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Dossier

Parents-enfants : amour et dépendance d’une espèce culturelle

Pierre Hemptinne, écrivain, membre de Culture & Démocratie

24-11-2025

L’enfant est ce que nous avons de plus précieux. Il·elle inspire l’amour le plus pur. « La prunelle de mes yeux. » Pourtant, les caractéristiques de l’enfance servent à déprécier des classes d’individus et à rabaisser certaines personnalités. « Enfantillages », « Ne fais pas l’enfant ! », dit-on à des adultes jugé·es immatures. En Belgique on considérait les Congolais·es – les peuples « indigènes » en général − comme de « grands enfants », justifiant leur mise sous tutelle (et même pire) par le pouvoir colonial. D’où vient ce grand écart ? Que nous apprend-il sur les cultures de domination au sein de nos sociétés ? C’est le chantier qu’ouvre Bernard Lahire dans son ouvrage Les structures fondamentales des sociétés humaines (La Découverte, 2023), en combinant de façon inédite biologie, théorie de l’évolution et sociologie. Fouilles passionnantes aux origines de la relation parents-enfants.

Questions d’échelle et d’histoire

Il n’est sans doute pas inutile de se rappeler ce qui se joue, principalement, dans les processus d’éducation, sur le très long terme. On oublie (souvent) que « lorsque des enfants de cinq à six ans apprennent à lire dans une écriture alphabétique au XXIe siècle, ils acquièrent une technologie intellectuelle qui est le produit (savant) d’une très longue histoire humaine, débutée il y a environ 5000 ans en Mésopotamie et en Égypte. De même, lorsqu’à l’âge de sept à huit ans, on leur enseigne les premiers éléments de grammaire, ils s’approprient un savoir qui a été chèrement conquis par des générations de savants (grecs notamment) » (p. 539). C’est donc une histoire cumulée, débutée bien avant la formalisation des capacités langagières, aux premiers instants où le primate humain a commencé à se différencier des autres espèces, où biologie et culture se nouent dans la spécificité évolutive, mystérieuse, de l’être humain. Il est question de transmission culturelle à l’échelle de l’espèce humaine et non pas de tel ou tel patrimoine nationalisé, essentialisé, en rivalité avec tel ou tel autre. Au cœur de cette lente évolution on trouve l’« altricialité secondaire », dispositif moteur, théorisée par le zoologiste suisse Adolf Portman.

 

Qu’est-ce que l’altricialité ?

Il y a d’abord la simple « altricialité » qui désigne la fragilité des nouveaux-nés de nombreuses espèces, de laquelle découle la nécessité de les couver, de les protéger, de les prendre en charge jusqu’à leur maturité fonctionnelle. « “Altricialité” vient de l’anglais altricial, qui vient lui-même du latin altrix signifiant “nourrice” ou “celle qui nourrit”. » (p. 547) Selon les espèces, cette altricialité, qui permet aux nouveaux-nés d’atteindre l’autonomie de mouvement et de nutrition, se calcule en semaines.

L’altricialité secondaire, propre aux primates humains, est la conséquence d’une évolution via deux facteurs déterminants : « d’une part, la bipédie et les contraintes locomotrices qui ont mécaniquement entrainé le rétrécissement du bassin de la femme ; et, d’autre part, le processus d’encéphalisation (au sens d’augmentation, dans une lignée animale, de la taille du cerveau par rapport au reste du corps) des hominidés, qui fait que le bébé humain a un cerveau particulièrement gros. Au croisement de ces deux processus évolutifs, qui créent ce que les chercheurs appellent le “dilemme obstétrique”, les femmes humaines ont été confrontées à la nécessité d’accoucher longtemps avant le développement complet du cerveau (dont la taille définitive n’est atteinte que vers l’âge de douze ans), la tête du bébé ne pouvant pas passer par un canal obstétrical trop étroit. » (p. 549)

Bipédie et taille du cerveau, relevant de la biologie, sont liées aux formes de production de l’alimentation, à l’invention et à l’accumulation de savoirs techniques, autant d’acquis culturels à transmettre, intriqués dans les évolutions des différentes organisations sociales. D’où l’importance de croiser les types de savoirs plutôt que d’entretenir leur cloisonnement.

Au fil d’une histoire d’environ 2,8 millions d’années, notre espèce est devenue en effet plus puissante « que n’importe quelle autre espèce, par la culture » (p. 545), au point de mettre en danger l’habitabilité de la planète.

 

Les atouts évolutifs du vulnérable

« L’enfant humain nait donc sans autonomie : on le nourrit, on le lave, on le protège, on le cajole, et il dépend entièrement des adultes. Il a le crâne encore ouvert et les fontanelles ne se referment complètement que plusieurs mois après la naissance. Il a une faiblesse musculaire et des os fragiles. Il n’aura ses premières dents en général qu’à partir de l’âge de six mois, et jusqu’à l’âge de trois ans, et ses dents définitives n’apparaitront qu’entre six et douze ans environ. Il se caractérise par un long apprentissage de la marche (acquise vers l’âge de douze mois) et des habiletés motrices, un long apprentissage du langage, une maturité sexuelle tardive et une fin de croissance vers vingt ans (onze ans chez les chimpanzés et les gorilles). La conséquence de cette lenteur de développement et de cette faiblesse générale est la dépendance durable à l’égard des adultes et l’importance de la socialisation primaire qui s’effectue alors que le cerveau est en pleine croissance. L’altricialité secondaire crée les conditions de liens durables entre la mère et l’enfant, et plus généralement entre l’ensemble des participants à l’élevage d’un être particulièrement fragile qui exige une attention permanente (père, grands-mères, sœurs ou frères ainés, etc.). » (p. 550) On considère que cette socialisation, comme réponse à un état biologique des êtres humains, a été déterminante dans la formation de l’avantage culturel des primates humains sur les autres espèces, leur permettant, grâce à l’invention d’outils, de techniques, d’artefacts et d’institutions, de pallier leur faiblesse physique. Au fil d’une histoire d’environ 2,8 millions d’années, notre espèce est devenue en effet plus puissante « que n’importe quelle autre espèce, par la culture » (p. 545), au point de mettre en danger l’habitabilité de la planète.

 

Impact cumulé de l’accumulation culturelle

La période de dépendance des enfants à l’égard des adultes s’est de plus en plus allongée : « Les sociétés qui ont une très longue histoire cumulée imposent notamment des processus très longs d’apprentissage des savoirs les plus sophistiqués (scientifiques, techniques, artistiques, etc.) durant une grande partie de la vie. Plus les sociétés accumulent de la culture (artefacts et savoirs ou savoir-faire), plus le temps de dépendance avant d’être reconnu comme un membre plein et entier de la communauté s’allonge. Pour désigner cette dépendance généralisée de l’humanité à l’égard des experts dans tous les domaines, dépendance qui s’est affirmée tout au long du processus d’accumulation culturelle et de division sociale du travail, je parlerai d’altricialité tertiaire. » (p. 551)                                    ’

Cette altricialité tertiaire, spécifiquement humaine, découle d’une complexité croissante des savoirs à assimiler pour comprendre le monde où l’on vit – pensons aux connaissances en constante évolution pour mieux comprendre les interactions entre activités humaines et climat. Elle place l’être humain en devoir d’apprendre, de se documenter quasiment toute la vie, ce qui justifierait d’investir massivement dans des dispositifs apprenants partagés, tels que l’éducation permanente…

La position de subordination, s’agissant d’obtenir de quoi s’alimenter, d’apprendre les gestes pratiques du quotidien, d’assimiler les connaissances nécessaires à penser la vie, se forger une place utile dans le groupe en contribuant à sa survie et à son extension, a instauré un ordre où l’ancien prime sur le nouveau, l’antérieur sur le présent, l’âgé sur le jeune, l’ainé sur le cadet.

 

Amour, dépendance, domination : cocktail altriciel !

« Comparé au petit chimpanzé ou au gorille, l’enfant humain nait presque un an “trop tôt” sur le plan moteur. » (p. 559) Selon cette comparaison, l’être humain devrait passer une année de plus dans l’utérus. Son développement se continue donc au-dehors « sous interactions et stimulations sociales permanentes avec des adultes […], faisant de lui un être particulièrement dépendant de l’état culturel donné de son groupe d’appartenance. » (p. 560). Cette relation affective, d’attachement mutuel et de protection » est aussi « qu’on le veuille ou non, qu’on s’en défende ou non, une relation de domination, une relation d’autorité du parent sur l’enfant qui s’exerce sur une longue période. Et, comme le faisait remarquer Françoise Héritier, le “besoin de protection peut se pervertir en autoritarisme et subordination” ». Ce qui conduit à ce que « l’expérience humaine se structure d’emblée autour d’un rapport de domination, d’une relation de transmission culturelle et d’un lien affectif réciproque » (p. 547). Ce sont ces trois éléments entretissés qui forment un environnement où les interactions, les liens entre générations, la solidarité et la socialisation prennent beaucoup plus de place que chez les autres espèces.

 

Véritable matrice comportementale

Ces conditions de développement de l’enfance constituent une matrice comportementale qui éclaire bien des structures de nos sociétés. L’assujettissement total à la puissance des parents n’est pas sans lien avec ce qui prendra plus tard les formes multiples du magico-religieux.

La position de subordination, s’agissant d’obtenir de quoi s’alimenter, d’apprendre les gestes pratiques du quotidien, d’assimiler les connaissances nécessaires à penser la vie, se forger une place utile dans le groupe en contribuant à sa survie et à son extension, a instauré un ordre où l’ancien prime sur le nouveau, l’antérieur sur le présent, l’âgé sur le jeune, l’ainé sur le cadet. C’est là que prennent racine la plupart des hiérarchies institutionnelles où le supérieur domine l’inférieur. Sans oublier que la domination du masculin sur le féminin, « quasiment universelle », « n’est pas sans rapport avec le fait que les femmes soient associées ou même assimilées au pôle dépendant de l’humanité » (p. 694), celui de l’enfance, du fait de porter et accoucher les bébés, de vivre une proximité forte et singulière avec eux.

Aujourd’hui, il s’agit de tirer parti « autrement » de ce qu’enseigne cette matrice de l’histoire sociale et culturelle humaine pour corriger les biais de l’exercice de la domination. Il s’agit, par exemple, d’aller à l’encontre de ceux et celles qui instrumentalisent les paramètres tant biologiques que culturels de l’altricialité secondaire à des fins lucratives et court-termistes, comme le neuro-marketing numérique, via la logistique immanente de ses écrans, omniprésents, ses algorithmes, ses mirages consuméristes, sa publicité infantilisante ou encore bien des politiques prétendument soucieuses de répondre à un besoin d’autorité et s’empressant de traiter les citoyen·nes comme des enfants.

Il est temps de s’organiser pour que la vulnérabilité, la fragilité, l’inachevé nous apprennent à mieux s’équiper collégialement face à ce qui vient, mieux cerner la culture à inventer pour protéger équitablement, démocratiquement, l’ensemble des individus.

 

Donner une autre place au(x) fragile(s)

La vulnérabilité du bébé a été un atout pour les primates humain·es : elle les a contraint·es à se coordonner entre parents et proches pour protéger la progéniture, l’aider à grandir, s’autonomiser. Ce temps long de la dépendance a été mis à profit pour partager des savoirs utiles, les  améliorer, les formaliser pour les transmettre, toutes activités agissant sur la plasticité neuronale via la cumulativité culturelle. Le paléontologue Stephen Jay Gould considère que l’être humain met presque trente ans à grandir et que « le fait de naitre faible et “inachevé” constitue à terme une force, car l’enfant est placé en situation d’incorporer des acquis culturels historiquement conquis de longue date. Sa lente croissance et sa grande plasticité cérébrale lui permettent d’être porteur de compétences qui ont parfois mis très longtemps avant de se former dans l’histoire de l’humanité » (p. 557).

La matrice comportementale des relations parents-enfants, associant amour, dépendance et domination, a été dévoyée en loi unique du plus fort sur le faible, et si elle a pu être utile à une époque, force est de reconnaitre que, poussée à l’extrême, au profit d’une caste minoritaire, cette voie est devenue toxique pour le devenir de l’espèce humaine. Il convient d’étudier et privilégier les autres lois qui y sont à l’œuvre, les dimensions d’amour, de solidarité et de mise en commun. Il est temps de s’organiser pour que la vulnérabilité, la fragilité, l’inachevé nous apprennent à mieux s’équiper collégialement face à ce qui vient, mieux cerner la culture à inventer pour protéger équitablement, démocratiquement, l’ensemble des individus. En posant les bases d’une sociologie de l’ensemble des espèces (et non pas réservée à l’être humain), Bernard Lahire forge un outil indispensable pour repenser une transmission culturelle adaptée aux enjeux actuels du vivant.

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Journal 61
Enfance(s)
Édito de la rédaction
Les mots du comité éditorial invité

Selma et Zola Ben Felix, Alice Bianchi-Capart, Gibril Delhauteur, Marceau Despréaux, Hassibullah Nurzi, Nassim Kasongo, Rosa et Gabrielle Poussin, Marcel et Sacha Van Avermaete, Imane van Ruymbeke, Arda Yasartas

« Qu’est-ce que l’enfance selon toi ? »

Aïssatou F.,  Alessia M.,  Anas E.,  Alix D., Arda Y., Devran G.,  Didisonne T., Elvan T., Émilie V., Hassibullah N., Kim R., Leandro M., Lili S., Nassim K., Nour N., Nordin Z., Maïde Y., Melek O., Maelys L., Mohamed N., Paul S., Rumeysa T., Salwa T., Sheryl M., Teddy P., Yezra O.

Habiter attentivement les mondes

Tim Ingold, professeur émérite d’anthropologie sociale (University of Aberdeen)
et Jan Masschelein, professeur émérite à la Faculté de psychologie et de sciences de l’éducation (KU Leuven).

 

Une autorité qui pense sa propre abolition

Entretien avec Leia Duval-Valachs, doctorante en sociologie à l’EHESS (Paris) et professeure de sciences économiques et sociales

🌐L’enfance, angle mort et zone critique de l’existence humaine

Bertrand Ogilvie, philosophe, psychanalyste, professeur émérite de l’université Paris VIII Vincennes – Saint-Denis

Les enfants et monsieur Jacques

Valérie Vanhoutvinck, artiste, autrice, cinéaste, meneuse d’ateliers d’écriture multiformes et d’interventions artistiques In Situ, membre de Culture & Démocratie

🌐Une sociologie de l’enfance

Eden Dautaj, membre du comité de rédaction de Culture & Démocratie

🌐Perspectives décoloniales sur l’enfance et les childhood studies

Anandini Dar, chercheuse et professeure associée à l’université BML Munjal, co-fondatrice du Critical Childhoods and Youth Studies Collective (CCYSC)
et Tatek Abebe, professeur à la faculté des sciences sociales et éducatives à la Norwegian University of Sciences and Technology

L’infans, l’enfant-roi et l’enfant-coéquipier. Autour d’une lecture de « Philosophie de l’enfance » de Gareth B. Matthews

Baptiste De Reymaeker, directeur du centre culturel d’Havelange et membre de Culture & Démocratie

L’enfant, animal politique. Entre immobilité scolaire, asymétries relationnelles et pratiques de démocratie participative

Chiara Foà, écrivaine, enseignante d’histoire, de littérature, de géographie et référente pédagogique chargée de l’éducation civique à Turin

 

Et si les enfants votaient ?
Les droits de l’enfant en Belgique : des acquis menacés

Entretien avec Solayman Laqdim, Délégué général aux droits de l’enfant

🌐Éducation à la démocratie par les droits culturels dès le plus jeune âge

Anne Aubry et Christelle Blouët, Réseau Culture 21

Tal Piterbraut-Merx : la domination oubliée. Politiser les rapports adultes-enfants

Lola Massinon, sociologue et enseignante

Politiser l’inceste, c’est politiser l’enfance. Regard clinique et politique sur cette double nécessité

Samira Bourhaba, psychologue clinicienne

Parents-enfants : amour et dépendance d’une espèce culturelle

Pierre Hemptinne, écrivain, membre de Culture & Démocratie

« L’enfance majeure » : rituels de réparation de la communauté

Entretien avec Julien Fournet, directeur artistique et metteur en scène

🌐L’enfant trouble

Catherine De Poortere, rédactrice à Médiathèque Nouvelle

Infantes poetae

Medeber Teatro

Les enfants de l’Occupation du Bonheur

Évelyne Bienvenue, habitante de l’occupation

🌐Faire famille, faire communauté

Thibault Galland, chargé de projets à Culture & Démocratie

🌐Politiser l’enfance ou reconnaitre l’enfant politique ?

David Lallemand, membre et administrateur de la Compagnie du Campus (théâtre-action)

🌐Les droits culturels des enfants

D’après un entretien avec Marine Sabounji
Propos recueillis et restitués par Thibault Galland, chargé de projets à Culture & Démocratie

 

🎧 Création sonore | Le micro aux enfants !
Documentaires "Enfance(s)"

La sélection des films de notre partenaire Cinergie en lien avec le thème du Journal

Comme des baleines échouées

Entretien avec Eva Kavian, nouvelliste, romancière et animatrice d’ateliers d’écriture

 

Gaza, la lumière du monde

Ziad Medhouk, professeur de français et chercheur en sciences du langage et auteur engagé

3ème et de 4ème primaire de l’école communale de Boncelles 2

Sébastien Marandon, enseignant, membre de Culture & Démocratie.