Faire front : la puissance des mères

Thibault Galland, chargé de projets à Culture & Démocratie

24-03-2026

À partir de mobilisations portées par des mères au nom de leurs enfants, notamment à Bruxelles, cet article de Thibault Galland interroge la figure maternelle comme sujet politique et levier d’émancipation collective. Entre luttes locales, critiques des institutions et inspirations militantes, il met en lumière des engagements qui se déploient « au nom des enfants », tout en posant une question centrale du dossier du Journal de Culture & Démocratie n°61 Enfance(s), publié en décembre 2025 : comment articuler ces combats avec la parole et les droits culturels des enfants eux-mêmes ?

Cette contribution prolonge la thématique des droits culturels pour la problématiser au regard de réalités culturelles et d’enjeux démocratiques dans la continuité des dossiers traités par Culture & Démocratie.

 

En Fédération Wallonie-Bruxelles, nous avons croisé deux associations qui sont portées par des mères au nom de leurs enfants.

Le Front de Mères, à Bruxelles, est une émanation d’un collectif éponyme en France. Il s’agit d’un projet d’auto-organisation pour garantir aux enfants de grandir heureux·ses et épanoui·es. Constitué à l’origine par des mères dans des quartiers populaires en banlieue parisienne, l’association ne s’adresse plus aujourd’hui uniquement aux mères mais à tous les parents qui veulent défendre des valeurs communes d’égalité, de bienveillance et de respect de la dignité de tou·tes les enfants en faveur du respect du vivant et de pédagogies émancipatrices.

En partant d’ancrages locaux dans divers endroits en France et en Belgique, le Front de mères a l’ambition de devenir un puissant syndicat de parents, avec une large base de familles issues de classes et quartiers populaires. En Belgique plus précisément, le collectif mène des actions militantes et publie des contributions politiquement engagées dénonçant notamment des violences commises par la police (celles, par exemple, entourant la mort de Sourour Abouda en 2023 et de Mehdi Bouda en 2019). Elle offre des propositions concrètes pour l’espace public (comme un projet de plaine de jeu couverte dans le chantier abandonné du métro souterrain sous l’avenue Stalingrad à Bruxelles) et réalise des actions culturelles (comme la récente projection du documentaire Kimbidalé d’Emmanuelle Labeau avec le centre culturel d’Anderlecht Escale du Nord dans le cadre de la journée internationale contre les mutilations génitales).

Le Collectif des Madrés, lui, est fondé en 2018 par Latifa Elmcabeni et Julia Galaski en réaction au nombre croissant de jeunes témoignant avoir subi des violences policières à Saint-Gilles (Bruxelles), notamment de la part de la brigade de proximité UNEUS (Union pour un environnement urbain sécurisé). Les fondatrices décident de réunir des mères du quartier et des travailleur·ses de structures pour la jeunesse. Le collectif se mobilise et interpelle les élu·es locales, la presse et ses concitoyen·nes. Ainsi, en 2018, un rapport sur les violences subies par les jeunes de Saint-Gilles a été publié avec l’aide du Délégué général aux droits de l’Enfant. Depuis, le collectif a été rejoint par une vingtaine de femmes réunies autour de leur engagement citoyen pour les enfants, et leur travail s’étend à toute la Région de Bruxelles-Capitale. Elles participent à des réflexions et des actions à l’échelle européenne pour un monde plus juste et égalitaire.

 

Une inspiration politique : Fatima Ouassak

Ces mobilisations de mères sont notamment marquées par la pensée de la militante écologiste et antiraciste Fatima Ouassak. Son ouvrage La puissance des Mères, manifeste fondateur du Front de Mères, permet de cerner un projet politique qui, pour l’autrice, se développe à partir de sa propre expérience en tant que mère, fille d’ ouvrier·es immigré·es originaires du Rif marocain, et habitante de quartiers populaires en France. Fatima Ouassak y explique notamment comment son expérience de la maternité a provoqué une rupture dans son militantisme : la stigmatisation à laquelle ses enfants et elle ont été confronté·es l’amène à explorer l’histoire des luttes des femmes de l’immigration postcoloniale en France pour élargir le champ des possibles des enfants des quartiers populaires. Par le biais de la figure de la mère, sa pensée et sa pratique militante essaient de reconquérir le pouvoir et le territoire.

Fatima Ouassak évoque le paradoxe d’« être mère » : de se sentir puissante par la vie qu’on porte, à laquelle on donne naissance et dont on a la responsabilité, et en même temps de faire face à la dépossession de cette puissance au moment de fréquenter des institutions publiques comme les lieux d’accueil, les crèches, les écoles, etc. L’autrice décrit comment, dans ces lieux, elle ne se sent pas considérée dans son rôle et sa responsabilité de mère, sous prétexte qu’elle exige un respect et une reconnaissance de sa culture et de l’identité de ses enfants. Pour illustrer cela, elle évoque les injonctions qui lui sont données à la crèche d’attacher les cheveux frisés de ses enfants ou d’habiller sa fille de façon plus féminine. Ou encore le fait que sa demande en conseil des parents d’avoir des repas végétariens et équilibrés à la cantine scolaire soit interprétée comme une revendication communautariste, les autres parents la soupçonnant de défendre un agenda politique masqué plutôt que l’intérêt suprême des enfants. Sur base de ces expériences, Fatima Ouassak veut dissocier la figure de la mère de celle de la « maman ». Cette dernière agirait comme un « tampon » entre la société et l’espace privé, en temporisant et relativisant les violences subies par ses enfants et elle. En revanche, la « mère » chercherait davantage à nommer la violence et la discrimination vécues dans les lieux de soin, d’accueil et d’apprentissage que sont les hôpitaux, les maternités, les crèches et les écoles. En mettant en avant le rôle des mères, il ne s’agit plus de jouer la gentille maman, de laquelle on attend qu’elle soit heureuse et qu’elle se taise. L’autrice invoque la figure de la mère comme force politique pour dénoncer les inégalités de chances et de traitement.

En tant que fille d’ouvrier·es immigré·es, la lutte politique de Fatima Ouassak s’inscrit dans une volonté, transmise par sa mère, de ne pas se résigner face aux inégalités et de ne pas rester dans l’impuissance. Selon elle, des trajectoires d’immigration et d’exil montrent qu’il n’est pas dévalorisant de se sacrifier pour ses enfants, de vouloir placer ses enfants avant soi. Pour l’autrice, il y a là un horizon à penser à l’intersection des histoires de l’immigration et des approches féministes : la « puissance des mères » met en tension une vision féministe anti-patriarcale qui dissocierait la femme de son rôle de mère, associée à une certaine honte ou gêne de se revendiquer et de s’identifier comme mère pour mener des combats politiques. Fatima Ouassak estime que se croisent à cet endroit des luttes liées à l’immigration, aux féminismes mais aussi aux luttes urbaines touchant aux politiques locales dans les quartiers populaires. Elle rappelle ainsi les épisodes historiques des Folles de la Place de Mai en Argentine et de la Place Vendôme à Paris : des femmes mères qui se sont organisées pour venir occuper l’espace public, visibiliser un combat politique et réclamer une justice pour leurs enfants victimes de crimes racistes. Ces exemples historiques montrent comment des mères, en venant pleurer leurs enfants tués dans l’espace public et réclamer justice et vérité, ont su retourner le stigmate de « folles » visant à les renvoyer chez elles et dénigrant leurs émotions et souffrances.

Pour Fatima Ouassak, le Front de Mères est un prolongement de cette forme de lutte politique, à la différence qu’il s’agit dans ce cas de (se) mobiliser avant la mort des enfants, dès que le champ des possibles des enfants se réduit. Elle veut avec d’autres mères travailler à la valorisation des mères et des enfants. Pour ce faire, l’engagement s’inscrit aussi dans le quotidien, loin du spectaculaire et à partir de petites choses telles que la remise en cause par des parents des repas proposés à la cantine scolaire pour y offrir également des alternatives plus inclusives. C’est en particulier à partir de ce conflit, du dénigrement, de la stigmatisation et de l’absence de reconnaissance qui s’en sont suivis, que le collectif Front de Mères s’est peu à peu développé en sensibilisant d’autres mères et en réfléchissant ensemble à tout ce qui entrave la vie des enfants. En 2018, après l’interpellation par la police de plus de 150 lycéen·nes à Mantes-la-Jolie qui a marqué les esprits, démonstration de violence de l’État français à l’égard de ces enfants, la prise de conscience s’est élargie à de nouveaux parents hors des quartiers populaires, qui sont venus rejoindre le collectif parisien, la prise de conscience s’est élargie avec l’arrivée d’autres parents dans le collectif parisien. Depuis, un des enjeux majeurs pour Fatima Ouassak est de réussir à fédérer davantage à partir d’ancrages locaux pour qu’ensemble et à travers les différences, chacun·e puisse travailler à améliorer le sort des enfants.

L’autrice a été critiquée pour ce positionnement assimilé à un « communautarisme des mères ». Fatima Ouassak s’en défend, affirmant que si ces collectifs portent bien le nom de Fronts de Mères, ils restent ouverts aux autres formes de parentalité. Ils entendent s’appuyer sur la figure politique de la mère et non rester bloqués sur une identité biologique et un rôle assigné à la vie domestique et familiale, même si, comme le rappelle l’autrice, en pratique ce sont souvent aux mères qu’incombe la charge éducative des enfants. L’idée est ici d’assumer cette charge et cette assignation pour leur donner une perspective d’émancipation. Les pères peuvent avoir leur place dans le soutien aux collectifs dans la mesure où il y a avant tout un réel partage des charges et de la vie domestique liées aux enfants. Et surtout, que les alliances avec les pères et plus largement, d’autres formes de parentalité, se fassent au profit des mères, leurs enfants et leurs revendications qui doivent rester à l’avant de la lutte.

 

Un outil de mobilisation politique

Comme le souligne le compte-rendu critique de Fella Hadj Kaddour, « au-delà d’un essai politique relatant la création du Front de Mères, cet ouvrage constitue un outil de mobilisation politique, antiraciste, féministe et écologique proposant des stratégies concrètes d’actions autonomes. »n Fatima Ouassak traite de questions centrales qui questionnent les modèles familiaux traditionnels, les lectures féministes et plus politiques du rôle des mères. En partant d’expériences concrètes et situées, elle propose des expériences et des réflexions pour avancer vers plus d’égalité et de justice.

Toutefois, si les mères se font puissantes et actives, on aurait aussi aimé entendre la parole de leurs enfants et mieux comprendre le rôle que ceux et celles-ci jouent activement dans cette vision politique. Même si le renversement du rôle des mamans au profit des mères démontre une puissance d’action politique, il n’en reste pas moins qu’elles et leurs allié·es pensent et agissent toujours « au nom de » sans que les points de vue des enfants sur les situations décrites ne soient véritablement accessibles alors que ceux et celles-ci sont bien vivants ! Il reste donc à voir comment les mères peuvent articuler leurs luttes à celles menées par les jeunes et les enfants eux- et elles-mêmes. Diverses contributions du dossier du Journal de Culture & Démocratie n°61 Enfance(s) sont autant de pistes pour déployer ces alliances qui donneraient une place plus affirmée et un dialogue plus constructif en reprenant l’action politique à hauteur des enfants. Cela permettrait de prendre la mesure des aspects relationnels liés aux interdépendances et aux vulnérabilités des mères et des enfants, mais plus généralement aussi, de tous les êtres humains et vivants, pour que les catégories minorisées et fragilisées puissent avoir un rôle actif et une puissance politique réelle dans nos modèles culturels de société.

Depuis ce premier ouvrage, Fatima Ouassak a publié d’autres contributions qui ont fait date dans le paysage militant et politique francophone. Citons notamment son essai Pour une écologie pirate. Et nous serons libres, qui présente une réflexion critique autour de l’écologie comme mouvement politique, avec le projet de faire entendre les voix rendues inaudibles. Elle y expose les difficultés de mener un combat écologiste et social quand on vient des minorités et des quartiers populaires. De manière concrète, pour légitimer ces droits humains pour tou·tes, avec d’autres miltant·es, elle fonde Verdragon, Maison de l’écologie populaire, à Bagnolet, en banlieue parisienne. Dans une démarche d’éducation permanente, ces collectifs et lieux visent à rallier urgence climatique et justice sociale dans les quartiers populaires. La réflexion autour de la puissance des mères est donc à comprendre dans une proposition politique plus globale.

Enfin, qu’ils soient plus ou moins inspirés par Fatima Ouassak, rappelons la pertinence des collectifs Front de Mères et Collectif des Madrés qui défendent l’intérêt suprême des enfants à partir des mères comme sujets et actrices politiques de premier plan. Les un·es et les autres travaillent à partir du quotidien, ancré·es dans des territoires, à se réapproprier l’espace public par l’action militante et syndicale. Selon des modalités plus ou moins frontales, ces collectifs entendent questionner les rapports de force avec l’État et les institutions liées à l’enfance en s’appuyant, toujours, sur les liens forts qui unissent les mères à leurs enfants, et sur l’espoir d’un monde plus juste, plus égalitaire et plus respirable pour les générations futures.

1

Fella Hadj Kaddour, « Fatima Ouassak, La puissance des mères : Pour un nouveau sujet révolutionnaire », Lectures (en ligne), Les comptes rendus, https://journals.openedition.org/lectures/45982#quotation.

Articles Liés