L’inceste n’est pas un drame isolé ni un dérapage individuel : il révèle la structure même d’une société adulto-centrée qui organise dépendance, silence et impunité. La psychologue clinicienne Samira Bourhaba montre comment la clinique éclaire le politique : penser l’inceste, c’est penser les rapports de pouvoir entre adultes et enfants, et reconnaitre que protéger, c’est d’abord transformer l’ordre social. À hauteur d’enfant.
Psychologue clinicienne, j’accompagne depuis plus de vingt-cinq ans des enfants, adolescent·es et des adultes confronté·es à l’inceste et à ses conséquences. Cette pratique de terrain m’a placée au plus près de leurs symptômes (anxiété, troubles somatiques, conduites dissociatives, difficultés relationnelles…) mais aussi de leurs besoins fondamentaux : être cru·es, être protégé·es, retrouver des espaces de sécurité, se reconstruire dans un tissu social qui ne les stigmatise pas, et, quand c’est possible, restaurer certains liens. Mon travail clinique m’a conduite à affirmer que l’inceste constitue un système de domination qui infiltre les relations affectives, économiques et symboliques du foyer, impactant l’enfant mais aussi ses frères et sœurs non-victimisé·es et souvent les mères, elles-mêmes placées dans des positions de soumission face aux auteurs. Cette violence s’exerce impunément sur les plus vulnérables dans le lieu censé les protéger : leur famille.
À côté de ces accompagnements thérapeutiques individuels et familiaux, j’interviens depuis de nombreuses années dans la formation des professionnel·les de l’aide et de la protection de l’enfance. Cette activité me donne accès aux difficultés institutionnelles et sociétales à entendre la parole des enfants, à reconnaitre l’inceste comme phénomène structurel et à agir sans réduire l’analyse à « que s’est-il passé » plutôt qu’au « comment cela a pu se passer sans que rien n’en soit dit ou fait ».
C’est de ce double lieu – clinique et transmission – que je prends la parole. Prendre soin, aider, former, c’est ouvrir un espace où la clinique rejoint le politique, produisant savoirs pratiques et leviers de changement individuels et institutionnels.
L’inceste n’interroge pas seulement l’intime : il révèle les rapports de pouvoir entre adultes et enfants et met à nu l’organisation sociale qui rend possible et durable cette domination. L’inceste n’est pas seulement un « drame privé » mais un révélateur politique : il met à nu l’organisation adulto-centrée de nos familles, de nos institutions et de nos imaginaires.
Éclairer le lien entre symptômes individuels et structures collectives, entre détresse clinique et enjeux politiques, est indispensable pour politiser l’enfance et repenser la protection des plus vulnérables.
Éclairer le lien entre symptômes individuels et structures collectives, entre détresse clinique et enjeux politiques, est indispensable pour politiser l’enfance et repenser la protection des plus vulnérables.
La clinique nous montre, situation après situation, à quel point l’inceste se met en place et se perpétue à travers l’exploitation méthodique de la vulnérabilité et de la dépendance matérielle et affective des enfants par celles et ceux censé·es les protéger. Dès lors, il y a lieu de comprendre que l’inceste ne se limite pas aux passages à l’acte sexuels mais qu’il englobe d’autres formes de domination relationnelle, affective, matérielle, qui impactent l’enfant avant, pendant et long-temps après les passages à l’acte.
Si, comme on le dit parfois, l’inceste est ce « meurtre sans cadavre », il est par ailleurs le lieu d’une agonie parfois longue en ce qu’il laisse la victime vivante mais contrainte de porter durablement les effets d’une violence inscrite dans le temps, dans le corps, dans la tête et dans les liens.
Déplacer le regard : de la « déviance » individuelle à la structure de domination
L’anthropologue Dorothée Dussyn montre que l’inceste n’est pas l’exception monstrueuse d’un « prédateur » isolé : il s’enracine dans un ordre social où l’autorité adulte et la sacralisation de la famille produisent huis clos, secret et impunité. L’inceste constitue une formation courante à l’exploitation et à la domination de genre et de classe, et non une transgression exceptionnelle.
Tal Piterbraut-Merxn prolonge ce déplacement en nommant la domination adulte comme rapport politique maintenant l’enfant dans une position de « sous-sujet ». Tant que l’enfant n’est « qu’un·e enfant », il ou elle reste victime potentielle de toutes formes d’exploitation et d’instrumentalisation – à l’école, dans la rue, à la maison, dans les contes comme dans la vraie vie. Loin de l’image du Grand Méchant Loup, l’auteur d’inceste est ordinaire, socialement inséré, capable d’imposer ou de négocier les normes familiales et de donner le change à l’extérieur. La banalité de l’agresseur le protège et condamne la victime à la non-reconnaissance : la communauté préfère douter de l’enfant plutôt que de fissurer l’image du « bon père » ou du « tonton sympa ».
Ce que dit la clinique : l’exploitation de la vulnérabilité et des dépendances
En thérapie et en formation, j’éclaire comment l’inceste s’appuie sur plusieurs dépendances intrinsèques à la position de l’enfant.
Dépendance affective : l’inceste exploite le besoin fondamental de l’enfant d’exister et de compter pour quelqu’un·e. Le psychalanyste Sándor Ferenczin parlait de « confusion des langues ». L’enfant s’exprime dans le langage de la tendresse, l’adulte répond par celui de la sexualité et du pouvoir, brouillant protection et domination. L’agresseur instrumentalise les liens affectifs et brouille la frontière du soin et de l’attention. Il manipule les apparences pour se présenter comme protecteur, jusqu’à faire croire que la demande vient de l’enfant.
Dépendance statutaire : l’enfant mineur·e intègre que la volonté de l’adulte prime. Les passages à l’acte sont subis dans l’impuissance, avec menaces ou violences pour rappeler sa position.
Dépendance matérielle : l’adulte incestueux est souvent le pourvoyeur de ressources essentielles – logement, nourriture, argent, déplacements – et peut imposer sa volonté via des sanctions matérielles.
À ce sujet, des manifestations symptomatiques comme la dissociation, la sidération ou l’impuissance de l’enfant ne sont pas des traits individuels mais des effets directs de la domination. Ces dépendances ne concernent pas seulement l’enfant : elles englobent aussi les proches, notamment les mères dépendantes de l’agresseur. L’inceste se déploie alors comme un système où chacun·e est contraint·e : l’enfant par l’emprise, la mère par la peur des représailles, la précarité ou le discrédit social.
Tant que l’enfant reste assigné·e à subir la violence autant qu’à la taire, du fait de sa vulnérabilité et des dépendances qui organisent cette violence, l’inceste demeure structurellement possible.
Et si l’enfant parle?
Les travaux de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise)n montrent que même lors-qu’un·e enfant révèle l’inceste et qu’il ou elle est cru·e, il·elle n’est pas nécessairement protégé·e.
La parole se heurte aux murs institutionnels et sociaux. Dorothée Dussy parle d’un «faux tabou» : l’inceste est dit mais nié ou disqualifié.
Les professionnel·les hésitent entre « croire que ça arrive » et « savoir que ça arrive » ; la présomption d’innocence devient un prétexte pour éviter la clairvoyance.
Découdre les oreilles ne consiste pas à demander aux enfants de parler « mieux » mais à transformer nos conditions d’écoute : procédures, règles de preuve, dispositifs d’accueil. Politiser, ici, c’est réformer les conditions d’énonciation, pour que l’enfant puisse parler sans que sa sécurité, sa crédibilité et ses liens protecteurs soient mis en péril. L’inceste se dit ; l’entendre est une chose, le comprendre en est une autre.
Penser et politiser l’inceste, c’est en faire une question politique et clinique : redistribution de pouvoir, droits opposables, cultures d’écoute, désacralisation du privé pour protéger l’enfant. Tant que l’enfant reste assigné·e à subir la violence autant qu’à la taire, du fait de sa vulnérabilité et des dépendances qui organisent cette violence, l’inceste demeure structurellement possible. Notre responsabilité n’est pas seule-ment de protéger, mais de réaménager l’ordre social pour que la parole de l’enfant existe, circule et transforme le réel, lui offrant des leviers de sécurité, de soutien et de représentation adaptés. À hauteur d’enfant.
Dorothée Dussy, Le berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, livre 1, La Discussion, 2013.
Tal Piterbraut-Merx, « Conjurer l’oubli », in Vincent Romagny (éd.), Politiser l’enfance, éditions Burn-Août, 2023, p. 31. Lire aussi dans ce dossier l’article de Lola Massinon, « Tal Piterbraut-Merx : La domination oubliée. Politiser les rapports adultes-enfants ».
Sándor Ferenczi, « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant. Le langage de la tendresse et de la passion (1933) », in Psychanalyse 4 Œuvres complètes, t. IV : 1927-1933, Payot, 1982.

