À table à la Maison des Arts
Pierre Hemptinne, écrivain, membre de Culture & Démocratie
Expo À table ! du 20/09 au 23/11 à la Maison des Arts de Schaerbeek, Chaussée de Haecht, 147 – 1030 Schaerbeek
Un choix d’œuvres contemporaines, diverses, critiques ou ludiques, crues ou poétiques, déploie tous les aspects de notre relation au « manger » et à notre système alimentaire. De façon sensible, connectée à l’histoire de la nature morte, avec de formidables peintures sorties des collections de la commune de Schaerbeek. Au cœur de l’expo, un dispositif réellement participatif, chacun·e peut se mettre à table. Le but n’est pas de montrer pour le plaisir de montrer : l’expo est prétexte à animations, ateliers, histoire de conscientiser les liens entre nos assiettes et le vivant, et de repenser, à partir de ce que nous mangeons, une autre manière d’habiter le monde. En lien avec le Journal de Culture & Démocratie n°58 - Nourrir / Se nourrir.
Lien vital et mains nourricières
Manger, c’est la base. Dès la première tétée. Et d’emblée, il ne s’agit pas que d’une histoire d’estomac, mais de corps à corps, d’enveloppement affectif, de rencontre avec l’autre. Manger, boire, pour que le corps se forme, connecte ses cellules nerveuses, fabrique ses synapses, accomplisse ses fonctions vitales, maitrise ses mouvements. Manger, tous les jours, pour pouvoir bouger, écouter, voir, entendre, sentir, ressentir, réfléchir, décider, agir, travailler, jouer, désirer, dormir. Pour entretenir son organisme, son esprit, en équilibre, au sein des échanges avec les autres humains et autres qu’humains. Ce n’est pas une option parmi d’autres : « Les vivants métabolisent, ingèrent, utilisent et transforment ce qui compose leur environnement. »n
L’espèce humaine a développé un art singulier de la métabolisation, en découvrant les techniques et l’art de transformer les « ressources » comestibles en produits plus « profitables » à l’organisme, plus faciles à digérer, en inventant la cuisine (très lentement, des centaines de milliers d’années). C’est un travail manuel, rituel de l’échange avec l’environnement, dans lequel les mains jouent un rôle primordial, elles apprêtent, modélisent, malaxent les matières à manger, les rendent savoureuses en plus d’être nourrissantes. Un travail de soin. Inlassablement, immémorialement. Depuis la nuit des temps, pourrait-on dire. En plus d’effectuer une tâche pratique, elles se donnent en représentation, elles enseignent, montrent l’exemple dans un soucis de transmission des gestes nourriciers. Ce que montrent, fascinantes, les trois vidéos d’Ymane Fakhir, trois scènes où les mains d’une vieille dame trient, mélangent, tamisent, pétrissent, pas pour elle-même, mais préalable à un ou plusieurs repas partagés, en famille, avec ou sans convives invités. Les mains dansent, signent, montrent, parlent.
Entre les légumes et nous, fragilité
Se nourrir est tellement précieux, le travail des champs tellement éprouvant et inscrit dans une longue histoire de l’exploitation paysanne, que cela justifie bien de représenter les légumes modestes, base d’une alimentation traditionnelle, en porcelaine blanche, leur conférant une sorte d’apparition épiphanique, à ras du sol. Les choux, navets et pommes de terre de Barbara Schroeder, sublimés mais restant simples, dessinent une constellation fragile, rappelant qu’ils ne viennent que d’une bonne entente entre la terre et la main de l’homme. Les pommes de terre, en spirale labyrinthique, évoquent les ronds de sorcières de champignon, certaines sont brisées, évoquant explicitement leur possible disparition. La forme fantôme des mains qui cultivent et récoltent, est bien là, gants énormes, roides et livides, dans le seau métallique rempli de tubercules terreux, donnant l’impression de venir se réfugier, chercher le contact de sens.

« L’équilibre aux tajines » de Mehdi-Georges Lahlou
L’assiette reflète le théâtre des relations inégalitaires entre Nord et Sud, les réalités que vivent ses ingrédients rendent suspectes la rhétorique du « nourrir la planète » donnée comme priorité par les lobbys agro-industriels.
Ça se gâte avec l’industrie agro-alimentaire
L’obligation de se nourrir pour vivre, loi universelle, a généré un système alimentaire cynique, basé sur la recherche du profit maximum et une industrialisation à outrance. Celle-ci concrétise une ontologie capitaliste faisant de la nature une source de revenus exploitables à l’infini, sans vergogne, jusqu’à destruction des milieux de vie (les bris et fissures dans les pommes de terre de faïence). Cette évolution va de pair avec la catastrophique épopée coloniale, le pillage des cultures et natures d’ailleurs, et se lit, se goute toujours, dans nos assiettes quotidiennes. Ce que détaillent les dépositions, dans l’Herbier filmé de Mehdi-Georges Lahlou, de sept plantes exotiques représentatives d’une mainmise coloniale, toujours actuelle, sur les produits de la terre : banane, riz, cannelle, huile de palme, maïs, canne à sucre, cacao. Saccage de natures, saccage de cultures. L’assiette reflète le théâtre des relations inégalitaires entre Nord et Sud, les réalités que vivent ses ingrédients rendent suspectes la rhétorique du « nourrir la planète » donnée comme priorité par les lobbys agro-industriels. L’esclavagisation d’espèces végétales, une fois connue, laisse un drôle d’arrière-gout et nous rappelle combien la rencontre des saveurs dans certaines cuisines hybrides relève d’un véritable équilibre culturel, alchimie délicate entre des mondes différents. À cela, Mehdi-Georges Lahlou dédie un monument poétique, « L’équilibre aux tajines », ici superbement érigé sur fond de mur nuageux.
Le bétail dans les camps de la mort
Le même esprit de lucre forcené est appliqué au bétail. L’élevage industriel, monstrueux, n’est pas sans évoquer la logique des camps. Pour autant, il élabore soigneusement une invisibilité qui fait oublier d’où vient la viande vendue en boucherie, ingurgitée, il institutionnalise la perte de contact avec la chair morte. Ce sont dès lors des usines immenses, démesurées (en Chine des buildings entassent des centaines de milliers de porcs, par exemple) où les animaux sont traités de façon innommables, selon une ingénierie inhumaine, inhumaine en termes de comportements à l’égard des autres qu’humains, mais qui déshumanise aussi, à leur insu, consommateurs et consommatrices de cette matière-protéines. Complicité malsaine. Cette invisibilisation, Pascal Bernier nous la met sous les yeux. On s’y cogne littéralement, au centre de la pièce. Il la matérialise en grande boite en contre-plaqué, nue, brute, palissade anonyme. Une petite marche tout de même, discrète, rappelant que l’on peut toujours savoir si l’on veut. Une fois grimpé au poste d’observation – panoptique – ce qui se passe là-dedans happe et fascine : l’horreur, l’œil bascule, plongée dans l’étable infernale, à l’infini. Voilà d’où viennent la plupart de nos steaks !

Poste d’observation panoptique de Pascal Bernier
Le bonbon, pharmakon, « remède et poison » !
La part irréelle que prennent les saveurs, dans certains contextes émotifs, à certains âges, la manière dont certains gouts peuvent nous relier à de l’immatériel, susciter des attachements à l’inconnu, s’illustre avec ces aliments superflus mai essentiels, les friandises. Que n’ont-ils pas réussi à soigner et effacer comme petits bobos, vagues à l’âme ! Certains bonbons de l’enfance, quand ils fondent sur la langue, quand ils craquent sous la dent, donnent accès à des sensations merveilleuses. Sans limite. Quand on les retrouve, plus tard, c’est tout le monde de l’enfance qui revient. (« Les carambars d’antan » de la chanson de Renaud) C’est un premier sentiment euphorique qui étreint en entrant dans la pièce réservée aux œuvres de Leo Luccioni. Là, trônent, en format géant, certains de ces bonbons, véritables hosties d’extases enfantines. Bain de jouvence. Et puis, comme dans tout conte pour enfants, l’atmosphère change un peu, la démesure prend des dimensions inquiétantes, voire grimaçantes, révélant, dissimulé derrière le plaisir « innocent » de la friandise, l’addiction au vilain méchant sucre, addiction scientifiquement entretenue par les labos de l’industrie du bonbon, cause de pathologies abominables se répandant en prodigieuse épidémie mondiale. Mélange très surprenant d’enchantement et de poison !

Les friandises de Leo Luccioni
Formica tristounet, plateaux-repas d’hôpitaux, socialisation malgré tout
Au Lunch Garden, cuisine cheap, imitation basse qualité des plats de « grand-mère », design dépressif aussi. Et pourtant, la série de photo de Pascal Sgro esquisse une sociologie passionnante de la recherche de satiété qui s’y déroule. Sans voyeurisme malsain, avec la volonté de saisir ce que les a priori contre ces restaurants bas de gamme empêchent de capter. Dans ces environnements sans âme, où mijote continûment une cuisine de cantine – qui peut être faite, par ailleurs, avec cœur par les employé·es –, servie sur des plateaux-repas d’hôpitaux, les client·es tendent de reconstruire le repas comme une fête. À peu de frais. Plaisir malgré tout de manger hors de chez soi. Solitude sordide appuyée au formica tristounet, mais au moins, entourée d’une socialisation, même si spectrale. Tête à tête égaillé par un café, une sucrerie, avec peu de moyens. Repas de famille entre deux courses, en vitesse, économie pour certains (le seul resto qu’ils peuvent se payer), folklore pour d’autres (s’encanailler dans un truc de pauvre). Abandon aux plaisirs régressifs de l’engloutissement d’une bouffe pas chère, trop sucrée, trop salée, trop grasse, et par ces défauts mêmes, évoquant quelque chose de perdu.

Série photos de Pascal Sgro
Dernières volontés gustatives
On passe devant les photos de Patrick Gun sans trop de réaction, d’abord, ça a l’air un peu anecdotique. Un portrait de cuisinier, une liste d’ingrédients, noir sur blanc. Mais si on lit le cartel, cet anecdotique-là fait froid dans le dos. Autant d’esquisses de dernières cènes solitaires, d’adieux masqués : ce sont les dernières volontés culinaires de condamnés à mort. Les dernières saveurs qu’ils ont souhaités tenir en bouche, avant d’être exécutés, ce qu’ils vont emporter dans l’au-delà comme ultime gout du monde (saveur qui nouait à quelque chose qui dépasse le monde dicible). Ça en dit long sur la manière dont ce que nous aimons particulièrement manger nous relie, de façon détournée, à un cosmos rassurant, auquel nous aimons ou aimerions appartenir, avec lequel nous aimons entretenir des affinités porteuses de sens. Cela révèle la dimension spirituelle de la nourriture, même si elle est vécue souvent de façon confuse, diffuse. (Elle aurait du reste une longue histoire préhistorique : pour Nissim Amzallagn, la domestication des plantes se serait effectuée en partie par la croyance que certaines graines, en germant, ramenaient l’âme des ancêtres ; cela parce que la constations avait été faite que les plantes poussaient mieux sur les lieux de sépulture.)
La dimension spirituelle de l’alimentation, Sofhie Mavroudis, l’échafaude brique à brique. En faisant se rencontrer, via les liens qu’elle entretient avec ses parents et les origines plurielles de sa famille, l’apprentissage d’une langue originaire et l’importance du pain quotidien. Plus précisément, le centre de son installation « A Bread in the Wall » est un livre en grec, ouvert sur un lutrin. Y sont effacés les mots qu’elle ne comprend pas. Par-là, elle souligne combien, ce qui est « formateur », nourricier, dans une langue, dépend aussi de la part d’incompréhensible qu’elle véhicule, le lien charnel que par-là, elle permet de nouer avec l’intangible, l’incommensurable, le manque. Ces mots chargés de mystère elle les grave sur des briques de farine cuite – du pain –, avec lesquelles elle érige des morceaux de murs. À la manière dont on se construit, un peu aléatoirement, selon les rencontres (de gens, de choses, de mots, de silence). On y voit autant les débuts d’une maison à venir, à repenser, que les ruines d’anciennes habitations, à réinvestir, à reconstruire avec un esprit nouveau, avec une nouvelle considération pour tout ce qui, là où le pain rencontre la langue, échappe aux certitudes, au préétabli, aux lois discriminantes.
Natures mortes si vivantes
La scénographie de la Maison des Arts situent les œuvres actuelles, interrogent nos relations au « nourrir/se nourrir », en dialogue avec un choix de natures mortes classiques, sensibles, vibrantes, issues des collections de la commune de Schaerbeek. Cet ensemble de toiles, dans la maison, restitue une histoire du regard sur l’art de la table, les aliments, les fruits, les légumes, la viande… Une histoire à questionner, via l’expérience esthétique, et qui par-là, contribuera à repenser la façon dont nous souhaitons habiter le monde, ce qui implique de repenser notre système alimentaire, localement et mondialement, repenser la manière dont nous entendons métaboliser, ingérer, utiliser et transformer ce qui compose notre environnement, pour en restaurer l’habitabilité et la rendre durable. Être à table, c’est penser largement à la commensalité à instaurer entre tous les humains, entre humains et autres qu’humains. C’est une introduction à cette commensalité que propose la petite salle, où, réellement, une table est dressée et nous invite à la pause, s’asseoir, écouter, et raconter des recettes, par cœur, à partager. (Quand on souffre de la faim, on dit que décrire des recettes calme les tourments ; savoir évoquer, par le détail, la fabrication de tel ou tel plat, aiguise la capacité d’en mieux apprécier les subtilités gustatives, psychologiques, spirituelles.)
La scénographie de la Maison des Arts situent les œuvres actuelles, interrogent nos relations au « nourrir/se nourrir », en dialogue avec un choix de natures mortes classiques, sensibles, vibrantes, issues des collections de la commune de Schaerbeek.
Passer à table, introduction à la commensalité
Passer à table, au figuré, c’est en quelque sorte « se confesser », raconter sa vie. Manger autour d’une table, c’est aussi un moment de socialisation. On partage le pain en même temps que les points de vue sur l’actualité, les potins sur les voisins, les nouvelles de la famille, les faits divers du boulot. On parle de ce que l’on mange, si ça goute, ou pas, pourquoi, on partage les souvenirs éveillés par tel ou tel plat (« la première fois que j’ai mangé ça… », « ah, ma mère le préparait autrement… »). Les silences autour de la table sont aussi riches à interpréter, ne laissant entendre que le bruit des couverts et des mastications. Voilà l’arrière-cuisine de l’expo, en quelque sorte, où les propos des visiteur·es peuvent rencontrer, enrichir ceux de l’équipe qui a pensé l’exposition. Des natures mortes. Une table ouverte à tou·tes. On s’y assied et l’on entend des enfants, des adultes, fouiller leurs souvenirs culinaires, livrer leur identité gastronomique, ce qu’ils aiment manger, ce qu’ils détestent, mettre des mots sur leur relation à la nourriture, leurs manières de métaboliser ce qui, puisé dans leur environnement, leur permet de vivre. Chaque visiteur·se est invité·e à consigner dans un cahier sa recette préférée (avec des mots, des dessins), de façon abstraite ou figurative, inscrire sur un tableau noir les bonnes et les mauvaises choses. Au gré de l’accumulation des témoignages, se creuse l’exploration de ce que signifie se nourrir, entre nature et culture, autant de reflets imparfaits de la place dans l’univers que nos imaginaires nous attribuent. Cette table de racontars culinaires est dressée en lien avec l’association Culture & Démocratie, un Journal réalisé sur le thème de se nourrir et un podcast venant illustrer le contenu de la publication.

Tout au long de l’exposition, pour chaque œuvre, la Maison des Arts met à disposition des feuillets remarquables, « faciles à lire » : on sait que les cartels conventionnels manient des références à l’histoire de l’art et un jargon pas toujours accessibles à tou·tes. Là, il s’agit de traduire l’œuvre avec les mots les plus simples, dans un langage de tous les jours. C’est formidable, l’accroche est, du coup, grandement facilitée. Je n’avais encore jamais vu ça nulle part !
Écoutez la création sonore Des goûts, de la nourriture du futur et des recettes
Lucie Bittner, biologiste, Libération 26/09/25.
Nissim Amzallag, Les graines de l’au-delà. Domestiquer les plantes au Proche-Orient, Éditions de la maison des sciences de l’homme, 2023.
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