Les enfants Ă©voluent dans divers groupes sociaux. Parmi ceux-ci, la famille joue un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant, au point que lâon qualifie majoritairement cette socialisation de primaire. Traditionnellement ou selon des points de vue conservateurs, en Occident, on dĂ©crit la famille comme composĂ©e de deux parents, un homme et une femme, avec un ou plusieurs enfants. Pourtant toutes les expĂ©riences de relations parents-enfants ne correspondent pas Ă ce modĂšle. Je voudrais questionner les normes en matiĂšre de parentalitĂ© pour mieux saisir comment les liens familiaux renvoient avant tout Ă une maniĂšre de faire communautĂ©, en soulignant ici la rĂ©fĂ©rence aux droits culturels. Cette problĂ©matisation nous amĂšnera ensuite Ă explorer des pistes pour faire famille autrement et de façon critique.
La parentalité au-delà de la famille traditionnelle
Au niveau de la FĂ©dĂ©ration Wallonie-Bruxelles, lâOffice de la Naissance et de lâEnfance (ONE) ne sâinscrit pas dans une norme conservatrice mais adopte une vision plus pragmatique et inclusive de la famille. Elle lâaborde plus largement Ă travers la parentalitĂ© qui est un concept sâadaptant aux Ă©volutions familialesn. Lâenfant est vĂ©ritablement ce qui fait commencer la famille. PlutĂŽt quâaux liens conjugaux, lâimportance est aujourdâhui donnĂ©e aux liens de parentĂ©. Ceux-ci peuvent ĂȘtre assumĂ©s par les parents biologiques, des tiers professionnel·les et une multitude dâacteur·ices intervenant dans la rĂ©partition des tĂąches parentales. Pour lâONE, la parentalitĂ© est un processus conditionnĂ© par les contextes de vie. Ce « devenir parent » se dĂ©ploie au niveau juridique et symbolique (droits et devoirs, normes socialement attendues des parents), psychique et subjectif (vĂ©cu en tant que parent vis-Ă -vis de son ou ses enfants) et Ă travers des actes de la vie quotidienne (soins, maternage, scolaritĂ©, hygiĂšne, etc.).
Cette vision puise dans une sociologie de la famillen qui insiste sur son caractĂšre historique et situĂ©, ainsi que sur la diversitĂ© des formes familiales en Occident et ailleurs : familles dites nuclĂ©aires, mono- ou homo-parentale, parentalitĂ©s queer, familles recomposĂ©es, etc. La famille est une institution sociale relativement plastique, qui sâadapte mais reste contrainte par de multiples rapports de force et normes sociales liĂ©s au patriarcat et ce, dans le cadre du couple et de la monogamie, de la reproduction et de la sexualitĂ©, de lâorganisation domestique et de la division du travail, du soin, etc. Elle est aussi dĂ©terminĂ©e par les conditions de vie avec, entre autres, des Ă©carts et des inĂ©galitĂ©s sociales et Ă©conomiques, culturelles et symboliques.
La famille est une institution sociale relativement plastique, qui sâadapte mais reste contrainte par de multiples rapports de force et normes sociales liĂ©s au patriarcat.
Il nây a donc pas un consensus autour de la dĂ©finition de la famille â pensons aux dĂ©bats autour du mariage pour tou·tes, de lâadoption, de la procrĂ©ation mĂ©dicalement assistĂ©e (PMA) ou la gestation pour autrui (GPA). Lâinstitution reste fondamentalement politique, marquĂ©e par les valeurs et les idĂ©ologies des Ă©poques quâelle traverse. MalgrĂ© cela, les formes familiales peuvent ĂȘtre comprises au regard des fonctions quâelles exercent, entre autres en termes dâĂ©ducation, de transmission et de dĂ©veloppement des pairs et enfants, de mises en commun des ressources et de (re)composition des patrimoines, de reproduction biologique, sociale et dâintĂ©gration Ă la sociĂ©tĂ©, de soutien, de sollicitude/care et de validation/reconnaissance.
La famille comme forme de communauté culturelle
DĂ©finir la famille et la parentalitĂ© Ă travers leurs fonctions souligne le caractĂšre dynamique des liens familiaux et parentaux. Reste Ă voir dans quelle mesure ces relations laissent place Ă lâĂ©mancipation et au pouvoir dâagir plutĂŽt quâĂ des dĂ©terminismes biologiques, sociaux, psychologiques, etc. De ce fait et Ă©tant donnĂ© le caractĂšre relativement plastique de la famille et la parentalitĂ©, il me semble pertinent de rapprocher ces termes de la notion de « communautĂ© culturelle » telle quâelle se trouve articulĂ©e dans le rĂ©fĂ©rentiel des droits culturels de la DĂ©claration de Fribourg (2007).
Lâarticle 4 de cette DĂ©claration renvoie Ă la notion de communautĂ© en tant que : « a. Toute personne a la libertĂ© de choisir de se rĂ©fĂ©rer ou non Ă une ou plusieurs communautĂ©s culturelles, sans considĂ©ration de frontiĂšres, et de modifier ce choix ; b. Nul ne peut se voir imposer la mention dâune rĂ©fĂ©rence ou ĂȘtre assimilĂ© Ă une communautĂ© culturelle contre son grĂ©. » ArticulĂ©e aux notions dâidentitĂ©, de diversitĂ© et de patrimoines culturels notamment, la notion implique le droit de choisir sa ou ses communautĂ©(s), de dĂ©cider comment chacun·e veut sây relier ou de pouvoir librement sâen dĂ©tacher. Le choix des appartenances ne doit jamais ĂȘtre dĂ©finitif, les personnes peuvent appartenir Ă plusieurs communautĂ©s et les quitter. Ces personnes, les communautĂ©s et les communs quâelles configurent restent en mouvement et ouverts. Ceux-ci Ă©voluent et peuvent prendre de multiples formes.
Au regard de la famille et plus prĂ©cisĂ©ment de la parentalitĂ©, cela corrobore lâidĂ©e quâil nây a pas une forme de communautĂ© familiale mais bien une diversitĂ©, de mĂȘme quâil y a une pluralitĂ© de maniĂšres dâexprimer ces formes de communautĂ©s. Ce qui importe avant tout tient Ă la relation, au lien Ă lâĂ©gard de cette communautĂ©, et Ă la possibilitĂ© de le voir Ă©voluer. Plus radicalement, le droit Ă la communautĂ© culturelle insiste sur la libertĂ© de dĂ©finir, de choisir son appartenance Ă une ou des communautĂ©s familiales, avec des possibilitĂ©s dâaller et venir, de se dĂ©tacher, voire de faire Ă©voluer le commun qui constitue la famille. Pour autant, ce droit et cette libertĂ© sont assortis de responsabilitĂ©s morales, juridiques, sociales, etc. Mais cela ne veut pas dire que la parentalitĂ©, les normes familiales et le commun ne peuvent pas ĂȘtre interrogĂ©s et discutĂ©s entre parents, enfants et autres personnes tierces intervenant dans la communautĂ© familiale.
Le droit Ă la communautĂ© culturelle insiste sur la libertĂ© de dĂ©finir, de choisir son appartenance Ă une ou des communautĂ©s familiales, avec des possibilitĂ©s dâaller et venir, de se dĂ©tacher, voire de faire Ă©voluer le commun qui constitue la famille.
Par extension, ce sont ces diffĂ©rents aspects que questionnent François Noudelmann dans lâenquĂȘte philosophique quâil mĂšne autour des airs de famille, des ressemblances quâon peut Ă©tablir entre des individusn. Bien quâappuyĂ© par des rĂ©fĂ©rences scientifiques et historiques, son essai laisse une place Ă la poĂ©sie et lâimagination pour attester du caractĂšre culturel, voire spĂ©culatif, des liens familiaux. Ce nâest pas tant pour rĂ©voquer les parentĂ©s â ou les liens dâaffinitĂ©s en gĂ©nĂ©ral â que ce soit au niveaux biologique, psychologique ou moral, mais plutĂŽt pour appuyer sur les situations qui font sens de ces liens, sur les contextes au sein desquels des mots sont utilisĂ©s pour qualifier ces relations.
Des pistes pour faire famille autrement
Les multiples exemples dâhomoparentalitĂ©s et de parentalitĂ©s queer viennent questionner les normes et maniĂšres traditionnelles de faire famillen, soulignant une fois de plus que cette forme de communautĂ© sâinscrit bien dans les cultures et quâelle peut donc ĂȘtre critiquĂ©e et Ă©voluer. Dans lâouvrage Faire famille autrementn, la sociologue Gabrielle Richard questionne les normes de la famille Ă partir des formes de parentalitĂ©s dĂ©veloppĂ©es notamment par les familles transparentales et queer. Parmi les normes Ă dĂ©construire, elle identifie :
· Les normes de la « bonne parentalitĂ© » : au-delĂ de la norme hĂ©tĂ©rosexuelle dâune femme et dâun homme biologiquement assigné·es, on peut se dĂ©faire de ce prescrit et de lâidĂ©e que lâorientation sexuelle ou lâidentitĂ© de genre des personnes queer constituent des obstacles insurmontables au fait dâavoir des enfants.
· Le primat de la biologie : lâidĂ©e que lâaccĂšs gĂ©nĂ©tique Ă la parentalitĂ© implique quâune personne en capacitĂ© de vivre une grossesse souhaite nĂ©cessairement le faire. Le lien biologique reste en effet source de lĂ©gitimitĂ© juridique et symbolique, notamment avec des privilĂšges qui sont accordĂ©s Ă la naissance dâun·e enfant, mĂȘme si cela a tendance Ă Ă©voluer dans le cas des adoptions.
· Lâobligation dâĂ©duquer dans un foyer uni : lâidĂ©e que les parents sont deux personnes qui cohabitent, partagent une relation amoureuse monogame, une forme dâexclusivitĂ© de partenaires, idĂ©alement scellĂ©e par le mariage.
· La rĂ©partition genrĂ©e des rĂŽles parentaux : tant dans la vision cisnormative de la prise en charge de la grossesse (un questionnement radical dans le cas des parents en transition) que dans la responsabilitĂ© des tĂąches dictĂ©es par des prescrits de genre. Il sâagit pour les rĂŽles parentaux de se dĂ©faire de leur assignation genrĂ©e â y compris pour les enfants â, de les repenser en fonction des capacitĂ©s et des dĂ©sirs des adultes qui font famille ensemble.
Ă partir de ces quelques pistes, Gabrielle Richard montre quâil est possible de faire Ă©voluer les formes de communautĂ©s familiales, de les questionner et les rĂ©inventer, de façon consciente et critique. Si la sociologue rappelle que le bien-ĂȘtre des enfants vivant dans des familles queer est attestĂ© par des Ă©tudes scientifiquesn, elle souligne nĂ©anmoins que les parents queer sont souvent victimes de tensions psychiques dues aux dĂ©fis spĂ©cifiques auxquels ils et elles doivent faire face. Il reste encore Ă amĂ©liorer les pratiques dâaccompagnement et Ă garantir un soutien adĂ©quat afin dâaider ces personnes et ces formes familiales Ă trouver une place digne dans la sociĂ©tĂ©.
Il est possible de faire évoluer les formes de communautés familiales, de les questionner et les réinventer, de façon consciente et critique.
Un second ouvrage revient davantage sur la question des affinitĂ©s et fait rĂ©flĂ©chir plus fondamentalement sur la famille en tant que forme de communautĂ© dâamour et dâamitiĂ©. Dans Un dĂ©sir dĂ©mesurĂ© dâamitiĂ©n, HĂ©lĂšne Giannecchini puise dans des Ă©pisodes personnels et historiques quâelle documente ou fabule pour raconter les multiples formes de liens qui peuvent constituer la famille. Elle parle notamment de la « famille choisie », celle quâon se crĂ©e au grĂ© des rencontres, des amitiĂ©s et des affinitĂ©s. En particulier, les amitiĂ©s queer et les familles choisies peuvent faire figure de refuge face Ă des liens de sang qui aliĂšnent, nient et tuent les libertĂ©s et droits des personnes. Ă travers de multiples histoires vĂ©cues dans les marges, des formes de rĂ©sistance et des communautĂ©s familiales sâinventent et Ă©voluent pour laisser Ă chacun·e la place de sâĂ©manciper.
On lâaura compris, la famille et la parentalitĂ© ne sont pas innĂ©es et naturelles â du moins elles se situent dans une nature qui nâest pas en-dehors des cultures. Si cela rend possible la critique des normes et lâĂ©volution des formes de communautĂ©s familiales, cela donne aussi matiĂšre Ă penser autrement les liens qui nous relient et qui constituent nos maniĂšres dâĂȘtre et de faire ensemble. Pour lancer la rĂ©flexion, je reprendrai les mots de la philosophe et biologiste fĂ©ministe Donna Haraway : « Make kin, not babies ! » â Faites des parents, pas des enfants ! Ces mots rĂ©sonnent comme une prise de conscience face aux injonctions sociĂ©tales de la reproduction et Ă son impact Ă©cologique. Câest aussi un appel Ă bricoler nos liens de parentĂ© Ă travers les espĂšces et Ă assumer nos interdĂ©pendances Ă lâheure du dĂ©rĂšglement climatique et de la crise environnementale.
Voir Pour un accompagnement réfléchi des famille. Un référentiel de soutien à la parentalité, ONE, 2023.
Cf. Martine Segalen et AgnÚs Martial, Sociologie de la famille, Armand Colin, 2019 (1981) ; François de Singly, Sociologie de la famille contemporaine, Armand Colin, 2017 (1993).
François Noudelmann, Les airs de famille : une philosophie des affinités, Gallimard, 2012.
Voici quelques ressources contemporaines : Eric Willem, Histoire dâun papa solo, Racine, 2025. ; Arthur Cahn, Berceuse pour Octave et Paul, Christian Bourgois, 2025. ; A.K. Summers, Pregnant Butch : nine long months in drag, Soft Skull, 2014. ; Bernadette Green, Anna Zobel, Mes deux mamans, traduit de lâanglais, Talents Hauts, 2021 (2020) ; Amandine Gay, Une poupĂ©e en chocolat, La DĂ©couverte, 2021 ; Ămilie Jouvet, Mon enfant ma bataille (film documentaire), 2019. ; la deuxiĂšme saison du podcast « QuouĂŻr » ; le festival How to be many mothers organisĂ© au Kaaitheater Ă Bruxelles en 2025.
Gabrielle Richard, « Faire famille autrement », Binge.audio, 2022. Cet entretien avec lâautrice introduit bien son dĂ©veloppement. Gabrielle Richard et Anne Rehbinder, « Chez les parents queer, tout est potentiellement un sujet de rĂ©flexion, de discussion⊠et de crĂ©ation », LibĂ©ration, 29/11/2022.
Cf. Nicolas Mendes et Chrystelle Lagrange, « ParentalitĂ©s queer : le bien-ĂȘtre des enfants nĂ©s de parents trans avec et sans aide mĂ©dicale Ă la procrĂ©ation », in MĂ©decine de la Reproduction, n°26, 2024, p. 373-381.
HĂ©lĂšne Giannecchini, Un dĂ©sir dĂ©mesurĂ© dâamitiĂ©, Seuil, 2024. Lire aussi Amaury da Cunha, « âUn dĂ©sir dĂ©mesurĂ© dâamitiĂ©â : HĂ©lĂšne Giannecchini sâinvente un album de famille queer », Le Monde, 21/09/2024.

