Maintenir une séparation nette entre nature et culture exige un incessant travail de « purification » pour faire entrer les manifestations du vivant dans l’une ou l’autre catégorie, explique Vincianne Despret dans un entretien réalisé pour ce dossiern.On s’est intéressé à titre d’exemple au cas des animaux ou encore des enfants sauvages.Mais qu’en est-il des arbres ?
Peter Wohlleben, auteur de La vie secrète des arbres. Ce qu’ils ressentent, comment ils communiquentn a été plus de vingt ans responsable d’un district forestier entre Rhin, Moselle et Ardenne belge. Il dirige maintenant une forêt écologique. Je m’étais depuis longtemps interrogé sur la capacité des arbres à percevoir des signes indécelables à mes sens d’humain. En Provence, où l’été les incendies sont ravageurs, parfois, alors que rien, aucune fumée suspecte, ne le laisse pressentir, soudain s’exhale une bouffée de térébenthine : les pins qui m’entourent libèrent leur essence. Si un feu venait jusqu’à eux, aussitôt enflammée, elle scellerait les mille réseaux qui des racines conduit au houppier quelques centaines de litres d’eau quotidiens. Quotidiens et vitaux.
Le chant des oiseaux qui entendent le parler des arbres, se fait alors plaintif avec de longues plages de silence inquiet. Le lendemain j’apprends par les journaux régionaux qu’un incendie s’est déclaré à des kilomètres de là… Comment les arbres le savaient-il ?
Stratégies d’entraides et comportements sociaux
Peter le forestier rhénan nous l’apprend : les arbres transmettent des messages. Il en est d’olfactifs, d’autres de nature chimique ou encore électrique « à la vitesse d’un centimètre par seconde ». Aux signaux d’attaques d’insectes, l’arbre, averti par ses voisins, prévient l’agression : le chêne envoie dans son écorce et dans ses feuilles d’amers et toxiques tanins ; le saule, de la salicyline qui détruira l’insecte trop audacieux. Les messages des arbres transitent par les racines de l’un aux voisins de l’espèce et, lorsque leurs racines ne se joignent pas, la communication passe par les filaments interminables des champignons avec lesquels leurs racines ont formé une alliance plurimillénaire. Les scientifiques appellent ce système de communication – qui passe aussi par des ultrasons de 220 hz vers lesquels s’orientent la pointe des racines – le « Wide-West-Web, l’Internet des forêts ».
Ainsi donc l’arbre ressent, s’exprime et communique. Les sceptiques diront que cela est naturel : rien de conscient là-dessous ! Mais ce n’est qu’un début. Des comportements se dévoilent qui sont d’un ordre supérieur. Les arbres choisissent leurs alliés, pratiquent des stratégies de groupe, protègent les arbres de leur espèce – et parfois quelques autres lorsque leur présence leur est bénéfique. Lorsque l’un des leurs est épuisé, ou simplement affaibli, ses voisins de l’espèce lui font parvenir leur glucose pléthorique par leurs ramifications souterraines, prolongées si nécessaire par le mycélium de leurs alliés champignons, qui parfois d’ailleurs à titre de « bons procédés » entre amis, les nourrissent d’azote et de phosphore lorsque l’arbre leur en demande.
Car en forêt aussi « la solidité maximale d’une chaîne est celle de son maillon le plus faible. Cet adage du monde artisan aurait pu être inventé par les arbres ». En tout cas les arbres, à leur manière, le savent et l’ont intégré dans leurs comportements collectifs de survie : cela, oserait-on dire, fait partie de leur culture millénaire.
Pourquoi les arbres sont-ils traités comme des choses, alors que, autant que les animaux et les êtres humains, ils sont des organismes vivants doués de sensibilité, de mémoire, sachant compter les jours de lumière et les jours sans pour décider du moment de leur réveil printanier sans se fier aux apparences trompeuses d’hypocrites réchauffements ?
Et ils « savent » aussi que rien n’est pire que la solitude, sinon d’être arbres en ville, ces « enfants des rues » aux racines écrasées comme l’étaient les pieds des femmes chinoises avant Mao. Autres pratiques, autres temps, autres cultures.
Chez l’être humain la culture commence quand ce qui est d’ordre instinctif devient action consciente dirigée vers un but. Chez les arbres, ces réactions dites naturelles se transforment au cours du temps en stratégies d’entraides, en comportements sociaux de solidarité intercommunautaire. Peter n’hésite pas à évoquer « l’intelligence » des végétaux.
Il rappelle qu’en Allemagne, dès 2000, la loi de droit civil dite de l’amélioration du statut juridique de l’animal stipule que celui-ci ne peut plus être assimilé à une chose. En France, depuis 1999, la loi de protection animale a fait de même, et depuis 2015, qualifie les animaux « d’êtres doués de sensibilité ». Pourquoi les arbres sont-ils traités comme des choses, alors que, autant que les animaux et les êtres humains, ils sont des organismes vivants doués de sensibilité, de mémoire, sachant compter les jours de lumière et les jours sans pour décider du moment de leur réveil printanier sans se fier aux apparences trompeuses d’hypocrites réchauffements ?
Et même ils parlent
Les arbres ne conquièrent l’espace que par d’infimes mouvements : quelques centaines de mètres par an. Figés, ou peu s’en faut, dans l’espace, ils sont les maîtres du temps. La vie ordinaire d’un chêne est de 500 ans, d’un hêtre 1000 et d’un séquoia 2000. Minimum. À la centième année qui marque la fin de son enfance, le chêne, ayant atteint sa taille définitive, a appris lentement tout ce dont il a besoin pour lutter et parer à l’avenir. Pour comprendre les arbres, dit notre forestier philosophe, « nous devons accepter l’idée d’un changement de référence temporelle », d’un temps qui dépasse celui du vivre des hommes.
On ne compte plus les craintes émises sur ce que nous réserve la « culture » de la vitesse d’accumulation à jet continu d’un flot d’informations factuelles, au travers d’outils sans cesse plus performants, conduisant à l’anesthésie progressive de la partie du cerveau humain où siège la capacité de réflexion, de déduction, de synthèse, et aussi de l’intuition, cette intelligence des sens.
Du « Creux de l’Enfer » au « Bout du monde »
Mais est-ce vraiment affaire de culture ? Ou le vernis d’apparence culturelle d’impératifs commerciaux, économiques et financiers d’une tout autre nature ? L’étude de la vie millénaire des arbres ouvre à une distinction plus fondamentale entre l’essentiel et l’événementiel, qu’impose « naturellement » une autre appréhension du temps.
Ne devrions-nous pas interroger les droits culturels, au-delà de leur sens commun du droit à la culture – à l’accès à ses produits, à la participation, à son invention permanente –, en tant que droits d’essence culturelle parce qu’attachés à la part symbolique de l’être humain. La question ne se pose pas vraiment différemment pour les espèces animales et végétales, touchant à leurs droits culturels en tant que porteurs vivant de symboliques puissantes, recevant et délivrant des messages, aux langages multiples, aux comportements sociaux nourris de pratiques sans cesse réadaptées « par leur relation à l’environnement ».
Anthropocentrisme contestable ? Ou changement indispensable de paradigme – distinguer sans exclure – au spectacle d’une planète où le temps et l’espace en dramatique réduction appellent à une autre approche de l’enchevêtrement originel des concepts de culture et de nature ?
Lire p. 23.
Peter Wohlleben, La vie secrète des arbres. Ce qu’ils ressentent, comment ils communiquent, Éditions des Arènes, Paris, 2017.
