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Notices bibliographiques

La destruction de la raison – Georg Lukács

Roland de Bodt,
chercheur et écrivain

19-01-2022

Georg Lukács
Traduit de l’Allemand

Éditions Delga
Tome 1 : « Schelling, Schopenhauer, Kierkegaard», 2010, 270 pages. Tome 2 : « Nietzsche », 2012, 217 pages.
Tome 3 : « De l’après-Nietzsche à Heidegger et Hitler», 2017, 465 pages.

Présentation de l’édition
Si une première version a été rédigée, en 1933, sous le titre « Comment la philosophie fasciste est-elle née en Allemagne ?», et si une seconde version est réécrite et amplifiée, pendant l’hiver 1941-42, sous le titre « Comment l’Allemagne est-elle devenue le centre de l’idéologie réactionnaire ? »n, la version définitive de cet ouvrage magistral en langue allemande et une édition en langue hongroise ne seront finalement publiées qu’en 1954.
Une première traduction en langue française de la plus grande part de cet ouvrage a été publiée en 1958, en deux volumes, aux éditions de L’Arche dans la collection « Le sens de la marche», sous le titre La destruction de la raisonn. Cette première traduction est due à un collectif composé de René Girard, André Gisselbrecht, Joël Lefebvre, Édouard Pfimmer. Le premier tome porte sur « Les débuts de l’irrationalisme moderne, de Schelling à Nietzsche» et le second tome porte sur « L’irrationalisme moderne de Dilthey à Toynbee». Elle est épuisée depuis de nombreuses années et elle n’a pas été rééditée.

Une traduction nouvelle en langue française est, aujourd’hui proposée en trois volumes par les éditions Delga. C’est à travers celle-ci que je découvre l’œuvre. Le premier volume, publié en 2010 et traduit de l’allemand par Didier Renault, regroupe une présentationn d’Aymeric Monville, les remarques préliminaires posées par Lukács et les chapitres qu’il consacre à Schelling, Schopenhauer et Kierkegaard. En appendice, la première traduction en langue française, par Didier Renault, de la préface écrite par Georg Lukács, douze ans plus tard, en 1966 lors de la réédition en langue allemande du chapitre consacré à Nietzsche (voir le deuxième volume). Elle constitue une mise au point et une clarification significative de sa démarche et des questions qui, de son point de vue, se posent à ses contemporain·es par rapport à la gestion de « l’héritage nazi».

Le second volume, publié en 2012 et traduit de l’allemand par Aymeric Monville, regroupe une importante préface introductive du traducteur (2006), le chapitre consacré à « Nietzsche, fondateur de l’irrationalisme de la période impérialiste » qui forme une seconde partie centrale de l’ouvrage de Lukács, ainsi que, en fin de ce volume, également le texte de la préface de 1966. Du fait de la portée complémentaire de ces trois différentes contributions, je recommande la lecture de ce volume, relativement léger pour entrer en contact avec l’œuvre.

Le troisième volume, publié en 2017 et traduit par Didier Renault, comporte, sous forme de préface, une lecture signée par Domenico Losurdo et traduite de l’italien par Aymeric Monville, ainsi que la volumineuse troisième partie de l’ouvrage qui est alors consacrée à l’analyse de la philosophie vitaliste dans l’Allemagne impériale, au néo-hégélianisme, aux théories sociales et racistes du fascisme, à l’irrationalisme après la chute d’Hitler.

Il n’existe pas d’édition de la traduction en langue française de l’œuvre monumentale et complète de Lukács. Diverses ressources y contribuent chez divers·es éditeur·ices. Les éditions Delga affichent l’intention de poursuivre cette édition, au fil des ans et des possibilités.

Présentation de l’auteur

C’est un homme tout à fait étonnant. Il nait en 1885 dans une famille bourgeoise, à Budapest, en Hongrie. Il étudie dans les meilleures écoles et universités, y compris allemandes. Il sera l’étudiant puis l’assistant de Max Weber. Il suivra l’enseignement de Georg Simmel. Il se consacrera, très tôt, à des études et à des essais consacrés à l’esthétique, à la philosophie, à la sociologie naissante et à la littérature qu’il aborde sous divers points de vue. À la révolution russe (1917) il a un peu plus de trente ans, il optera pour le marxisme. Dans cette école de la pensée, il décide d’occuper une position tout à fait singulière qu’on pourrait décrire comme celle d’un « marxiste adogmatique »  ce qui lui vaudra le rejet de la part de tou·tes les intellectuel·les bien-pensant·es qui considèrent le marxisme comme une « maladie honteuse» et cela lui vaudra de la même manière le rejet de tou·tes les marxistes qui se considèrent comme seul·es détenteur·ices de l’orthodoxie en la matière. Il vit longtemps, il écrit pratiquement jusqu’à la fin de sa vie : son œuvre est traversée par deux guerres mondiales, par la révolution russe, la révolution hongroise à laquelle il prend une part active, participe au gouvernement provisoire et se trouve finalement forcé à l’exil. Il reprend régulièrement ses travaux anciens, les complète, les développe par des approches nouvelles. Il lit l’œuvre de Marx sous l’angle de la méthode d’analyse des réalités et il défend que cette méthode puisse être appliquée aux œuvres de Marx lui-même ! Insuffisamment lu et souvent mal compris, il écrit une œuvre monumentale, au cours des septante premières années du XXe siècle. Il influencera plus d’une génération d’auteur·ices que ce soit en opposition pour en contester la teneur et la portée ou en adhésion pour y trouver des questions, une conduite, l’interrogation du sens. Il m’apparait comme un précurseur de l’histoire culturelle. Considéré comme historien de la philosophie, comme sociologue de la littérature, comme écrivain engagé, il est un grand lecteur de Marx et d’Hegel auxquels il a consacré des travaux significatifs: notamment deux tomes au Jeune Hegel, dans la Bibliothèque de Philosophie chez Gallimard, un volume sur Marx et Engels, historiens de la littérature aux éditions de L’Arche ou Histoire et conscience de classe, aux éditions de Minuit. On trouve sur le net des œuvres traduites en langue française mais non encore éditées ou épuisées de longue date.

Commentaire

À plusieurs titres, l’ensemble de cette œuvre monumentale nous intéresse, aujourd’hui en 2021. Non qu’on se sente obligé de souscrire à chacune de ses propositions, de ses thèses ou de ses conclusions étayées, documentées, argumentées, Georg Lukács nous interpelle, ici et maintenant, par les préoccupations qui sont les siennes, par la manière de les aborder, par l’intense travail d’approche culturelle qu’il y consacre et par la formulation pertinente et aigue des questions qu’il porte à l’endroit de ces préoccupations. Et non seulement la formulation des questions mais tout autant cette belle pratique rigoureuse, éveillée, insatisfaite, curieuse, exigeante, critique, prudente et déterminée des questionnements qu’il conduit à l’intérieur, voire de l’intérieur, de ces objets à penser. Ce n’est pas non plus que ses questions sont exceptionnellement originales – par rapport à ses pairs, dans les différentes disciplines où il opère – mais il travaille ardemment à les rendre exceptionnellement originelles. Et cela apparait comme une signature de son implication.
On pourra le vérifier dans La destruction de la raison. Une question centrale se pose à lui, dès la formation de la culture politique du parti nazi dans l’Allemagne d’après la Première Guerre mondiale (avant 1929), tout au long de leur montée et de leur prise de pouvoir, dans chaque moment de la Seconde Guerre mondiale mais encore, dans les dernières années de sa propre vie, plus de vingt après les faits historiques, au moment où s’affirment des conceptions culturelles en vue d’expliquer, de justifier et de liquider cet héritage encombrant, dans l’histoire de l’Allemagne. Cette question qui, d’une certaine manière, occupera toute sa vie, c’est celle de comprendre : Comment est-on passé du siècle des Lumières, de la Révolution française, aux camps de concentration et d’extermination du régime nazi ?
À cette question plusieurs réponses différentes ont été construites par les contemporain·es de Lukács: le plus grand nombre prétendra à un « accident de l’histoire » imprévisible sans relation aucune avec la grande tradition culturelle allemande, dont la responsabilité est entièrement à charge d’Hitler en tant que chef suprême  l’autre dénonce les camps en tant qu’ils sont l’aboutissement de l’esprit des Lumières, qui a autonomisé les sciences et l’industrie non seulement des dogmes de la religion judéo-chrétienne mais autant des limites – jugées excessivement étroites – de l’humanisme, hérité de ce même contexte religieux.
À cette question Lukács entend répondre que: non seulement il ne s’agit pas d’un accident de l’histoire mais encore que la formation de l’idéologie fasciste et nazie est le résultat d’un processus culturel de longue durée qui vise la déconstruction de la raison, héritée des Lumières, au profit d’une philosophie vitaliste irrationnelle. Et il entreprend l’étude culturelle de ce mouvement au cœur de la philosophie allemande, elle-même : de Schelling à Heidegger. Cette option excessivement courageuse affronte de manière frontale toute la culture bourgeoise, industrielle, bien-pensante qui a fait le lit du nazisme dans l’imaginaire des populations. Le très grand intérêt pour nous aujourd’hui n’est pas d’adopter – sans les discuter – les condamnations qu’il porte à Nietzsche ou à Schopenhauer. L’intérêt c’est qu’il ose dénoncer l’idéologie nazie comme le produit culturel, qui se vit comme « hautement » cultivé qui se forme au fil des débats et des pratiques philosophiques sur plus d’un siècle d’histoire industrielle. Et il ne se satisfait pas d’indiquer le sens, la route à suivre pour mener cette analyse, il prend sur lui d’en tenter la démonstration et d’entrainer son lecteur, sa lectrice, pas à pas, dans l’exploration et le défrichage de ce terrain culturel miné de l’irrationalisme, de la légitimation de l’irrationalisme à des fins de domination.

Extrait

En 1966, Georg Lukács publie une nouvelle préface pour le volume consacré à Nietzsche (voir la traduction française de Didier Renault dans le deuxième volume publié par les éditions Delga) – dont cet extrait (pages 181 et 182) est tiré :

« Puisque certains chapitres décisifs de mon livre, achevé en 1952, La destruction de la raison, sont aujourd’hui rendus accessibles à un large public, je souhaite très brièvement indiquer son rapport avec ce mouvement de protestation contre l’héritage du passé hitlérien de l’Allemagne qui se dessine, même si c’est tardivement. Dans ce livre, bien entendu, la problématique est plus restreinte. J’y parle avant tout de contextes intellectuels qui dans l’Allemagne du XIXe siècle révèlent l’irrationalisme philosophique comme une propédeutique objective à l’ère hitlérienne, situation dans laquelle l’apogée politique coïncide avec un niveau abyssal au plan théorique et humain, étant donné que l’irruption hégémonique de l’irrationalisme dans la philosophie allemande représente déjà une constante dégradation du point de vue de la philosophie authentique. Bien entendu, cette limitation du problème à la conception du monde philosophique n’implique pas un confinement à la pure contemplation. Il n’y a pas de vision du monde innocente: c’est l’une des thèses fondamentales de ce livre. De même que je sais que toute alternative réelle de la vie est déterminée par l’évolution socio-historique objective, il a toujours été évident à mes yeux qu’à l’occasion d’une décision entre alternatives, la conception du monde des acteurs ne saurait en aucun cas rester sans influence. Cela ne doit pas signifier une surestimation du rôle des œuvres philosophiques. Le nombre de ceux qui ont réellement lu Schopenhauer et Nietzsche ou même Heidegger et ont été directement influencés par eux dans leurs actions est infime. (Schopenhauer lui-même ne concédait à son éthique aucune validité pour sa propre conduite de vie.)

Cependant un rapport existe, même s’il est très indirect et médiat. D’une part, il n’est absolument pas nécessaire d’avoir lu un philosophe pour qu’il exerce une influence, parfois décisive, sur la conception du monde. Il y a tous les commentaires, des articles dans les revues et dans les journaux, des émissions de radio, entre autres. C’est là que se propage le contenu de nombreuses philosophies, souvent réduites ou déformées, mais aussi souvent efficacement réduites à l’essentiel. Il n’est pas nécessaire d’avoir lu Nietzsche soi- même ni de rien savoir du dionysiaque ou du retour éternel du même pour se forger, par ces intermédiaires, une bonne conscience à se comporter en “surhomme” vis-à-vis de son épouse ou de ses subordonnés. »

Mots-clés
Culture – Entendement – Fascisme – Hegel – Hitler – Irrationalisme
· Raison

Contenu
[* : Texte inédit.]

Tome 1 : « Schelling, Schopenhauer, Kierkegaard » – Présenta- tion : De destruction en déconstruction, par Aymeric Monville (5)
· I. Remarques préliminaires sur l’histoire de l’irrationalisme moderne
(23) – II. L’intuition intellectuelle de Schelling comme première manifestation de l’irrationalisme (59) – III. La dernière philosophie de Schelling (87) – IV. Schopenhauer (127) – V. Kierkegaard (181)
· Appendice : Comment surmonter le passé allemand ? (239) – Table des matières.
Tome 2 : « Nietzsche » – Préface : Nietzsche, par-delà l’innocence, par Aymeric Monville (5) – Nietzsche, fondateur de l’irrationalisme de la période impérialiste (51) – Postface : Comment surmonter le passé allemand ? (177).
Tome 3 : « De l’après-Nietzsche à Heidegger et Hitler » – Lukács et la destruction de la raison, par Domenico Losurdo (5) – IV. La philosophie vitaliste dans l’Allemagne impérialiste (39) – V. Le néohégélianisme
(173) – VI. La sociologie allemande de la période impérialiste (207) – VII. Darwinisme social, théorie des races et fascisme (281) – Postface : Sur l’irrationalisme de l’après-guerre (371) –

1

Ces informations historiques sont données par le traducteur Aymeric Monville dans la présentation du premier volume consacré à Schelling, Schopenhauer et Kierkegaard (page 5).

2

Aymeric Monville indique, dans la préface introductive au second volume consacré à Nietzsche (page 7) que la traduction du titre en langue hongroise s’est orientée dans le sens de : « Le détrônement de la raison – Critique de la philosophie irrationaliste ». En suivant Lucien Goldman, dans son introduction aux premiers écrits de Georges Lukács (en postface du volume consacré à La théorie du roman, éditions Gallimard), il ne semblerait pas sans intérêt de traduire le titre de l’ouvrage dans le sens d’une « déstructuration de la raison ».

3

Cette présentation me parait avoir pour principale vocation de justifier l’initiative qui est prise d’une nouvelle traduction, d’une nouvelle édition et de rendre légitime l’intérêt renouvelé pour Georg Lukács, au XXIe siècle, compte tenu de sa mise à l’index par les marxistes de stricte observance. Elle paraitra probablement un peu étrange au lecteur ou à la lectrice qui ne se sentirait pas nécessairement concerné·e par un tel plaidoyer en réhabilitation « familiale ». Elle est d’un très grand intérêt pour comprendre – sans les faire siennes – les raisons qui ont été avancées dans le but d’enterrer l’œuvre d’un des essayistes les plus passionnants de son siècle.

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