La bande de Gaza : une tragédie sans fin (chronique)

Ziad Medoukh est professeur de français et chercheur en sciences du langage à l’université Al-Aqsa de Gaza. Université prise pour cible et détruite comme l’ensemble des établissements d’enseignement supérieur de l’enclave palestinienne par les forces israéliennes. Poète et écrivain engagé, Ziad Medoukh a fait le choix de rester à Gaza. Culture & Démocratie publiera régulièrement ses chroniques et ses poèmes écrits avec force et justesse depuis Gaza City.

22-07-2025

Dans sa dernière chronique, Ziad Medoukh, livre un témoignage bouleversant sur la famine organisée, les bombardements quotidiens et l’effondrement des solidarités. Face à une aide humanitaire militarisée, détournée ou inaccessible, les civils tentent de survivre dans une détresse absolue. La faim devient une arme, les prix explosent, les jeunes s’effondrent dans la rue. Au cœur du chaos, cette chronique rappelle une nouvelle fois la nécessité urgente de mettre fin à la situation à Gaza.

Gaza City, 17 juillet 2025.

Après 22 mois de cette agression horrible, la situation est de pire en pire dans la bande de Gaza, elle devient tragique et dramatique à tous les niveaux. En plus des bombardements intensifs, l’insécurité, les sentiments d’angoisse, de peur, d’inquiétude, d’attente, notamment dans le nord de la bande de Gaza, une vraie famine s’installe. Et moi, personnellement, je vis, je suis en train de vivre la détresse la plus totale.

C’est difficile de raconter, de décrire… Mais la situation est horrible. Depuis presque deux semaines, il n’y a rien sur le marché. Les produits sont introuvables et le peu qu’on trouve, ce sont quelques pâtes, quelques boites de conserve, lentilles, haricots blancs, petits pois. Ça coute très très cher, des prix impensables. Je vais tous les jours au marché et j’en reviens sans rien. Donc j’ai de la peine pour les enfants, pour les gens qui habitent avec moi. Tout le monde souffre.

Le slogan « Personne ne meurt de la faim à Gaza » a été remplacé par « Tout le monde crève de faim à Gaza ». La solidarité familiale et sociale qui a été un point fort dans l’enclave palestinienne même assiégée est devenue minimale actuellement.
Personnellement, quelques fois, je reste deux ou trois jours sans rien manger. Je préfère garder un morceau de pain pour mes enfants au lieu de manger. On est arrivés à une situation catastrophique. Il n’y a même pas deux ou trois camions qui passent par jour pour les organisations internationales. Les organisations internationales, elles mettent ça dans leur dépôt. Elles disent qu’on ne peut pas distribuer à tout le monde. Le soir, des groupes armés volent ces denrées alimentaires et les organisations internationales disent qu’elles ne peuvent rien faire. Est-ce que ces organisations ont leur propre clientèle ou sont-elles complices de ce piège mortel, de cette famine utilisée comme arme de guerre par l’occupation ?

Depuis le 27 mai dernier, l’occupation a créé deux centres de distribution gratuite mais seulement au sud et au centre de la bande de Gaza. Et quand les gens vont là-bas, ils sont accueillis par des balles, par les snipers, les drones, les chars, les blindés qui leur tirent dessus. C’est une société américaine, des mercenaires américains complices de l’occupation. Et donc ils jettent la nourriture, les cartons, les sacs de farine. Et quand la population affamée s’approche pour les récupérer l’occupation lui tire dessus. Depuis le 27 mai et jusqu’à mi-juillet 2025, il y a eu presque 930 morts palestiniens et 5600 blessés. Ces centres de distribution gratuit, c’est un piège mortel pour les Palestiniens et Palestiniennes de Gaza.

À côté de cela, quelques commerçants récupèrent l’aide pour ensuite venir la vendre très cher à Gaza city. Un sac de farine de 25 kilos s’y achète à présent à 500 €. Un kilo de farine peut couter jusqu’à 75 voire 80 €. Un kilo de sucre, c’est impensable : 130 € ! Un kilo de riz, c’est 80 €. Je ne sais pas comment les gens vivent dans cette détresse totale. Moi, personnellement, je souffre et, pourtant, je fais partie de la classe moyenne. Je fais partie des gens qui boycottent les commerçants qui profitent de la situation, mais jusqu’à quand ? Je dois nourrir mes enfants, mais c’est trop cher.

Le soir, quand tout le monde dort, je pleure pour cacher mes larmes. C’est la souffrance totale. Je me pose toujours la question : est-ce que je suis têtu ? Est-ce que, parce que j’ai refusé de quitter Gaza, j’en paye les conséquences ? Je ne sais pas. Mais c’est difficile de raconter, de décrire ma détresse totale, mon impuissance totale. Pourtant, je suis privilégié parce que j’ai des amis, des réseaux, je parle souvent avec 7 à 10 personnes par jour sur Internet. On échange. Ils me soulagent, m’envoient des photos, des vidéos de la solidarité. Je suis actif dans la société civile, j’essaye de soulager la douleur des enfants, leur peine, en organisant des activités, en distribuant des jeux, mais à l’intérieur de moi, c’est trop, c’est trop. Je souffre au quotidien. Je suis malade, je n’arrive pas à me soigner. Il n’y a pas d’hôpitaux, il n’y a pas de médicaments, il n’y a pas de laboratoire, donc la situation est terrible.

Je ne sais pas quoi faire. Et pourtant, comme je viens de le dire, moi j’ai un réseau, je parle avec les gens… J’essaie de passer beaucoup de temps à écrire, à témoigner, à échanger avec les amis, les solidaires, mais trop, c’est trop.

Pour une fois, j’ai décidé de laisser tomber ma fierté et j’ai demandé à quelques amis en France, en Suisse et en Belgique, qui ont des structures qui financent des associations à Gaza qui prétendent distribuer de la nourriture à des centaines de familles dans la ville de Gaza en publiant des photos et des vidéos tous les jours, afin qu’elles me fournissent un peu de nourriture, pour moi, et pour les déplacés de mon immeuble. Leur réponse était qu’on ne peut rien fournir, car tout est cher. Mais comment, si elles nourrissent des centaines de familles, n’arrivent-elles pas à m’envoyer un peu de denrées alimentaires ou des repas chauds ?

On sent que tout le monde est complice pour briser la volonté de cette population civile déjà épuisée et horrifiée.

Je veux donc partager ma détresse totale. La réalité, c’est autre chose. Pas seulement la famine, mais aussi l’intensification des bombardements, l’absence de perspective. Imaginez-vous, les gens tombent dans la rue, d’épuisement. Quand je sors le matin pour aller chercher de l’eau potable, du bois ou de la nourriture, je vois souvent des jeunes, pas des enfants ou des personnes âgées mais des jeunes de 20 à 25 ans, qui tombent dans la rue à cause de la faim, parce qu’ils n’ont rien mangé depuis deux ou trois jours.

Il n’y a rien, rien dans le nord, rien dans la ville de Gaza. Ce qu’il y a est très cher, trop cher. C’est en dehors de notre capacité. Combien de temps encore va-t-on supporter l’insupportable ? Nous sommes toujours là, nous essayons de tenir bon, de nous montrer forts, mais c’est trop.

Quel que soit le témoignage, la réalité est plus dure que toutes les photos et les vidéos postées sur les réseaux sociaux. La situation est insupportable à tous les niveaux.

Il n’y a ni autorité, ni gouvernement, ni société civile qui gère la distribution, personne pour organiser le marché ni contrôler les prix des denrées alimentaires. Donc ce sont les commerçants qui décident. Ils profitent de cette guerre, de cette agression et fixent des prix selon les produits disponibles, sans aucune considération pour les besoins énormes de toute une population civile. Les organisations internationales ont peu de stock, qu’elles distribuent à leur clientèle. Ces stocks sont soit volés par des groupes armés, soit par des personnes affamées. Et sur le marché, notamment dans la ville de Gaza au nord, les commerçants augmentent les prix pour profiter au maximum même si les produits sont volés, récupérés gratuitement ou achetés à très bas prix aux personnes qui ont réussi à récupérer l’aide.

La situation à Gaza est inacceptable et impensable. Horrible !