Louis Pelosse
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dossier

Ce que je veux, c’est écouter pousser mes cheveux

Entretien avec Élodie Vandenplas, autrice et interprète

18-07-2022

Ce que je veux, c’est écouter pousser mes cheveux est un seul-en-scènen sur la thématique du temps, et plus précisément sur l’accélération sociale. Élodie Vandenplas propose un récit intime et documenté qui nous questionne sur la nécessité de ralentir nos rythmes de vie pour une plus grande présence au monde et pour penser notre « droit au temps ».

Propos recueillis par Maryline le Corre, coordinatrice à Culture & Démocratien

Dans ce spectacle, vous interrogez nos rythmes de vie, dans une société où une accélération continue s’impose à l’individu dans tous les domaines. Qu’est-ce qui vous a poussée à faire ce spectacle ? Quelles sources avez-vous mobilisées pour développer ce constat ?
Je ne savais pas que j’allais écrire un spectacle sur le temps mais depuis plusieurs années, c’était un concept qui m’attirait. Parfois je me sentais aussi en colère face à des propos sur le temps, sans vraiment savoir pourquoi. Et puis, c’est un sujet tellement vaste, abstrait, transcendantal, que je ne savais pas par où commencer ni comment l’aborder, n’étant ni philosophe ni physicienne. Par contre, j’avais lu ou vu des choses qui m’avaient touchée. Je pense notamment à l’essai de Denis Grozdanovith Petit éloge du temps comme il van. J’avais aussi été subjuguée par l’exposition Kairos au château de Gaasbeek, imaginée par la philosophe Joke Hermsen. Il s’agissait finalement de bulles spatio-temporelles pour expérimenter le temps « comme il va ». Par contre, je devais me rendre à l’évidence qu’une fois la tête sortie des bouquins ou des expos, je retournais presque instantanément dans une torpeur, un rythme effréné. En tombant sur les recherches d’Hartmut Rosan mais aussi de Lothar Baiern sur l’accélération, j’ai trouvé une grille de lecture qui me permettait de comprendre intellectuellement ce que je ressentais. En lisant ces auteurs, c’est comme si le fil rouge se dessinait dans mes bouts de papiers ou comme si j’illustrais finalement, par mon vécu et les ressentis glanés de mon entourage, un propos plus technique.

Vous parlez du sentiment d’être perpétuellement en retard, au travail, d’avoir une liste interminable de choses à faire où des urgences s’ajoutent à des urgences. Que dire sur ce sentiment d’urgence permanente ?
C’est un sentiment que je pensais relégué à la sphère professionnelle, et comme je venais du monde du business, j’imaginais que c’était une des caractéristiques intrinsèques à ce milieu et liées aux techniques de management. J’ai ensuite travaillé dans d’autres secteurs et j’ai pu, comme beaucoup, faire le constat que cette urgence permanente était une forme de pénibilité généralisée, exprimée par beaucoup de travailleur·ses et commune à (presque ?) tous les secteurs. Dans ces circonstances, il parait difficile d’éprouver une satisfaction liée à un travail bien fait, un sentiment d’utilité réelle − même quand on est dans le secteur du soin ou de la santé −, un bien-être au travail ou même le plaisir du travail.

Ce sentiment n’est d’ailleurs plus circonscrit au monde du travail. À présent, il faut être actif·ve autant dans la vie professionnelle que dans la vie sociale. Y a-t-il une injonction sociale à gérer sa vie privée comme sa vie professionnelle ?
Hartmut Rosa pose la question suivante : « Une pression uniforme semble s’exercer sur nos épaules, de quelle nature est-elle ? » Il est vrai que certaines personnes ressentent cette injonction permanente de devoir maitriser leur emploi du temps. C’est comme si on était soumis·es à une nécessité absolue de devoir rentabiliser chaque moment de notre vie, que ce soit au niveau professionnel ou dans notre manière de gérer nos loisirs, nos vacances, notre vie de famille. Il semblerait donc qu’il y ait un impératif sociétal à être actif·ves partout, tout le temps. C’est pourquoi l’activation de l’individu est organisée dans tous les domaines. Je pense par exemple aux patient·es-acteur·ices, qui prennent en charge leur propre santé via les plateformes numériques.

« Je dois être
une travailleuse active,
une citoyenne active,
une mère active,
une amoureuse active,
une chômeuse active,
une dormeuse active,
une patiente active,
Je devrais être une séniore active, […]
Ni utile ni bonne à rien
Devrais-je organiser ma mise à mort activen ? »

Cette activation n’est possible que par une disponibilité, une réactivité et une mobilité poussées à l’extrême, ce qui demande de l’énergie et du temps. Cette manière de fonctionner peut convenir à certaines personnes sans doute, mais pas à tout le monde. Elle peut convenir pendant une période de la vie, mais sans doute pas tout le temps.
Sur le long terme, elle est source de mal-vivre puisqu’elle ne fait que renforcer l’impression que le temps nous file entre les doigts et que nous ne sommes pas maitres·ses de nos parcours, nos histoires de vie personnelles et collectives. Alors, quels sont les moments de répit permis ? Quelles sont les alternatives pour celles et ceux qui ne peuvent maintenir cette cadence ? Comment le temps est-il réparti entre les hommes et les femmes ?  Qui a les moyens de s’extraire, si besoin, de cette frénésie ? Qu’en est-il de notre « droit au temps » ?

« Nous ne vivons pas dans une époque, mais dans un délain. »

L’épuisement pointe, pourtant le sommeil ne vient pas/plus. Vous êtes insomniaque. Le repos n’est-il plus permis même la nuit ? Comment résister face à une exigence de productivité, d’efficacité au travail quand on ne trouve pas le repos ?
Beaucoup d’études le soulignent, les troubles du sommeil, dont les insomnies, sont en augmentation continue depuis plusieurs décennies et ce davantage dans les pays industrialisés. Aujourd’hui, entendre prononcer « je suis fatigué·e/je ne dors pas bien » est si fréquent qu’il y a une tendance à le banaliser.  Notre société est fatiguée et ça semble normal. Au même titre que l’angoisse, les troubles de l’attention, les épuisements, le burn-out, etc., la fatigue chronique est symptomatique d’une société épuisée, basée sur un modèle capitaliste néolibéral mondialisé, qui teste et épuise à l’infini nos ressources psychiques et physiques.

Mais l’insomnie c’est comme le temps, ça se gère (formations, psychanalyse, développement personnel, etc.). Que dire sur cette idée que l’individu est responsable de son manque d’adaptabilité ou de sa mauvaise gestion du temps ?
On nous fait surtout croire que ça peut/doit se gérer au niveau individuel, que c’est lié aux capacités de l’individu à se mettre en projet et à sa propre autonomie dans la société. C’est donc un discours très culpabilisant qui pousse à la remise en question, aux doutes permanents et à la diminution de la confiance en soi.  Pour un individu riche de temps ou d’argent, il est aisé d’aménager des moments de décélération pour souffler. Mais pour celles et ceux qui ont des difficultés à joindre les deux bouts, qui ont une famille à charge, les travailleur·ses précaires, les familles monoparentales, etc., faire face aux diktats de la vitesse, comme le décrit Hartmut Rosa, est presque impossible. La société de l’accélération exerce une violence sur le vivant, sur l’être humain. Elle génère un trop-plein sociétal qu’on colmate à coup de solutions à court terme mais qui ne peuvent se substituer à des mesures structurelles, institutionnelles. Il est important d’aborder la réappropriation du temps comme un enjeu de lutte collective pour un bien-être personnel plus durable mais aussi comme un levier de réduction des inégalités sociales.

Vous proposez un récit personnel mais vous ne parlez pas que de vous. Au-delà des interactions avec le public (quizz, etc.), la conférence est ponctuée de lectures de témoignages. Pourquoi cette mise à distance vous a-t-elle semblé nécessaire ?
Le point de départ est un constat basé sur mes expériences, mes observations, puis enrichi par d’autres points de vue et parcours de vie. Le quizz permet au public de se positionner et de valider un contenu. Et pour moi, c’est hyper important que chacun·e puisse se dire « ok je reste » ou au contraire « je me barre, j’ai plus important à faire de mon temps ». J’avais évidemment besoin de valoriser aussi d’autres récits. Ils sont porteurs d’un autre regard, ils nuancent le propos et amènent certainement plus de densité et des clés de compréhension sur ce sentiment d’accélération. C’est aussi une manière de me connecter à une forme de parole collective par la mise en lien de témoignages individuels.

Vous proposez un moment de « pause musicale » pendant la conférence. Ralentir, c’est possible selon vous ? Se reconnecter au sensible ? Comment ?
Oui les pauses sont possibles. Elles sont surtout nécessaires et vitales dans un régime-temps qui dévore. Des pauses, pour prendre conscience de nos liens serrés avec le dieu Chronos, pour nous rendre compte du fracas qui vient. Ralentir pour revoir son rapport au monde, les liens que nous entretenons. Ralentir pour se reconnecter à ce que l’on veut vraiment au plus profond de nous, comme projet de vie privée mais aussi comme projet de société. Ralentir pour sortir d’une vision à court terme, pour plus de cohésion et de démocratie. Le temps n’est pas une valeur et pas une marchandise comme une autre. Il ne se vend pas au rabais. Le temps est une richesse, un bien, une ressource commune à redistribuer de manière équitable.

Laisse
Ralentis.
Ralentis.
Ralentis ton pas.
Vas plus lentement que l’appel de ton pouls.
Décélère.
Décélère.
Décélère ton désir
Et disparais sans excès.
Ne prends pas ton temps
Et laisse le temps te prendre –
Laisse.

Leonard Nolens (1947)
Traduction : Maxime Schouppe

 

Image : © Louis Pelosse

1

Conception et interprétation Élodie Vandenplas – Mise en scène avec Émeline Marcour – Regard dramaturgique Sophie Muselle – Création lumière et régie Charlotte Bernard.

2

Propos recueillis en avril 2022.

3

Denis Grozdanovith, Petit éloge du temps comme il va, Gallimard, 2014.

4

Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, La Découverte, 2010  Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive, La Découverte, 2012  Résonance, une sociologie de la relation au monde, La Découverte, 2018.

5

Lothar Baier, Pas le temps ! Traité sur l’accélération, trad. Marie-Hélène Desort et Peter Krauss, Actes Sud, 2002.

6

Extrait du spectacle Ce que je veux c’est écouter pousser mes cheveux, d’Élodie Vandenplas.

7

Günther Anders, Le Temps de la fin, L’Herne, 2007.

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