« Il est manifeste […] que la cité fait partie des choses naturelles, et que l’homme est un animal politique, et que celui qui est hors cité, naturellement bien sûr et non par le hasard des circonstances, est soit un être dégradé soit un être surhumain »
Aristote, Politique
Quand tu te retrouves hors de la cité par le hasard des circonstances, le besoin de reconnaissance se fait vite sentir. Cette impression de ne plus compter pour personne, d’être invisible, de se fondre dans le béton mène inlassablement vers l’isolement et sa suite de problèmes existentiels. Les problèmes psychologiques accompagnent souvent la vie de personnes qui sont dans la mouise et l’on peut se demander si c’est parce que l’on est atteint de problèmes psychologiques que l’on est dans la mouise ou bien si c’est le contraire. Quoi qu’il en soit, c’est.
Afin de faire face à ces attaques incessantes, le chemin choisi n’est pas forcément le plus opportun mais souvent le plus adéquat au moment même. Ce chemin choisi, va dans un premier temps chercher à adapter la situation afin de diminuer la souffrance. Cette souffrance, souvent issue des échecs successifs, trouvera soulagement dans des orviétans qui, bien que ne résolvant pas le problème, permettent de se protéger du mal subit par cette invisibilité imposée. Les chutes annoncées par la dissimulation des problèmes derrière la couche insidieuse des artifices disponibles aisément n’est pas une voie unique et d’autres possibilités d’échapper à cette solitude existent, bien sûr !
J’en viens à mon propos.
J’ai souvent vu la lumière s’allumer dans les yeux de mes compagnons de déroute quand on avait l’occasion de croiser un artiste au coin d’une rue. Mieux encore, à Liège, des artistes ont décidé d’occuper l’ancien théâtre de la ville, « théâtre de la place », renommé pour l’occasion « théâtre à la place, TALP ». Ils ont créé et permis de créer des spectacles qui ont été présentés en complète gratuité. Beaucoup de personnes qui n’avaient pas les moyens mais aussi qui pensaient ne pas être dans les normes attribuées aux publics des théâtres ont été surpris et souvent émerveillés par l’art présenté. Des moments de légèreté et d’évasion qui ont permis à beaucoup de gens, pour qui la vie n’est pas toujours rose, de mettre dans cette vie même, d’autres couleurs.
Pendant un séjour que j’ai fait en prison, l’institution pénitentiaire nous a offert la possibilité de suivre un cours de dessin. Aimant réellement dessiner, j’ai sauté sur l’occasion. Pendant quelques heures par semaine je pouvais m’évader, être ailleurs (Chut !! La prison ne le sait pas.)
Avoir l’occasion de faire un dessin ou de la musique, permet de s’échapper un moment, un instant. Faire tourner son imagination autour d’une esquisse ou d’un arpège, a pour moi une valeur thérapeutique.
Je sais que ce n’est pas donné à tout le monde et que cela peut faire peur à beaucoup, mais ce qui peut être encore plus salvateur, est ce moment où l’on te regarde et où on te voit. Tu es à ce moment-là « dans la cité » pour un instant, tu existes. Tu dessines et une personne vient au-dessus de ton épaule et te dit « c’est beau », tu fais chanter des personnes pendant une soirée avec une guitare, c’est simple mais important.
