmes des personnes et qui sapent la démocratie. Réapprenons à ouvrir le champ des possibles.

Repenser à l’endroit pour redonner toutes ses chances au faire culture ensemble, démocratique
Le « faire culture démocratique, ensemble » s’effectue à travers un réseau de domaines différents : le travail, l’enseignement, les soins de santé, la protection sociale et bien entendu, comme outil spécifique du « faire culture », le secteur culturel, ses associations, institutions, ses lieux formels et informels, ses travailleurs·ses, ses artistes amateur·ices ou professionnel·les… Ce secteur, à travers la diffusion de spectacles, d’expositions, d’ateliers, de débats, de médiations, cherche à cristalliser ce qui fait culture traversant l’ensemble des activités de la société, en le maintenant dans un esprit non-marchand, non lucratifn. Il cherche à entretenir les capacités culturelles de l’espèce humaine à rester maitre de ses organisations sociales, de ses modes d’existence, à entretenir les facultés nécessaires pour que les imaginaires et subjectivités puissent migrer vers d’autres modèles d’organisations sociales, mieux adaptés aux défis qui viennent à se poser, par exemple la crise climatique, les inégalités sociales, la culture fasciste. Face à ce secteur culturel professionnel, il y a les industries dites créatives, lucratives, dont l’objet social est de dégager des profits à court terme. Ces industries fascinent beaucoup le politique parce qu’elles incarnent la possibilité de faire du fric avec les biens et les pratiques culturelles, ainsi que d’accéder directement, facilement aux sensibilités des publics, de les synchroniser et les homogénéiser. Dans ce cadre, et compte tenu de cette attraction des industries omniprésentes, il ne semble jamais très grave de réduire les moyens mis à disposition d’associations qui, somme toute, ne touchent pas massivement les électeur·ices. La culture, de toute façon, est partout ! Chaque fois qu’une asbl culturelle périclite, rend l’âme, c’est un peu de terrain gagné par les industries, le vide est vite comblé et cela aide à minimiser l’impact des économies imposées au secteur culturel.

Il serait plus intéressant, pour le devenir démocratique de notre société, de se poser la question : quand une institution culturelle est affaiblie, doit-elle limiter son activité ou quand elle disparait, qu’elle est effacée, quelle est la fonction culturelle que doit remplir une démocratie et qui n’est plus assumée ? Il serait intéressant de pousser l’exercice plus radicalement pour bien rendre présent à tous les esprits en quoi nous sommes en train de glisser hors de la démocratie : quel devrait être l’enseignement idéal en accord avec les principes démocratiques élémentaires ? Quel devrait être le droit au travail en accord avec la démocratie ? Quelle configuration donner au secteur culturel comme bras droit d’un faire culture démocratique ensemble ? Etc. Gymnastique mentale, peut-être, mais qui engage les réflexions dans des pistes créatives, à contre-courant de la fatalité qu’on veut nous imposer.

Quand une médiathèque est rayée du cadastre culturel démocratique
En effet, que se passe-t-il lorsqu’est mis fin à la vie d’une association, d’une institution, d’une action culturelle ? De bonnes raisons de procéder à la fermeture peuvent être mises en avant : ça ne touche plus assez de citoyen·nes, le retour sur investissement est médiocre, les pratiques culturelles ont évolué, ça ne correspond plus à un besoin réel. Mais qu’en est-il de la fonction qui ainsi va disparaitre indépendamment de l’organisation qui l’incarnait ? Cette fonction est-elle devenue vraiment obsolète ? En supprimant l’association qui s’y consacrait, n’abandonne-t-on pas une fonction essentielle aux politiques culturelles publiques ? Ce n’est pas un scoop que le prêt de médias physiques ne justifie plus l’activité de la Médiathèque Nouvelle. Pour autant, la consommation de musiques et d’images n’a jamais concerné autant de personnes, en flux continus, selon des modalités plus diversifiées qu’avant et surtout, sans intermédiaire entre consommateur·ices et pourvoyeurs de fichiers. Selon les chiffres de l’IFPI (Fédération internationale de l’industrie discographique), nous consacrons 20,7 heures par semaine à écouter de la musique, c’est dire que c’est une pratique très prégnante, inclusive et principalement organisée par des plateformes marchandes. Est abandonné aux opérateurs commerciaux le façonnage des sensibilités par les musiques du marché dominant et, surtout, par les outils algorithmiques de recommandation, tête de pont de ce qu’Antoinette Rouvroy a conceptualisé comme « gouvernementalité algorithmique »n. Rien de compatible avec la démocratie. Il en va des images comme du son, production démentielle sur les réseaux sociaux, terrain de jeu de l’IA dans ce qu’elle a de plus dangereux démocratiquement. Il ne s’agit pas de porter un jugement moral ou esthétique sur ce commerce et ce qu’il diffuse massivement, plus simplement de vérifier si ce principe de confier la production de subjectivité au commerce, aux réseaux sociaux, aux influenceur·ses, est en accord avec la démocratie. Quelle médiation effective, efficace, une politique culturelle publique, non-marchande, doit-elle mettre en place pour faire jeu égal avec les puissances du business et conserver le « faire culture démocratique » du côté de la puissance publique ? Avec quels moyens, quels outils, quelles infrastructures, quelles équipes ? Quelles compétences solliciter pour mettre ça en chantier, penser correctement ces problématiques de l’accès à la culture, non plus en termes de marché, de technologies, mais en termes de sens, de l’implication de tous et toutes dans le maillage d’implications sociales et culturelles par quoi peut se déterminer un futur démocratique pour tou·tes ? N’est-ce pas le plus important, pour demain, pour le devenir de l’espèce humaine sur terre, ce sur quoi doit s’adapter le système économique (plutôt que l’inverse) ? Une médiathèque comme dispositif large et transversal de médiation culturelle, comme garantie d’une relation démocratique aux flux de sons et d’images, dotée des moyens nécessaires pour rayonner largement dans la société, n’a-t-elle pas plus que jamais du sens ? En tenant compte que les savoirs et savoir-faire nécessaires à cette médiation culturelle gagnent à se plonger dans une histoire : celle d’une constitution d’une collection qui raconte les musiques et le cinéma de nos cultures aujourd’hui enchevêtrées, secouées par l’épidémie d’identités nationales. Une collection est plus qu’une accumulation de titres : c’est l’ensemble des choix raisonnés de ceux et celles qui l’ont constituée sur le long terme, c’est l’ensemble des interrelations qui se tissent dans cette collection entre répertoires et récits différents de par les classements et le travail éditorial, c’est l’ensemble des écoutes et visionnements effectués par les gens qui ont fréquenté cette collection. Ça reste, pour un temps, un patrimoine matériel et immatériel disponible pour repenser une médiathèque-médiatrice que l’emprise des diffuseurs de biens culturels propageant la marchandisation des subjectivités rend chaque jour plus urgente. Plus urgente, pour la démocratie, que la sinistre charrette d’économies qui poussent la démocratie vers la sortie.