Après un été de canicule et de sécheresse extrême et un mois d’octobre à la météo pulvérisant tous les records de chaleur, l’inaction face à la crise climatique plombe l’ambiance. Comme si personne ne trouvait par où commencer ou, au contraire, tout le monde le sachant très bien mais respectant une consigne tacite de ne surtout pas y toucher. Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU, met les pieds dans le plat : le monde « ne peut plus se permettre de faire du greenwashing ». Les promesses des États, même tenues, n’enrayeront en rien la catastrophe. Cette absence de mesures à la hauteur de la situation, caractérisée par une privation de perspective à long terme, génère une anxiété qui prend des dimensions de crise sanitaire majeure. Un indice étant le désespoir et la croissance des taux de suicides chez les jeunes.
Les lignes de fracture, face aux menaces de plus en plus tangibles, se multiplient. On le voit en France avec les affrontements à propos de la création de vastes retenues d’eau. L’agriculture intensive et capitaliste s’y confronte à d’autres visions de nourrir le monde. Le pouvoir craint que se développent de nouvelles ZAD (zones à défendre). Pourtant, rien ne pourrait être plus profitable : la multiplication de ZAD, intégrant au fur et à mesure plus de citoyen·nes, bien au-delà du cercle des militants et militantes actives… Dans les ZAD on s’attache à réinventer sinon le monde, en tout cas un monde possible, avec rigueur. Une méthode de l’imagination individuelle et collective s’y expérimente. Pourquoi en avoir peur plutôt que l’encourager ?
Plus personne ne nie que la société humaine a besoin de nouveaux récits pour changer d’itinéraire. « Il faut un nouvel imaginaire ! » Ce slogan viral recouvre mal les lignes de partage binaires du vieux monde : un nouvel imaginaire pour réinventer la croissance ou pour sortir du diktat univoque de la croissance et fonder d’autres organisations sociales adaptées à la situation de notre biosphère saccagée ? Quand on évoque le besoin de nouveaux récits, il ne s’agit pas simplement d’importer, dans les romans et les films, plus d’intrigues à caractère écologique. Plus profondément, c’est reprendre à nouveaux frais tous les fondamentaux : qu’est-ce qu’une vie réussie ? Qu’est qui fera que chacun·e aura la conviction que son mode de vie contribue à faire face ensemble à l’Anthropocène* ?
La société, rigidifiée autour du néolibéralisme, a-t-elle encore les moyens d’imaginer d’autres devenirs, de tirer parti de son patrimoine culturel accumulé pour se transformer face à la menace ? Comment activer avec méthode, démocratie et à grande échelle ces compétences culturelles du changement de cap tout en sachant que les changements culturels sont lents à s’enraciner et qu’il y a urgence ? C’est une introduction à cet immense chantier que constitue ce numéro du Journal de Culture & Démocratie prolongeant les réflexions précédentes sur le territoire et le temps. Son intention est de rendre tangible le levier de l’imaginaire et du récit en s’inspirant d’abord de multiples exemples concrets : en maints endroits, déjà, raconter ensemble est un dispositif démocratique pour répondre à des conflits d’existence. Comment s’en inspirer pour passer à l’échelle macro du devenir de l’humain au sein du vivant ?
Dans cette optique, voici les premiers repères que pose notre dossier :
- une cartographie de la panne d’inspiration, ses origines et ses lois, afin de s’approprier les issues de secours vers les ressources de l’imaginaire ;
- à l’embouchure d’un fleuve, un rapport de force activé entre récits capitalistes, alternatifs et ancestraux, débouche sur une diplomatie des modes de vie, esquisse de ce que serait une écologie responsable des imaginaires en mutation ;
- dans les cheminements d’une philosophe, expérimentant diverses contraintes qui aident à penser hors des ornières toutes tracées ;
- un spectacle qui se confronte à la catastrophe par l’image, les mots, gestes et musiques et esquissent de nouveaux départs générationnels ;
- au plus près de la langue des fous/folles, l’évidence que les futurs récits auront à cœur de se situer de part et d’autre de ce qui enferme ;
- revenir sur l’histoire de la rationalisation à outrance et renouer avec ce qu’elle a refoulé, occulté, afin de multiplier et diversifier les capacités de soin ;
- un arpentage d’écriture qui, soucieux du hors cadre, expose ses pratiques de collage/montage et de tissage de l’hétérogène ;
- les tréteaux d’un théâtre comme organe territorial où les récits individuels nourrissent les communs d’un imaginaire situé ;
- la façon dont de nouveaux récits réactivent la mémoire des traumas et bousculent par l’interprétation citoyenne les versions officielles instrumentalisant les identité ;
- les institutions culturelles comme pierre angulaire quand elles agencent des programmes qui sont autant de matrices où chacun.e apprend à dessiner des futurs et à créer des liens, spirituels et neurologiques, entre imaginaire et agir…
Il y a là quelques-uns des ingrédients d’une bonne histoire à raconter ensemble pour contribuer à l’impulsion culturelle qu’essaiment de nombreux.ses militant.es dans leurs actions, leurs désobéissances civiles, leurs idées, leurs chants, leurs images, leurs récits, leurs rêves.
Image :© Joanna Lorho

