Charles Michel et le n’importe quoi sur les migrations
Pierre Hemptinne, membre de Culture & Démocratie
Début novembre 2024, monsieur Michel livre ses réflexions politiques de président du Conseil de l’Europe sur le départ. Une sorte de bilan. Sur la politique migratoire de l’Europe, il assume et s’emploie à la légitimer au mépris des faits, en actionnant une sorte de réalité alternative. Même pas des contre-vérités mais du n’importe quoi – du bullshit. Un registre rhétorique qui se répand, triomphe avec Donald Trump, s’affranchit des règles de la saine controverse, mine la démocratie. À ce jeu, c’est le plus culotté qui l’emporte ! Qui est perdant ? À travers l’exemple des propos tenus par Charles Michel, Pierre Hemptinne aborde la question du régime de vérité démocratique, de ses ressorts et du rôle des médias, des chercheur·ses et des acteurs associatifs dans le renforcement de la démocratie.
Quand la politique fait avaler de travers, danger !
Début novembre, au petit déjeuner, sur les ondes de la RTBF, j’entends un extrait d’entretien avec Charles Michel, bilan de sa présidence au Conseil de l’Europe. Jusqu’à ce que ses déclarations sur l’immigration me fasse avaler de travers. D’une voix paisible, imprégnée du nouveau bon sens en (a)politiquen, ce haut responsable européen assène une série de pseudo « vérités » et de certitudes qui ne se peuvent concevoir et s’énoncer qu’en s’affranchissant de toute dépendance au réel. Ce qui permet de déclarer le contraire de ce qu’on fait (par exemple défendre les personnes migrantes contre les passeurs alors qu’on les met en danger). Comme toute novlangue qui se respecte, et qui a besoin d’un contexte dramatisé et biaisé pour faire passer les assertions les plus massives. Au diable la complexité souvent invoquée par ailleurs ! Si l’on ne contrôle pas les migrations, le risque est que les « citoyens européens perdent confiance sur tout le reste ». Ainsi il est affirmé sans complexe que l’immigration est politiquement centrale, qu’elle détermine le degré de confiance des citoyen·nes à l’égard du politique, et que c’est donc ça qui pourrit notre démocratie. Un présupposé somme toute assez ordinaire pour valider et activer un bouc émissaire. Il n’est pourtant pas idiot de prendre la question autrement : si la politique s’employait à résoudre les inégalités économiques, à évacuer toute « peur du lendemain », à assurer le bien-être quotidien, à solutionner démocratiquement les défis de l’inhabitabilité collective de la planète, il n’y aurait probablement même pas de problématique d’immigration.
Noyer le poisson de la légitimité démocratique : à qui profite le crime ?
Il y a ensuite cette figure de magie, opérée au culot, faisant des passeurs la seule source du problème et permettant ainsi d’habiller la politique migratoire répressive en exemple de démocratie. Il faut bien lire, après le passage à la radio, le texte sur le site de la RTBF, pour s’assurer avoir bien entendu : « Si on donne le sentiment que ce sont les mafias, les criminels et les passeurs qui, moyennant le paiement de 10.000 $, décident qui va prendre le risque d’aller mourir en mer, et sinon qui va venir sur le territoire, alors on a un problème majeur de légitimité démocratique. » Or, dans les faits, ce qui se passe est tout autre : si la politique migratoire respectait les conventions internationales et le droit de libre circulation pour toutes les personnes en danger dans leur milieu de vie, il n’y aurait pas de « mafias, de criminels, et de passeurs ». Les migrant·es prendraient le train, l’avion, le bateau en toute sécurité jusqu’à ce qu’ils et elles puissent effectuer leur demande légale d’asile. Si les passeurs transforment la précarité des personnes migrant·es en marché mafieux juteux, c’est grâce à tous les obstacles que le politique dispose sur tout leur parcours pour « dissuader » les migrations. Y a-t-il dès lors une once de décence et d’éthique dans le fait de lier « légitimité démocratique » à cette lutte contre les passeurs ? Quel talent, quel culot ! Et au cas où, nouveau coup de massue du bon sens politique : « la confiance, c’est un fait démocratique », ce n’est ni de droite, ni de gauche, rien à voir surtout avec les extrêmes ! La légitimité et la confiance démocratiques, encore une fois, ne peuvent découler que de la capacité à traiter des vrais problèmes des gens : l’égalité économique, un avenir sans anxiété, une alimentation saine, un travail porteur de sens, la capacité à s’impliquer dans la vie démocratique, la crise climatique enfin prise en mains avec des résultats et une vision positive de la sobriété.
En conditionnant la « confiance démocratique » à une politique migratoire répressive et bafouant les droits humains comme seule voie possible, ni de droite, ni de gauche, Charles Michel naturalise une idéologie. C’est la même chose quand on prétend qu’il n’y a pas d’autre système économique que la croissance associée à l’exploitation illimitée des ressources naturelles, ou que le numérique à tout va est la continuation logique et naturelle de l’histoire des technologies humaines… À se demander, finalement, en quoi cela vaut-il encore la peine de voter ?
Le rôle des médias
Ce qui est surprenant, c’est que cela est présenté comme exprimé lors d’un « entretien », et non comme une tribune personnelle. Un entretien, en principe, correspond à un échange, un dialogue. Or, à aucun moment, le journaliste n’intervient pour souligner l’un ou l’autre contre-sens ou approximation. Manque d’informations, de connaissances du sujet, complaisance (in)volontaire ? De la part d’un média public censé œuvrer à l’esprit critique, combattre les fake news et s’engager dans l’éducation aux médias, on pourrait attendre un peu plus d’esprit de saine controverse, constructive. La prétendue « neutralité des médias », historiquement, a toujours profité principalement aux pulsions anti-démocratiques et, actuellement, à l’extrême droite. Dans son dernier ouvragen, Éric Fassin rappelle des propos de Jean-Luc Godart : « L’objectivité à la télévision, c’est cinq minutes pour Hitler, cinq minutes pour les juifs. » Avant de préciser : « La résistible ascension du néofascisme n’appelle pas la neutralité du débat ; elle requiert l’engagement du combat. » (p. 65) Or, précisément, n’en déplaise à M. Michel, les idées qui orientent la politique des 27 en matière d’immigration est bien d’inspiration néo-fasciste.
Droits humains : les 27 sans ambiguïté
Comme souvent, le meilleur est gardé pour la fin. Charles Michel conclut ce bref passage sur l’immigration par le constat que « dans leur débat sur la migration, les 27 n’ont jamais été ambigus sur le respect du droit international, des conventions internationales qui protègent les demandeurs d’asile ». Peut-on lire dans ce « n’ont jamais été ambigus », l’aveu que, comme on le pense, les 27 ont bien décidé de mépriser le droit international et les conventions internationales de protection des demandeur·ses d’asile ? Mais non, bien entendu, il subsiste une ultime pudeur qui pousse à affirmer que l’on reste « humain·es» malgré la « fermeté » et que ce grand écart serait même respectueux du droit et des conventions ! C’est ce qui s’appelle glisser dans le registre sémantique du n’importe quoi. Il devient possible de dire tout et n’importe quoi. Les règles de la controverse démocratique, mises à l’épreuve d’un régime de vérité spécifique, sont envoyées voir ailleurs si elle y est (la démocratie).
Comment éluder le travail des chercheur·ses, l’expérience des humanitaires, tout ce qui documente une réalité migratoire insoutenable ?
Comment peut-on, au niveau de responsabilité où se situe en principe Charles Michel, affirmer ce genre de choses ? N’avoir même pas le courage, finalement, d’endosser le caractère illégal de ses positions sur les migrations ? Car cela serait encore acceptable et démocratique de défendre une certaine position contre les droits, d’assumer vouloir une régression de certains droits. Au contraire, prétendre à la fois respecter les droits tout en validant une politique qui les nie, c’est déroger aux exigences du débat démocratique. C’est nier les faits, se placer au-dessus des faits ou, plus exactement, à côté, ailleurs. Les faits, on peut les comprendre différemment, selon des sensibilités politiques variées, opposées, mais on n’en continue pas moins à se référer aux mêmes faits. Or, il ne s’agit plus de ça, ici. Les faits, pour les personnes qui se seraient pas en première ligne, sont portés à notre connaissance – et à celle des décideur·ses – par le travail de nombreux militant·es, mais aussi par celui, considérable, des sciences-humaines (sociologues, juristes) qui documentent, en théorie et en acte, le non-respect du droit et des conventions internationales en matière de politique migratoire. Comment passer sous silence aussi impérieusement, expéditivement, la quantité considérable de témoignages sur le renoncement systémique aux droits humains ? Selon la déontologie politique élémentaire, M. Michel, dans son entretien, par souci de faire valoir la validité de ses prises de position, devrait s’employer à réfuter la réalité des faits présentés scientifiquement par tant de chercheur·ses.
Les droits sont bien systématiquement bafoués
Il suffira, à titre d’exemple, pour souligner le gouffre entre les propos de M. Michel et la situation réelle des droits, de citer brièvement Didier Fassin et Anne-Claire Defossez qui signent un livre où la quantité d’exemples de monstruosités infligées aux personnes migrantes au nom de l’Europe donne littéralement la nausée : « Le renforcement du contrôle aux frontières européennes se fait au prix d’un aveuglement sur les violations des droits, les sévices exercés et les violences perpétrées. L’externalisation de la lutte contre l’immigration dans des pays aux régimes autoritaires est en réalité l’achat de la répression des exilés hors de vues pour les nations européennes. Enfin, la condamnation des passeurs fait porter sur eux seuls la responsabilité des drames provoqués par la multiplication des obstacles à la circulation en exonérant les pays qui les dressent à leurs frontièresn. »
Le n’importe quoi sape le régime de vérité démocratique
Le régime de langage pratiqué par Charles Michel ne relève pas de ce que l’on pourrait appeler « mensonge ». Le « mensonge » peut se réfuter, inspirer des contre-arguments, inviter à une confrontation avec les faits, engager un processus de « vérification ». Tout cela est contourné (contournement qui évide encore plus les principes démocratiques) : les faits ne font rien à l’affaire et Éric Fassin mobilise le concept de bullshit, le « n’importe quoi », théorisé par Harry Frankfurt (1986) : « [D]ire n’importe quoi suppose un désintérêt radical pour la véracité. C’est justement cette absence de lien avec un souci de vérité, cette indifférence à la réalité des faits, que je considère comme l’essence du bullshit. Celui qui ment et celui qui dit la vérité jouent certes dans des camps opposés, mais au même jeu. » Au contraire, le « bullshitter », celui qui raconte n’importe quoi, poursuit-il, « n’en a que faire ». En effet, « son regard ne se porte nullement sur les faits, à la différence de l’homme honnête et du menteur ». En réalité, plutôt que de tromper son public, « il se contente de choisir [les faits] ou de les inventer pour atteindre son but. […] C’est pourquoi le bullshit est le plus grand ennemi de la vérité que le mensonge : il en sape l’autorité. Tout est permis, ou plus précisément n’importe quoi. » (p.60) Une pratique de plus en plus répandue.
Revenir aux faits
Comment faire en sorte qu’on en revienne aux faits et aux normes de la controverse démocratique basée sur les faits ? Il faudrait peut-être proposer à M. Michel d’aller sur le terrain, pas en visite éclair, survolante, surplombante, mais en réelle imprégnation de ce qui se passe vraiment sur le front des migrations ? Le replacer devant les faits (libre à lui, ensuite, d’en penser ce qu’il veut, selon sa sensibilité politique, mais au moins les faits seraient à nouveau pris en compte.) C’est ce que souhaitent des sœurs militantes du Pas-de-Calais, concernant leur ministre de l’Intérieur, selon un article-enquête de Libération sur la fatigue mentale des militant·es venant en aide aux exilé·es : « Jeanne cite ceux qui ont perdu des proches et des intimes en mer ; ceux qui ont perdu un œil ou un doigt ; les brûlés : “des récits de souffrance” ». La violence et la mort rôdent chaque jour un peu plus. Les sœurs ont un objectif : croiser la route du ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, à Calais. Le monde est petit comme la Vendée : leur parrain a un lien de parenté avec lui. Elles aimeraient l’interpeller publiquement sur sa politique migratoire ou carrément l’inviter à diner à la Margelle pour lui mettre « la réalité sous ses yeux »4.
Il ne manque pas de ressources pour organiser ce retour au réel et en faire un rituel de renforcement de la démocratie.
Pour aller plus loin sur la thématique des migrations, vous pouvez lire le Journal Culture & Démocratie n°59 consacré aux pratiques d’accueil inconditionnel.
Cf. Marion Dupont, « Le bon sens en politique, un redoutable contresens démocratique », Le Monde, 23/11/24.
Éric Fassin, Misère de l’anti-intellectualisme. Du procès en wokisme au chantage à l’antisémitisme, Textuel 2024.
Didier Fassin et Anne-Claire Defossez, L’exil, toujours recommencé. Chronique de la frontière, Seuil, 2024, p. 189
