Le cas des « enfants sauvages », ces enfants qui ont grandi hors de la société humaine, est depuis plusieurs siècles discuté dans de nombreuses disciplines, de la médecine à la philosophie en passant par les sciences naturelles ou encore la théologie. Les interrogations qu’ils soulèvent remettent en cause le « grand partage nature/culture » qui a longtemps marqué la pensée occidentale et auquel s’intéresse ce dossier. Cet article entreprend de mettre en évidence ce que le regard que nous posons sur eux révèle de nos propres orientations et de notre rapport aux autres existants.
Par où commencer ? Lorsqu’on cherche à situer les conditions d’une orientation de société, on doit s’attendre à remonter des pistes sur le temps long. S’attendre aussi, heureusement, à découvrir des alternatives qui poursuivent leurs usages à côté de l’hégémonie de plus en plus nette du mode de pensée et d’action des Modernes. Le grand partage nature/culture sous son apparente évidence, celle de la perspective dans laquelle nous avons grandi, a traversé des controverses et rencontré des grains de sable dans la marche de sa mécanique. Ceux et celles qu’on a appelés les « enfants sauvages » en portent témoignage.
Mais qui sont-ils (elles) ? On rapporte avoir rencontré, capturé, « sauvé » des petits d’homme découverts en compagnie d’animaux sauvages ou seuls, en forêt, dans des endroits écartés. Le plus souvent, on ne sait rien d’eux. On est réduit à supputer leur âge, il est bien malaisé de déterminer la durée et les causes de leur isolement, aucun (ou presque) ne recouvre la parole pour peu que cet aspect de la question soit soulevé. Tous et toutes sont rétifs à cette réintégration. Et, singulièrement, tous les cas répertoriés jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle sont européens. Tous aussi sont empêtrés dans des histoires… La leur est toujours lacunaire, on tente de la reconstituer dans la plausibilité et la trame de récits de nature hétérogène : mythes, légende dorée, littérature, les « enfants de papier » ne manquent pas.
Cependant, voilà la première question qui nous traverse : est-ce possible ? Ne s’agit-il pas de canulars ? Ne sont-ils pas des imposteurs ? Après tout, on a peu de témoins. Rien n’est vraiment égal dans ce qu’on peut deviner de leur expérience, rien n’est certain de ce qui nous est rapporté dans des délais souvent importants. Cette question est déjà marquée par des critères naturalistes, ceux qui nous permettent de recevoir comme vérité des faits avérés, mesurables et comparables qui ne contredisent pas les classifications nous permettant de nous identifier comme humains.
Pourquoi et dans quelles circonstances un loup ou un ours adopteraient-ils un jeune enfant ? Cet enfant pourrait-il survivre dans les conditions de vie courantes de ces animaux ? Combien de temps un enfant pourrait-il tenir dans la nature seul et sans ressources ? Pour obsédante et spontanée qu’elle soit, cette question reste improductive.
Il reste que ces listes de cas (contestés ou non) s’étirent sur des siècles, sont soigneusement mises à jour et discutées par les plus grands auteurs dans de très nombreux registres du savoir (théologie, philosophie, médecine, histoire naturelle, droit, psychologie, science du langage, etc.). On peut dès lors légitimement se demander quelles réponses ont été attendues de ces observations sauvages, comment varient les urgences qu’on leur adresse, ce que révèle la manière de les nommer, et pourquoi ils sont massivement attestés en Europe plutôt qu’ailleurs.
On voit bien que le problème empoisonné des origines et la détermination de la « nature humaine » se trouvent au cœur de cet intérêt soutenu. Même si peu de volumes y sont explicitement consacrés jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. La question des « enfants sauvages » semble toujours convoquée aux périphéries mais elle est abordée un peu partout pour éprouver les spécificités humaines ou, d’abord, pour vérifier que ces êtres sales, agressifs, qui refusent d’être intégrés, sont bien humains. Car au début le doute subsiste. Comme le rappellera encore Delisle de Sales dans De la philosophie de la nature (1770), on préféra penser que ces enfants étaient des hybrides, nés de la conjonction d’un animal et d’un humain plutôt que d’admettre qu’un homme pouvait se trouver dans cet état.
Une des premières descriptions correspondant à une planche gravée dans l’Histoire des animaux du naturaliste suisse Conrad Gessner (1551-1558) utilise le terme de « monstre ». On parlera encore d’enfant-loup de la Hesse, d’enfant-loup de Wetteravie, d’enfant-ours de Lituanie, d’enfant-mouton d’Irlande… Ils sont alors repris sous le terme générique « enfant » qui recouvre une variété d’âges importante et signale plutôt une irresponsabilité juridique. Ils sont situés par l’animal adoptant et la localisation géographique. Plus tard encore, ils recevront un prénom qui atteste de la levée des doutes quant à leur pleine humanité : Jean de Liège, Peter de Hanovre, Marie-Angélique de Champagne… L’appellation « enfants sauvages » est tardive. Elle correspond à l’espèce humaine distinguée par Linné sous l’étiquette homo ferus, une distinction qui disparaîtra des dernières éditions de son Systema Naturae (1735-1770). En français, c’est la capture de Victor de l’Aveyron (1799) qui associera de manière durable l’adjectif « sauvage » à ces cas d’enfants sortis de la socialisation humaine. Sauvage, c’est-à-dire, étymologiquement, appartenant à la forêt, au désert, au monde inculte. La rupture est consommée avec l’espace des hommes et pourtant la reconnaissance humaine est acquise.
Petit à petit, le grain de sable s’est constitué : ils sont des Objets Vivants Non Identifiés, hommes et femmes mais hors de la culture. Ce qui constitue une sorte de déni de l’exception humaine telle qu’elle est construite en Occident. Ont-ils un esprit ? Quelle sorte d’intériorité peut-être la leur ? C’est par ce trait qu’ils seront évacués et renvoyés à un autre isolement, celui de l’asile, la cause de leur déficience hésitant longtemps entre le handicap de naissance et la conséquence lourde de leur épisode d’isolement.
C’est dans l’espace-temps de ces transformations que l’Europe radicalisera sa posture de fracture d’avec la nature réduite à sa matérialité dominable et exploitable. Une relation dont ils apparaissent comme un désaveu. Tout ce qui nous identifie ne peut-être obtenu d’eux que par la contrainte : signe de croix faute de connaissance de Dieu, station redressée grâce à des attelles, sensibilité au chaud et au froid affinée par des bains contrastés, habituation à une alimentation cuite, et autres usages de société… qui font disparaître des compétences singulières notamment de résistance, d’olfaction surdéveloppée, de rapidité motrice.
La question des « enfants sauvages » semble toujours convoquée aux périphéries mais elle est abordée un peu partout pour éprouver les spécificités humaines ou, d’abord, pour vérifier que ces êtres sales, agressifs, qui refusent d’être intégrés, sont bien humains.
Quant au langage, il ne semble pas attirer l’attention jusqu’au moment où il apparaîtra comme le propre de l’homme. On ne souligne le mutisme problématique de ces ensauvagés qu’après la révolution cartésienne.
Quels possibles ces histoires et ces vécus réveillent-ils en nous et pourquoi sont-ils aujourd’hui si prompts à refaire surface ? Depuis le XIXe siècle, l’isolement et la désocialisation passent pour certains jeunes davantage par le placard ou l’étable que les champs et la forêt. De Gaspard Hauser à Genie (Los Angeles, 1970), la séquestration ne permet pas le rêve ni la spéculation. D’autres associations avec des animaux, parfois choisies, sont apparues. Que l’on songe, en Russie ou au Chili, à certains gamins installés à la périphérie des villes dans une meute de chiens ensauvagés. Quels autres accords avec des espèces compagnes cherchent-ils ? Quelle autre place dans le paysage ?
Phénomènes ou narrations, les « enfants sauvages » n’apportent pas de modèles même s’ils révèlent des formes de plasticité troublantes. Ils sont toujours inappropriés. Mais ils rendent palpables les malaises où nous plonge le paradigme de la séparation entre nature et culture, ils interrogent la pertinence de nos orientations, de nos rapports aux autres existants, de nos styles de vie à réinstaurer.
Que se passerait-il si…?
