Rémi Pons est l’auteur de L’odeurn, fiction radiophonique polyphonique sur la mort d’un sans-abri. Celle-ci a une prolongation théâtrale qui, autour de ce même événement, prend le point de vue du travailleur social. Sa dernière pièce radiophonique, Au pied de l’arbren, est un documentaire sur le collectif Les Morts de la Rue qui se bat pour le droit à la dignité, jusque dans la mort, des personnes vivant dans la rue. Son œuvre est centrée sur la personne sans-abri et ceux qui travaillent avec elle.
Propos recueillis par Maryline le Corre, chargée de projets de Culture & Démocratie
Entre la radio et le théâtre, il y a un changement de point de vue : est-ce que les conditions de vie des personnes sans-abris et les conditions de travail des travailleurs sociaux te semblaient également importantes à transmettre ?
Oui, elles sont indissociables. Aller à la marge ou dans la grande précarité quand on est auteur est une démarche toujours gênante. Il faut être très prudent pour ne pas être voyeur, pour ne pas se tromper dans l’attente que tu provoques chez les personnes avec qui tu le fais. Ma manière d’entrer dans la grande précarité c’est de le faire par le biais des travailleurs sociaux qui, il me semble, sont les personnes qui la connaissent le mieux, en tout cas dans leurs pratiques du quotidien. Ils en ont un regard à la fois distancié et très proche et c’est une porte d’entrée intéressante pour avoir accès à des réalités sociales diverses. C’est aussi une manière de parler de ce travail qui est très peu mis en valeur et même souvent malmené dans les médias. Je suis récemment allé à Lorient où j’ai eu l’occasion de diffuser le dernier documentaire dans une école de travailleurs sociaux et l’un des professeurs me disait qu’à la télévision comme au cinéma le personnage du travailleur social est soit inexistant soit absolument caricatural. Il y a lieu de s’interroger : comment cette figure qui est à mon sens une figure essentielle de l’État-providence, a pu être oubliée par le champ médiatique ? Je crois que j’ai aussi envie de rendre hommage à ces gens qui se battent au quotidien pour soutenir des précaires et faire en sorte d’avancer, avec eux, tant bien que mal.
Lorsque l’on reprend la chronologie de tes œuvres, on observe une évolution vers le documentaire brut. La forme documentaire te semble-t-elle la plus à même de transmettre le réel ?
Quand on travaillait sur L’odeur théâtre – avec Pauline Chevallier, qui m’a beaucoup assisté dans ce travail – on cherchait à réinsuffler du réel dans la pièce. Nous sommes allés quelques jours dans un centre d’accueil de jour pour interviewer des travailleurs sociaux et nous y avons rencontré le collectif Les Morts de la Rue. À ce moment-là on s’est dit que l’on n’avait pas juste envie de prendre de la matière et de partir – ce que l’on peut parfois faire dans le documentaire. Le lien se crée alors autrement, on nourrit un lien de circonstance, on se rencontre de manière très fugace puis chacun poursuit sa vie avec ce qu’il a reçu de l’autre. Mais là on se fait embarquer alors même que les travailleurs sociaux que l’on rencontre ne sont pas forcément enclins à partager quelque chose avec nous de manière immédiate. Au début, on pense prendre un peu de ce travail du collectif Les Morts de la Rue pour le mettre dans L’odeur mais finalement on se rend compte que ça va au-delà, que ça dépasse le cadre de L’odeur, qu’il y a trop de matière. On décide alors de faire un documentaire radio à part sur le collectif Les Morts de la rue. On choisit la forme documentaire pour son aspect plus franc mais ça ne veut pas dire que c’est une finalité.
Pour moi la narration n’a pas moins de valeur sur L’odeur radio que sur le documentaire. J’aime la fiction car il y a des choses que l’on ne peut pas dire, que l’on ne peut pas faire en documentaire. Par exemple, je travaille actuellement sur une pièce de théâtre qui va aborder la question du logement à Watermael-Boitsfort et, pour cela, j’ai suivi des travailleurs sociaux au CPAS. Ils n’auraient jamais accepté que je vienne avec un enregistreur, pour des questions de secret professionnel, mais aussi d’intimité car ils protègent les personnes avec lesquelles ils travaillent et veillent à ne pas les exposer. La fiction permet de contourner un peu les choses. Parfois, dans le drame, cela permet aussi de moins individualiser, d’en faire quelque chose de plus général. Une personne devient représentative d’une expérience sociale, là où le documentaire stricto sensu s’invite plus brutalement dans la vie de gens. J’aime la fiction pour ça, pour tout à coup permettre une forme de distance entre l’auditeur, le spectateur et ce qui se raconte. Et puis, ça permet aussi d’inventer une langue.
Dans ces trois pièces, d’autres formes d’art sont aussi très présentes : est-ce un contrepoint, un autre moyen d’expression ?
Comme mon travail est très centré sur la parole, le contrepoint c’est le silence, ce qui ne se dit pas. Et comment dire ce qui ne se dit pas ? La musique dans L’odeur radio et dans Au pied de l’arbre est l’un de ces moyens car elle permet du souffle, une respiration.
Dans L’odeur théâtre, le dessinateur nomme des choses qui sont dures, offre une sorte de subjectivité de la réalité de la grande précarité par des biais poétiques, amène une forme de poésie de la représentation. Cela rend les choses plus accessibles. D’ailleurs, les gens nous parlent beaucoup du dessin, parce que la performance est tangible mais aussi parce que je crois qu’il y a de la beauté là-dedans. Pourtant c’est une forme assez sombre, un peu crade : Tristan Bordmann travaille avec de la gouache, c’est noir, il patouille avec du sable… Malgré tout, ça donne de l’air et de la respiration face à ce que j’ai choisi de faire dire au travailleur social qui sont des choses plus ancrées dans la réalité. Cela permet aussi de donner du jeu là où, puisque qu’il s’agit de précarité, il faut que ce soit triste, sombre. C’est vrai, mais on peut aussi se permettre de donner à voir des choses plus lumineuses.
On sourit même parfois…
Ce qui nous a amenés à faire le documentaire Au pied de l’arbre c’est cette énorme complicité entre les gens. Il y a quelque chose de très accueillant, une envie de prendre soin de l’autre même dans la mort via cet acte de l’enterrement. Au collectif, on peut rire et être content de se retrouver ensemble. Avec Au pied de l’arbre on apporte une réponse à des choses de L’odeur qui étaient un peu plus dures, un peu plus sombres, même si je trouve que le personnage du sans-abri a une certaine forme d’humour.
Dans L’odeur radio, le nom du sans-abri, Anouar Almadi, n’est révélé qu’à la trentième minute. Au pied de l’arbre se termine par la liste des noms des gens morts en rue dans l’année. Nommer c’est important ?
Il y a un processus d’anonymisation sociale, publique, qui fait que les gens finissent par ne plus avoir ni de surnom, ni de prénom, ni rien. Jusque dans la mort, ils pourraient être anonymes, oubliés. Dans L’odeur radio, même si cela prend trente minutes, le sans-abri est tout de même nommé. Ça prend du temps parce qu’il faut retracer tout son parcours pour arriver à répondre à la question : qui est cet homme ? Cet homme a un nom, un prénom, une famille…
Dans le documentaire, c’est un peu plus ambigu parce qu’on ne peut pas communiquer les noms de famille pour des raisons de secret professionnel et aussi parce que les personnes qui ont vécu en rue ont le droit à une forme de respect de leur vie. C’est d’ailleurs le cas à chaque fois que je travaille avec des travailleurs sociaux, je ne peux pas divulguer l’identité des gens dont je parle. Mais ce n’est pas une anonymisation pour autant. On va quand même nommer les gens et cet acte est important. C’est une lutte sociale aussi. C’était d’ailleurs l’un des actes fondateurs du collectif Les Morts de la rue. En 2005, à l’occasion de la journée de la misère, il y a eu un rassemblement au cours duquel ils ont scandé les noms des gens qui étaient morts dans l’année. Un autre de leurs combats est que le nom et le prénom de la personne soient correctement inscrits et visibles au cimetière. Par ailleurs les conditions d’enterrement sont aussi critiquables. Il n’existe que des concessions de cinq ans et à Bruxelles, tous les gens morts en rue sont rassemblés sous une sorte d’unique pelouse. La situation s’améliore mais ce n’est pas un acquis, c’est quelque chose qui est toujours en tension. Il y a une espèce de tri social jusque dans la mort qui est assez étrange.
Le collectif se bat pour le respect de la dignité de chacun dans la mort : « Une société qui n’honore pas ses morts est une société malade. » Est-ce un combat que tu essayes aussi de mener à travers tes pièces ?
Je ne sais pas si je travaille vraiment sur la mort en tant que telle. Dans le collectif, il y a une chose que l’on dit très fréquemment : « Se battre pour la dignité des morts, d’une certaine manière c’est se battre d’abord et avant tout pour les vivants. » Je crois que je me situe plus à cet endroit-là. La violence se matérialise par cette indignité jusque dans la mort mais c’est ce « jusque » qui est important et qui m’intéresse : qu’est ce qui s’est passé avant ? Comment une société peut-elle laisser des gens mourir ? Comment peut-on laisser des gens dans une telle nudité qu’ils en viennent à mourir beaucoup plus jeunes, à accumuler des maladies chroniques, des problèmes de santé importants ? Comment se fait-il qu’il n’y ait pas davantage de logements ?
Les sans-abris ont dû se battre pendant presque un an pour obtenir le Minimex (le minimum de rue). Ils ont occupé les CPAS pour y obtenir une adresse de référence qui leur permettait de toucher cette aide. Aujourd’hui le gouvernement vient de faire passer le PIIS (projet individualisé d’intégration sociale) qui est l’obligation généralisée pour tous les allocataires émargeant au CPAS de fournir un dossier montrant qu’ils sont bien dans des démarches d’intégration sociale. On n’est plus dans de l’aide sociale mais dans de « l’intégration » sociale, dans de « l’action » sociale. Ils vont donc devoir prouver qu’ils cherchent un logement, du travail, du soin… Pour des personnes qui vivent en rue qu’est-ce que ça veut dire ? Il y a une partie d’entre eux qui risque d’être de nouveau exclue par ce biais. Ça m’intéresse de voir les processus politiques qui sont derrière tout ça et qui vont dans le sens d’une libéralisation : punir les pauvre de leur pauvreté, exclure un maximum de gens des programmes d’aide sociale ou les encadrer dans des programmes spécifiques qui les contrôlent un maximum et au final faire travailler les pauvres quasiment gratuitement.
Le public est pris à parti : dans la pièce de théâtre où l’acteur s’adresse directement à lui mais aussi dans L’odeur radio où chacun pourra se reconnaître dans les personnages de la mère, du médecin, de la vendeuse ou du patron. Est-ce une manière de nous placer face à nous même en tant que citoyen ?
Pour moi c’est très important de transmettre. Mais dans la transmission, il ne s’agit pas de chercher une posture moralisante, moralisatrice qui serait de dire nous sommes responsables ou coupables individuellement. Le théâtre et la radio sont des espaces publics où je souhaite poser cela de manière collective. Le lien interindividuel m’intéresse peu ou en tout cas moins que de faire – avec des écoutes radio collectives ou au théâtre – se retrouver collectivement autour de cette question et de pouvoir la brasser ensemble. Ainsi, il me semble important d’organiser des rencontres et de discuter avec le public après les représentations. C’est intéressant de s’emparer de cette réalité sociale, car on le fait très peu finalement. On est chacun face à nos sensations, nos gestes maladroits, ambigus, on culpabilise, on ne sait pas trop quoi faire, on est impuissants. Je crois que c’est une invitation à déplacer ce sentiment-là, l’odeur, qui est un premier sentiment de rejet. Mis à part peut-être les 10% de la grande bourgeoisie, on a tous cette chose-là qui fait que l’on se reconnaît dans la personne qui est en rue. On est déplacé. S’emparer de cela collectivement, en discuter ensemble avec des personnes sans-abri parfois, ou même ne pas en discuter mais le laisser dans un espace public je trouve cela important. Même si c’est dur, même si c’est un peu frontal, tant pis on peut quand même se parler de ce fait social là. n
Du 11 au 18 octobre 2016, une programmation autour de L’Odeur sera proposée par le centre culturel La Vénerie.
En libre écoute ici : https://soundcloud.com/la-bande-asbl/lodeur-radio
