Province profonde de la Vénétie. Je roule sur la Strada statale Feltrina, qui de Trévise mène à Feltre. Le paysage défile sous mes yeux : les champs, les stations- service, une collection de ronds-points, une zone commerciale. Une zone industrielle ensuite. Des champs, à nouveau, la petite église du XVIIe siècle sur la droite. Puis une usine, fermée depuis longtemps comme beaucoup d’autres par ici. Et là, aux portes de Signoressa, un champ, gardé par une vieille maison de paysans qui ne tient presque plus débout. En face, un vide qui raconte beaucoup à ceux qui ont grandi ici dans les années 1980 et 1990. On ne la voit plus, mais elle est toujours là. C’est l’endroit où surgissait l’école d’études agricoles, fermée à la fin des années 1980 : à quoi bon continuer à former des agriculteurs quand tout autour les petites PME familiales poussent comme des champignons en contribuant avec succès au « miracle » économique du nord-est de l’Italie ? Et pourtant, pendant que les PME façonnaient une mutation anthropologique violente, pasolinienne, et que le royaume de la démocratie chrétienne s’apprêtait à devenir celui de la ligue du Nord, c’est là que, dans les espaces de l’école fermée, surgit au début des années 1990 le Centro sociale l’Aggrrro : au milieu du vide, physique et symbolique, laissé par la culture (au deux sens du mot) paysanne déclinante, dans les interstices non encore complètement occupés par les activités de production et consommation commerciales. L’Aggrrro, à quelques centaines de mètres de chez moi, fut le premier espace occupé dans la province de Trévise. J’étais encore trop petite pour y aller dans ses heures de gloire. Et il ne fallait surtout pas y aller : « On n’y trouve que des drogués et des Marocainsn. » Ce ne fut que quelques années plus tard que je compris que j’étais passée à côté de quelque chose de grand, bien que tout petit.
Écrire sur les centri sociali italiens n’est pas chose facile. Le(s)quel(s) ? En effet, lorsqu’on parle des centri sociali, on a affaire à un phénomène qui, étendu sur tout le territoire national, se traduit dans une multiplicité de spécificités qui rendent difficile la production d’un discours résumant aux non Italiens ce que cette expression recouvre.
Derrière l’expression se cache un ensemble de pratiques collectives liées à l’occupation d’espaces publics et privés par des groupes de personnes. Mais les centri sociali de Venise ne sont pas les mêmes qu’à Milan, qu’à Naples, à Rome, Bologne, ou même Signoressa. Si la majorité de ces expériences s’inscrit dans des positions en marge de la gauche parlementaire, hors des circuits institutionnels, portées historiquement par la gauche dite « antagoniste » – opéraïste, anarchiste, communiste plus ou moins orthodoxe –, on a vu surgir ces dernières décennies des centri sociali fondés par des néofascistes. Autant dire que la palette des possibilités est vaste en la matière.
Pourquoi les centres sociaux
Les premiers centri sociali ont surgi avec les mouvements contestataires des années 1970 et sont très vite devenus des laboratoires de développement d’une contreculture et de pratiques visant à la concrétisation d’autres façons de faire ensemble, selon des modèles d’organisation autogestionnaire qui trouvent leurs racines dans le mutualisme de la fin du XIXe siècle, ou dans les expériences d’autogestion ouvrière. Cela s’est traduit, dans la plupart des cas, par l’organisation d’activités politiques, sociales et culturelles, d’éducation populaire et de développement d’une culture critique et du pouvoir d’agir des personnes. Ces activités sont d’habitude gérées collectivement, selon des modes de gestion, souvent fragiles, parfois contradictoires, et des systèmes de prise de décision a priori fondés sur le consensus des occupants.
Si la majorité de ces expériences s’inscrit dans des positions en marge de la gauche parlementaire, hors des circuits institutionnels, portées historiquement par la gauche dite « antagoniste » – opéraïste, anarchiste, communiste plus ou moins orthodoxe –, on a vu surgir ces dernières décennies des centri sociali fondés par des néofascistes. Autant dire que la palette des possibilités est vaste en la matière.
Ceci dans une approche de contestation au libéralisme marchand aspirant à l’expérimentation d’autres modes de vie dans la cité. Ces centres sociaux ont permis, depuis des décennies, aux jeunes, retraités, actifs, travailleurs, chômeurs… d’imaginer d’autres façons de faire société et de trouver un espace d’expression.
Le Leoncavallo
L’expérience milanaise du Leoncavallo me semble particulièrement parlante : c’est un cas unique en Europe de par sa longévité (42 bougies soufflées en 2017, le plus ancien centro sociale d’Italie) et par les différentes formes qu’il a su prendre dans le temps. Le Spazio Pubblico Autogestito Leoncavallo a été fondé en 1975 dans la capitale économique de l’Italie, au beau milieu des « années de plomb », de l’autonomie ouvrière et de la confrontation (parfois armée) à toute forme de représentation de l’État. Comme ici à Milan, l’occupation de lieux abandonnés, leur entretien et leur défense devient la condition essentielle pour pouvoir se réunir et expérimenter des formes d’organisation autonome.
Bien que des parallèles avec le mouvement des squats nord-européens de la même période puissent (et doivent) être faits, le cas italien, notamment celui du Leoncavallo, reste tout à fait particulier. Contrairement à ces expériences cousines, les centri sociali avaient une visée beaucoup plus large que la seule résolution de la crise de l’habitat ou l’occupation d’espaces par une communauté partageant un même intérêt (culturel, social). Ils ont su pousser leur intervention au-delà, offrant des services de welfare (sociaux, économiques et culturels) plus larges : on y organise l’accueil des migrants et des sans-abris, des activités périscolaires, sportives, des cours d’informatique, des laboratoires artistiques ; on y installe des bibliothèques, des crèches, des cantines, des groupes de discussion, des ateliers de vélo, des imprimeries… Ce faisant, plutôt que de donner vie à des communautés d’intérêt, ils constituent des communautés « de lieu », ce qui leur a souvent permis un ancrage territorial très fort.
Alors que pendant les années 1980 les centri sociali continuent leurs activités tout en devenant les centres névralgiques de la culture punk italienne (non sans impact sur le renouvellement des personnes impliquées dans leur gestion), la véritable explosion du phénomène aura lieu à partir des années 1990. La date symbolique marquant ce tournant dans l’histoire des centri sociali nous ramène encore au Leoncavallo. Pendant l’été 1989 les bulldozers escortés par la police font violemment irruption au siège de la Rue Leoncavallo 22 et le détruisent, portant à l’attention du grand public le phénomène des centri sociali. Après quelque temps d’installation dans un nouvel espace occupé, c’est en 1995 que le Leoncavallo déménage là où il se trouve encore aujourd’hui, dans les 10 000 mètres carrés d’une usine (privée) abandonnée de la rue Watteau.
Occuper vs S’occuper de
L’acte d’occupation des activistes du Leoncavallo, comme celui de beaucoup des centri sociali, ne se limite pas à l’investissement d’un espace abandonné du tissu urbain (ou des territoires ruraux) et ne peut pas être réduit à une action d’appropriation d’un espace privé.
Les centri sociali occupent aussi et surtout les zones délaissées par les pouvoirs publics : bien sûr au sens physique – les interstices de la ville, du développement métropolitain – mais aussi les vides laissés par une politique publique qui, à chaque échelon territorial, n’arrive plus à garantir une justice sociale effective. Au point que face à l’activité de ces centres, la puissance publique ne peut que reconnaître « l’utilité sociale et morale » des actions qui y sont menées.
C’est en tous cas un constat inscrit par la magistrature même dans les sentences émises à l’adresse du Leoncavallo visant à la base à punir l’illégalité du projet du centro sociale. Est-ce peut-être la raison pour laquelle l’ordonnance d’exécution de l’expulsion a été repoussée une soixantaine de fois ?
Contradiction toute italienne, entretemps le Leo a été reconnu en tant qu’association culturelle par la Région et l’association des Mères du Leoncavallo, l’une des plus actives parmi les associations accueillies dans le centre, a reçu pour les 30 ans de vie de celui-ci un prix décerné par la Province de Milan pour l’action menée auprès des migrants. Cela ne change pourtant rien à la situation du Leoncavallo : les occupants reçoivent toujours les avis d’expulsion, malgré les propositions constructives adressées à la municipalité visant à sortir des dynamiques historiques d’affrontement. Ces tentatives de dialogue ont été lancées ces dernières années dans l’objectif de construire pour le centro sociale un projet fondé sur la reconnaisse non pas de la légalité de l’action du Leoncavallo, mais de sa légitimité, de sa fonction de création de la sphère publique, de son caractère de bien commun de la ville de Milan.
Comme le précisent les occupants : « Ceci, non pas par le renforcement d’une demande corporatiste ou de lobby, ni simplement sectorielle sur la base de besoins spécifiques, mais plutôt par l’affirmation des droits inaliénables (violés), des droits de l’homme (à exiger), des droits sociaux et collectifs (non respectés). »
Image: © Michel Clerbois. Site Hirson-Buire, Florentine, détail 1994-1995
Mot générique utilisé à l’époque par les gens du coin pour indiquer toute personne venant d’Afrique, bien que Nigérien, par exemple.

