Mensonges & Canicules [Coup de gueule]
« Il nous ment, il nous ment
C’est du vent il nous balade
Il nous vend que des salades
Y en a marre des boniments »
Fabulous Trobadors, Il nous ment, Duel de tchatche, 2003.
Attendre que ça passe : pas de marge de manœuvre ?
193 millions d’habitant·es en Europe ont subi la canicule hors normes de juin 2026. En Belgique, pour cette semaine en surchauffe, on estime la hausse de mortalité à 39 %. Au pic de la canicule, les services d’urgence ont été pris d’assaut, saturés. Cela dit peu de choses de la souffrance, jour et nuit, d’une grande partie de la population, dans des villes en retard sur toute adaptation au dérèglement climatique, dans des logements non adaptés et toujours pas en voie de rénovation. Dans son premier bilan, l’IRM précise sur son site : « Les vagues de chaleur précoces et intenses accentuent la pression sur la santé publique, la disponibilité en eau et la nature, et augmentent le risque de sécheresse et de stress thermique. Le fait qu’une vague de chaleur de cette ampleur se produise dès le mois de juin s’inscrit d’ailleurs dans la tendance à des pics de chaleur de plus en plus fréquents et extrêmes observés en Belgique au cours des dernières décennies. » C’est dit très gentiment au regard de ce qui a été réellement enduré, quand on lit les témoignages de certains corps de métier, d’enseignant·es et étudiant·es, de citoyen·nes qui racontent leur survie dans des appartements à 40°. On peut parler d’une réelle mise en danger d’une part importante de la population. Pour beaucoup, il ne s’est pas agi de conditions pénibles de quelques jours, mais d’une réelle torture, qui laissera des traces psychologiques et physiologiques. On aurait pu s’attendre, de la part des personnes aux responsabilités, à l’expression publique d’une réelle et authentique empathie. · ma connaissance, on n’a pas vu le roi, la reine, le premier ministre se rendre dans les immeubles invivables. Je n’ai entendu nul·le ministre déclarer que l’on faisait fausse route en rétropédalant sur les politiques vertes, qu’il fallait relancer résolument toutes les politiques écologiques de prise en compte de la destruction de la planète, investir massivement dans la transformation de la société. Des petites mesures, des réunions où l’on va parler de la canicule et des dispositions à prendre. Un catalogue de bricolage de la ministre de l’Enseignement qui ferait franchement rire s’il n’était pas cynique. Une polémique démagogique sur la climatisation pour faire passer le temps. Mais le cap de la rigueur est sans appel : il n’y a plus d’argent dans les caisses de l’État, impossible donc d’investir dans des politiques structurelles de préparation de la société aux conséquences de la destruction de notre habitabilité planétaire. Sous-entendu : oui, il va y avoir des sacrifié·es, des gens qui vont souffrir plus que d’autres, mais on ne sait rien y faire, c’est ainsi.
Déni de catastrophe ? Politisons les canicules !
« C’est normal » (Areski avec Brigitte Fontaine dans la chanson « L’incendie », 1974 )
C’est vraiment sidérant. Nous vivons donc dans un régime d’existence qui en est venu à détériorer gravement l’environnement dont nous avons besoin pour vivre. Ce régime, de manière évidente, mis sous tension par un évènement climatique extrême – et que les climatologues qualifient de léger par rapport à ce qui nous attend – occasionne de sérieux préjudices existentiels. De toute évidence, nous sommes tributaires d’un système économique qui est incapable d’enclencher les réformes politico-écologiques qui s’imposent (notez qu’en général, depuis des décennies, « réforme » s’entend dans un sens strictement d’adaptation aux dogmes néolibéraux), ou, mieux, qui ne le souhaite pas. Indifférent aux dangers que ses mécanismes extractivistes font peser sur les habitant·es de la planète. À aucun moment, nous ne voyons venir à nous des décideur·ses pour admettre l’évidence, regarder les choses en face : « On va dans le mur, il faut changer de système, on n’a pas la solution, faut qu’on discute ! » Mais non tout semble normal, il suffit de rétablir les finances de l’État, après ça ira mieux…
C’est dans cette configuration ahurissante de fuite en avant politique qu’il est bon d’entendre Christophe Cassou, climatologue, directeur de recherche au CNRS, co-auteur du rapport du GIEC : « Oui, il faut politiser les canicules. On doit dénoncer la défaillance des partis politiques en responsabilité, dans le maintien de la sécurité des personnes et des biens face aux risques climatiques. Tous doivent intégrer ces enjeux caniculaires, comme les autres évènements extrêmes, au sein d’un changement profond de la société. Ce projet passe par un questionnement sur nos modes de vie, sur notre rapport aux ressources, sur les inégalités sociales qui doivent se traduire par des mobilités et une alimentation différentes, une agriculture résiliente, une électrification des usages, etc. Il faut électrifier mais pour qui, pour faire quoi ? »n
Déni de science
Il n’est probablement pas inutile de rappeler que l’écologie n’est pas le programme d’un parti politique, en concurrence avec d’autres partis, mais une science. Une science sur laquelle doit s’appuyer toute politique désireuse de restaurer l’habitabilité de la planète et de ménager, pour chacun·e, une existence présente et future digne de ce nom. Le respect de la dignité de tous et toutes, rappelons-le, est un droit fondamental. Vous n’y avez pas droit quand votre appartement frôle les 40° (voire plus). Ce qui ne signifie pas que tout le monde en viendrait à penser et sentir la même chose. L’écologie fonctionne au pluriel et admet une grande diversité de sensibilités, dans le respect des connaissances établies et des règles du débat démocratique.
En ne prenant pas compte de l’état des connaissances scientifiques sur les questions écologiques, indispensables pour penser la place de l’humain dans l’ensemble du vivant – et donc repenser son système économique et son modèle culturel d’organisation de la vie sociale –, les politiques, l’ensemble des décideurs et décideuses, installent au cœur de la gestion des affaires publiques, un déni de la science, le déni de la recherche de la vérité, de ce qui, en tout cas, s’en approche le plus et doit éclairer les décisions à prendre pour le bien de tou·tes, interdépendance entre humains et non-humains comprises. C’est gangrener la démocratie par un discrédit jeté sur les travaux scientifiques censés éclairer les décisions humaines, discrédit qui s’installe et stagne dans l’opinion publique du fait d’entendre d’une part les scientifiques alerter sur la situation climatique et de constater d’autre part que les dominant·es n’en tiennent absolument pas compte.
Ce déni de la science n’est pas une « distraction », il est préparé, travaillé par un tissu d’influences et d’intérêts privés que pointe Christophe Cassou : « Un tissu complexe d’acteurs politiques et économiques avec des alliances de circonstances entre les lobbys économiques, les grands groupes financiers, les politiciens, certains chefs de partis et certains groupes de presse, etc. Les parlementaires ont une responsabilité majeure dans cette dynamique de frein car ils sont les « faiseurs de loi ». Alors que leur mission est de protéger les personnes et les biens, ils actent l’impréparation généralisée et les régressions en matière d’adaptation et d’atténuation qui accentuent les risques. Certains élus ou partis sont les “bras armés” d’influences diverses. À l’échelle internationale, les lobbys des énergies fossiles sapent les efforts de transformation du système énergétique avec une attaque de plus en plus virulente envers les sciences du climat et envers les traités environnementaux. »n
Ce déni de la science et des connaissances n’est pas innocent. Il a une visée précise. On le voit à l’œuvre dans les nombreuses attaques dont font l’objet les libertés académiques, le travail de journaliste des médias publics, les lieux culturels critiques, les enseignant·es, quand il est réclamé que chercheurs et chercheuses, enseignant·es et journalistes fassent preuve de « neutralité ». C’est la règle dans les pays autoritaires, totalitaires. Et la tendance, virale, atteint aussi nos démocraties. Aux USA, l’administration a publié une liste d’une centaine de mots interdits dans les demandes de subventions publiques, on y trouve « climat » et « femme ». En France, en Belgique aussi, des universités, des chercheur·ses, des médias publics sont ponctuellement attaqué·es pour leur manque de « neutralité ».
Pour être encore plus précis, ce qui se place ainsi au centre du fonctionnement de nos démocraties est une « stratégie plus globale et plus destructrices […] qui consiste à mettre en doute les procédés de la science, ainsi que les méthodes de l’expertise savante et leurs résultats, afin de semer le doute sur les conséquences qu’il faudrait en tirer pour se protéger des risques qu’elles mettent au jour (environnementaux, climatiques, sanitaires, etc.). Ce faisant leur objectif est simple. Ce qui leur importe par-dessus tout est que le savoir n’ait plus sa part dans une prise de décision politique qui pourrait en tenir compte pour limiter ces risques, indépendamment des conséquences que présenterait cette limitation pour la préservation de leurs intérêts industriels, économiques ou financiers immédiats. »n
Déni de vérité, triomphe de l’opinion
Pour Marc Crépon, cette stratégie du déni de la science vise principalement à faire prévaloir « l’opinion » sur la « vérité ». Nous en avons un bel exemple avec Mr. Bouchez qui ne cesse de se présenter en homme disant la vérité : il dit bien, avec franchise, son opinion, mais pas « la vérité ». La confusion entretenue à ce niveau est gravissime. Brandir ainsi son opinion en étendard de la vérité, c’est rejoindre ceux et celles qui font de la « neutralité » une « arme de guerre » contre les chercheur·ses, les programmes de recherche, les enseignant·es et qui « n’ont d’autre objectif que de dévaloriser, sinon réduire à néant les procédures d’établissement de la vérité, les protocoles de sa validation, le rapport au temps patient et au langage rigoureux qu’ils impliquent. Tous les moyens leur sont bons pour éviter, à n’importe quel prix, que la reconnaissance pourtant légitime d’une différence entre le savoir et l’opinion les empêche de soutenir tout et n’importe quoi, en n’ayant d’autre stratégie que l’imposition d’un rapport de force qui leur serait bénéfique. Exiger une “neutralité” des chercheurs et des enseignants ne revient pas seulement à neutraliser leur parole, c’est-à-dire les museler. Cela consiste avant toute chose, à valoriser en retour les hypothèses les moins fondées, les plus fantaisistes, mais aussi les plus dangereuses, sinon à les soutenir.
On l’a compris, instaurer le régime de l’opinion contre celui des connaissances vérifiées, débattues, libérer la jungle du n’importe quoi, du moment que ça rapporte des voix, n’est pas sans s’inspirer des stratégies de l’extrême-droite, à l’origine d’ailleurs de la reculade sur les questions climatiques et environnementales.
Pourquoi est-ce une menace ? Parce que le discrédit du savoir, de l’étude et de leurs engagements profite toujours aux passions les plus négatives. Intimer aux enseignants-chercheurs de ne pas se mêler des grands débats sociétaux, moraux et politiques du moment, au nom de cette exigence de “neutralité”, censée les réduire au silence, revient en effet, à laisser le champ libre à l’instrumentalisation la plus régressive de ces mêmes débats. » (p. 170) Prévalence du n’importe qui, instrumentalisation régressive des débats, tout profite pour les manœuvres des lobbys.
On l’a compris, instaurer le régime de l’opinion contre celui des connaissances vérifiées, débattues, libérer la jungle du n’importe quoi, du moment que ça rapporte des voix, n’est pas sans s’inspirer des stratégies de l’extrême-droite, à l’origine d’ailleurs de la reculade sur les questions climatiques et environnementales. Le déni de la science, des connaissances vérifiées, glisse facilement vers l’intolérance à l’égard de toute opposition. C’est un danger pour la démocratie.
Déni des droits
Comment, en étant aux responsabilités, garant·e d’une vie digne pour tou·tes, peut-on ne pas être bouleversé·e, au point de changer, démissionner, en constatant le mal que génère la politique que l’on mène et que l’on assure être la seule valable ? Comment s’accommode-t-on d’être responsable de tant de souffrance ?
Je pense qu’il faut aller chercher les explications dans les mécanismes qui ont rendu possible, tout au long de l’histoire, l’indifférence des un·es à l’égard du destin tragique de certain·es. Pour s’en foutre à ce point de tous ces gens, tou·tes ces jeunes, qui cuisent dans leurs tours, leurs immeubles non isolés, je crois qu’il faut, mentalement, au niveau de la représentation du réel, les avoir déshumanisé·es. Comme dans l’histoire, tous les régimes autoritaires ont déshumanisé les catégories de personnes qu’ils désignaient comme bouc émissaires, bonnes à persécuter. Ceux et celles qui souffrent le plus d’événements climatiques extrêmes peuvent très bien, par le haut de la pyramide sociale, être considérées comme les perdant·es du système économique en place. Quantité négligeable.
Ce qui est en train de se passer, ce qu’endure des millions de personnes, du fait de l’imprévoyance politique, de l’impuissance ou la non-volonté de s’engager dans la mise au point d’un système économique adapté aux enjeux climatiques, cette mise en danger systémique des personnes, localement, nationalement, internationalement, cette non-assistance de personnes mises en danger, tout cela est de nature à inspirer des mobilisations pour demander justice, réparation et bifurcation politique autant qu’économique. Les militant·es du climat espèrent que l’impact émotionnel de la canicule conduira la société civile à se remobiliser.
Pour demander justice – par exemple face aux effets du dérèglement climatique –, il est indispensable de pouvoir s’appuyer sur la dimension inconditionnelle de droits adéquats, reconnue, respectée par toutes les parties. Par exemple les droits humain, le droit international, les droits culturels sont des leviers potentiels. Sauf que leur universalité est de moins en moins reconnue et effective. On peut se demander quelles forces ont encore aujourd’hui les droits humains fondamentaux pour faire pression sur nos décideur·ses, en faisant jouer leur sens de l’éthique ? Nous vivons en effet dans des États qui, avec leur politique migratoire – et celle de l’Europe qu’ils ont approuvée –, se sont assis sur les droits humains. C’est le premier pas qui compte pour se sentir libéré·e du poids de ce qui requiert un soutien complet et inconditionnel. Ces mêmes États ont laissé les droits internationaux se réduire à peau de chagrin, sans réaction devant la menée au grand jour de ce qui présente toutes les caractéristiques d’un génocide, continuant à commercer avec des pays qui pratiquent l’agression territoriale, le déplacement de population, les arrestations arbitraires, les crimes de guerre… La menace terroriste a légitimé toutes une série d’entorses aux principes de l’État de droit.
Il n’est pas inutile de rappeler à quoi consent l’Europe, au niveau migratoire, pour mesurer l’ampleur d’une régression de grande amplitude sur les droits humains : « Pour peu que les migrants soient abandonnés à leur sort au milieu des océans, pourchassés, sinon traqués dans les pays où ils ont trouvé refuge, jusqu’à la porte des écoles, assassinés par les forces de l’ordre en toute impunité, comme c’est aujourd’hui le cas aux USA, que les familles soient séparées, que les uns et les autres soient parqués dans des camps de fortune, réduites à des conditions d’existence indignes, qu’ils soient harcelés par les autorités et maltraités par les populations, c’est l’horizon de la justice que l’on doit à quiconque, quel qu’il soit et d’où qu’il vienne, qui recule, qui s’efface. » (p. 112)
Les souffrances infligées par la canicule sont bien plus qu’un aléa météorologique : présentées comme inéluctables, un fait naturel, « la faute à personne », elles contribuent à banaliser une violence politique qui affaiblit le recours aux droits comme garantie de la satisfaction des besoins vitaux les plus élémentaires. D’où l’importance de politiser la canicule.
Cet horizon de justice, face à la crise climatique, est balayé sous le tapis, par l’inaction écologique du politique. Cet horizon de justice recule, s’efface quand les droits censés aider à son instauration perdent en efficacité, en légitimité, au gré de la « re-légitimation d’une forme de violence dont on aurait pu croire la proscription et la condamnation acquise une fois pour toutes. Parce qu’une telle croyance a pour effet la mise en sommeil de la critique, ces voyants sont les vecteurs d’un éveil de la raison qui nous rappelle encore une fois, envers et contre toutes les forces qui nous assoupissent, qu’il n’y a pas d’éradication du mal. Le pire peut donc toujours revenir. Voilà pourquoi c’est se bercer d’illusions qu’imaginer la protection du droit acquise définitivement. Il n’est aucun droit, aucune liberté qui ne puisse être supprimée, à commencer par l’ensemble des droits qui garantissent la satisfaction des besoins vitaux les plus élémentaires… jusqu’au droit d’exister. » (p.112)
Les souffrances infligées par la canicule sont bien plus qu’un aléa météorologique : présentées comme inéluctables, un fait naturel, « la faute à personne », elles contribuent à banaliser une violence politique qui affaiblit le recours aux droits comme garantie de la satisfaction des besoins vitaux les plus élémentaires. D’où l’importance de politiser la canicule.
Enrayer la régression grâce au vivant, faire évoluer nos droits
Relancer une dynamique pour une perfectibilité des droits fondamentaux passe probablement par la prise en compte d’un nouveau droit, en phase avec la période que nous vivons, et qui viendrait relancer, ranimer, vivifier le recours à tous les droits déjà existants, venant en quelque sorte, les compléter. Les booster. C’est ce que proposent Baptiste Morizot (philosophe) et Laurent Neyret (professeur de droit) dans leur fascicule Liberté, Dignité, Habitabilitén. Le droit à l’habitabilité, pour tous et toutes, est inséparable de la prise en compte de tous les éléments dont dépend une vie digne, équitable, pour tous et toutes sur Terre. « L’habitabilité n’est donc pas un état donné, un acquis géologique ou astronomique que nous aurions reçu une fois pour toutes – c’est un processus vivant, fragile, qui se refait à chaque instant. C’est cette capacité de la vie à créer et maintenir nos propres conditions d’existence qui est aujourd’hui dégradée. Et cette capacité, parce qu’elle est partout simultanément à l’œuvre, est insubstituable : aucune technologie ne peut compenser sa dégradation. » (p. 22)
La politique de dégradation des conditions d’existence sur Terre va de pair avec la déshumanisation de ceux et celles qui sont aux premières lignes. Cette déshumanisation est mise en œuvre par des politiques de plus en plus inhumaines, ne prenant plus en compte les besoins réels correspondant à une vie bonne et digne. C’est ce que clament les nombreuses manifestations actuelles contre les réformes de l’enseignement, la dégradation du régime de pensions, les coupes budgétaires dans le social et le culturel : le désir est grand, et multiforme, d’un changement de cap vers une société plus humaine, à tous les niveaux. Il est donc urgent de replacer l’humanisme au centre du projet de société du futur. À cet égard, Morizot et Neyret convoquent Gilbert Simondon : « Chaque époque doit découvrir son humanisme, en l’orientant vers son danger principal d’aliénation ». L’humanisme change de forme en fonction du « visage que prend l’inhumain à chaque époque. Celui de la Renaissance s’est forgé contre l’écrasement de la pensée sous le divin ; celui des Lumières contre l’arbitraire du pouvoir ; celui de 1945 contre la déshumanisation industrielle. À chaque fois, le bouclier s’est forgé en réponse à la métamorphose de la menace. » (p. 36)
Et aujourd’hui ? « Quel est notre danger principal d’aliénation ? Il tient en une phrase : la destruction des conditions vivantes de notre propre existence est devenue le fonctionnement normal de notre économie. […] Voilà notre aliénation : le monde vivant a été désanimé – réduit à un décor de ressources passives – et cette désanimation est devenue un modèle de production, un régime juridique, un mode de vie, où détruire ce qui nous fait vivre est léger, banal et rentable. » (p. 36)
Contre cette désanimation, donnons forme et vie à un humanisme relationnel, prenant compte des échanges entre toutes les composantes du vivant. « Le principe habitabilité repose sur un cadre théorique qui donne une valeur d’existence aux relations entre les termes autant qu’aux termes eux-mêmes – humains, espèces, milieux, etc. Ce qui compte, ce ne sont plus seulement les êtres, mais les liens qui les font être. Ce changement de perspective lui permet d’échapper au conflit entre anthropocentrisme et écocentrisme, puisqu’il est centré sur les interdépendances. Ni anthropocentré, ni écocentré : relatiocentré.
Défendre les conditions d’habitabilité pour la vie, ce n’est pas sacrifier l’humain au profit du non-humain : c’est défendre ce sans quoi il n’y a pas d’humain du tout. » (p. 41)
Mais qui oserait dire ne pas vouloir défendre l’habitabilité ? Être contre les conditions que requiert l’habitabilité ?
Convergence des luttes et des savoirs au profit de tou·tes
Habiter la terre, l’habiter dans de bonnes conditions, de façon juste et équitable, cela devrait « parler » à beaucoup. Cela ne pourrait-il pas aider à une convergence des savoirs et des luttes pour garantir cette habitabilité à tous et toutes, forçant les politiques à revoir leur copie, à rompre avec les lobbys des énergies fossiles, de l’agro-industrie, et à désormais élaborer les politiques avec les citoyen·nes. Cette habitabilité ne peut être caractérisée sans convoquer les droits humains fondamentaux, les droits culturels, le droit international, ceux-ci retrouvant un champ d’action alors renouvelé, avec de nouvelles perspectives. Les techniques de mise en veilleuse des droits humains sont connues et actionnées sans vergogne au nom de dangers plus grands, menaçant le bien-être des populations (les migrations, les wokes, les terroristes…) Mais qui oserait dire ne pas vouloir défendre l’habitabilité ? Être contre les conditions que requiert l’habitabilité ? Bien entendu, des idéologies excluant telle ou telle catégorie du droit à l’habitabilité, réservant à une minorité le droit de profiter de la vie, ça existe, ça existera encore, mais le débat ne pourra qu’être plus explicite et centré sur l’essentiel, en replaçant au centre les savoirs au service de l’habitabilité. Restons optimistes, emparons-nous de cette proposition de Morizot/Reynet, faisons-la circuler, mettons-la à l’épreuve, demandons au politique d’y répondre…
Christophe Cassou, Libération, 21/06/2026 : à consulter ici.
Ibid.
Marc Crépon, Régressions. Des temps sombres à venir, Verdier, 2026, p. 184.
Baptiste Morizot, Laurent Neyret, Liberté, Égalité, Habitabilité. Donner au siècle la valeur qui lui manque, Gallimard, 2026.
