La domination oubliée présente les fragments d’une thèse, interrompue par le suicide de son auteur. Au scalpel, autopsie du pouvoir disproportionné de l’adulte sur l’enfant, comme construction systémique, historique, institutionnelle, par une personne qui en a subi les abus et trace la voie pour exorciser l’origine des violences sur mineur·es, soit la naturalisation de l’enfant fragile, de sa dépendance, prétexte à exploiter plutôt qu’à protéger. Qu’on y adhère ou pas, les propositions secouantes, nourries d’un vécu ainsi théorisé, éclairent ce que signifie politiser l’enfance : réfléchir à l’enfance dans notre société comme classe dominée, à affranchir.
Si on souhaite parler de politisation de l’enfance, il est difficile de ne pas évoquer le travail de Tal Piterbraut-Merx. Ce doctorant en philosophie et militant a mis fin à ses jours le 25 octobre 2021, laissant inachevé le manuscrit de sa thèse intitulée « Les relations adulte-enfant, un problème pour la philosophie politique ? ». Un collectif d’ami·es de T. P.-M s’est constitué pour continuer à faire vivre sa pensée, et a entrepris un travail collectif d’édition du manuscrit de sa thèse pour en arriver à la forme publiée par les éditions blast : l’ouvrage La domination oubliée. Politiser les rapports adulte-enfant. Ses ami·es écrivent au sujet de Tal (qui se genrait au masculin et au féminin) : « Elle-même victime d’inceste dans son enfance, commis par son grand-père paternel, elle a consacré une partie importante de sa trop courte existence à lutter, par la pensée et par les actes, contre les violences faites aux enfants. »
Dans un travail méthodique, T. P.-M. fouille dans l’histoire de la philosophie politique pour y trouver l’histoire de la dépolitisation de la catégorie enfantine, qu’elle cherche à analyser au prisme des rapports sociaux de domination. Son hypothèse est radicale : les enfants sont fragilisé·es par le régime de protection dans lequel on les inscrit (absence d’indépendance matérielle, symbolique, économique, juridique, etc.), plutôt que nécessairement protégé·es à cause de leur fragilité naturelle. Il procède à une dénaturalisation de la catégorie des enfants, dans une perspective déconstructiviste. « Cette prétendue nature infantile, faite de fragilité, de dépendance et d’incapacité à participer à la vie politique, est donc tout sauf naturelle : elle est construite au long d’une histoire tant conceptuelle qu’institutionnelle, sociale, économique et politique. » (préface, p. 17) Le fait de maintenir les enfants dans l’ignorance pour leur prétendu «droit à l’innocence» les rendrait particulièrement vulnérables et incapables de se prémunir contre plusieurs formes de violence.
En parcourant la pensée politique européenne du XVIIe siècle, constitutive de la philosophie libérale contemporaine, T. P.-M. met au jour les angles morts et les représentations qui ont permis de naturaliser la domination des enfants, d’en faire des individus fragiles et inaptes à la vie publique tout en occultant le caractère politique de ces rapports de pouvoir. Le fait de considérer les enfants comme des êtres inachevés permet de les cantonner au statut d’objets du politique, et empêche de les penser comme des sujets à part entière (p. 48). « Le rapport de l’enfant au monde est alors celui d’une protection mutuelle : l’enfant, être fragile, doit être protégé contre les structures du monde, mais le monde lui aussi doit être protégé contre la nouveauté qu’introduit l’enfant. La place de l’enfant se situe ainsi hors du monde, dans la famille qui constitue un rempart contre celui-ci. » (p. 49)
Les enfants sont fragilisé·es par le régime de protection dans lequel on les inscrit (absence d’indépendance matérielle, symbolique, économique, juridique etc.), plutôt que nécessairement protégé·es à cause de leur fragilité naturelle.
T. P.-M. cherche à déconstruire au plus loin la prétendue naturalité de la dépendance des enfants, dont on prend souvent le nourrisson comme exemple paradigmatique. Sa réponse à cet exemple est à la fois éclairante et insatisfaisante : « Sa survie repose absolument sur l’aide apportée par l’extérieur, et c’est l’échelon de la famille qui doit en premier lieu y remédier. Sans elle, le nourrisson s’exposerait à tous les risques, et le monde extérieur, tel est le portrait qui nous est dépeint, en est rempli : affamé, vulnérable, le nourrisson gémirait des heures durant, pourrait être blessé par des inventions humaines, par des êtres naturels, […] pris d’assaut par des maladies rares dont il ne se relèverait probablement pas. Il y a beaucoup d’une vision pessimiste de l’état de nature dans une telle représentation, qui semble produite pour nous faire accepter comme une solution providentielle l’échelon familial.
Nous remarquerons ici qu’une telle expérience de pensée est moins fréquemment avancée dès lors qu’il s’agit d’adultes : qu’adviendrait-il de nous si nous étions laissé·es à l’abandon, sans vivres ni soutien de la part d’autres êtres humains et animaux, dans un paysage qui n’est pas le nôtre ? Il serait fort présomptueux de notre part de croire que nous nous en tirerions si bien. Il est possible d’ajouter également que ce n’est qu’à partir d’une conception particulièrement individualisée et atomisée du corps social qu’une telle représentation du nourrisson abandonné se constitue comme légitime. » (p.56)
T. P.-M. s’attarde également sur les effets institutionnels des conceptions paternalistes de la prise en charge des enfants. Cela passe par une critique des institutions de « protection de l’enfance », censées venir corriger les dysfonctionnements de la mise sous tutelle parentale. Il pointe du doigt le caractère tout de même ambivalent de ces institutions qui prennent également en compte la vulnérabilité des enfants « due à [leur] dépendance à l’égard des adultes qui ont en charge [leur] protection » (p. 57). C’est-à-dire que ces institutions explicitent aussi que la cellule familiale peut être elle-même la source d’une forme de fragilité chez l’enfant. L’autrice appelle à politiser la signification institutionnelle de la protection de l’enfant pour ne pas réduire ses faillites à des enjeux techniques ou de moyens.
D’autres arguments viennent étoffer la déconstruction de la catégorie enfantine et son assignation à une position de dépendance et de fragilité, notamment le caractère différencié de cette assignation selon la race, le genre, la classe.
T. P.-M. cite l’exemple des jeunes garçons noirs aux USA, « systématiquement perçus comme plus âgés et plus responsables de leurs actions que les garçons blancs ».
T. P.-M. cite l’exemple des jeunes garçons noirs aux USA, « systématiquement perçus comme plus âgés et plus responsables de leurs actions que les garçons blancs, ce qui mène à leur “adultification”. L’approche paternaliste, en naturalisant certaines capacités de l’enfant, s’empêche de comprendre comment celles-ci fonctionnent socialement, et uniformise le groupe des enfants de manière indue » (p. 59). Et c’est cette naturalisation des capacités enfantines, selon l’auteur, qui est à la racine des violences que produit l’institution familiale, en maintenant les enfants dans l’ignorance – en particulier dans les domaines de la politique et de la sexualité. Le statut de minorité spécifiquement, « censé protéger l’enfant conçu comme vulnérable, qui organise sa difficulté juridique et symbolique à s’élever contre les violences parentales : l’enfant, économiquement et psychiquement dépendant, ne peut choisir son lieu de vie et ne peut quitter le domicile familial sans autorisation ; iel ne peut pas non plus se constituer partie civile dans un procès » (p. 66).
Plutôt qu’un régime de protection qui maintient dans une conception victimaire, la posture de T. P.-M. est une invitation à « envisager la manière dont les groupes dominés pourraient s’emparer du pouvoir/savoir dont ils sont privés » (p. 67).
Dans son procédé de dénaturalisation des rapports adulte-enfant, T. P.-M. s’attelle à un travail technique d’analogie avec les travaux féministes matérialistes qui ont étudié l’assignation des femmes à l’espace du privé et de la maisonnée, pour tenter de délimiter les contours d’une « classe enfantine ». Cette classe d’âge serait caractérisée par un type d’appropriation spécifique que T. P.-M. nomme « l’appropriation temporelle ». Le travail approprié serait celui effectué par l’enfant au sein de l’institution scolaire, avec comme caractéristique particulière que l’élément accaparé « ne l’est pas de façon immédiate (les productions scolaires), mais différée (l’intégration à des normes du marché du travail à l’âge d’entrée dans le monde du travail) » (p. 189). T. P.-M. définit donc comme suit l’appropriation temporelle : « Nous désignons ainsi le processus d’accaparement des activités intellectuelles et matérielles de la classe des enfants par le groupe des adultes, dont le travail gratuit exercé au sein de l’institution scolaire constitue un exemple paradigmatique, et dont la particularité est qu’il repose sur un acte de projection temporelle : est défini comme éducation et/ou instruction ce qui correspond à une incorporation forcée et non rémunérée des normes sociales et politiques capitalistes. » (p. 190)
Les classes d’âge sont particulièrement poreuses : tous les adultes ont un jour été enfants. Mais si « l’adulte a été un jour enfant, iel ne fait que se souvenir de cet état passé, et les mécanismes de la mémoire peuvent constituer un frein à un accès à ces souvenirs » (p.199). Tal Piterbraut-Merx, qui au fil de tout son travail interroge les violences intrafamiliales au prisme de la domination adulte, amène ici la question des souvenirs traumatiques. L’exemple des souvenirs traumatiques et de leur remémoration à l’âge adulte constitue un cas limite de rapprochement phénoménologique voire de confusion entre le sujet enfant et son devenir adulte. Il pose des questions fondamentales à la possibilité d’une conscience de classe politique enfantine. » (p. 204) Elle poursuit : « Car l’instabilité apparente entre la position d’enfant et celle adulte, loin de faire obstacle à la formation d’une conscience de classe, nous semble au contraire induire des potentialités révolutionnaires : elle ouvre la possibilité, dans le cadre d’une activité politique collective et guidée, d’une ressaisie par le sujet dominant des cadres d’expérience du sujet dominé, non pas évidemment à l’identique, mais du moins par l’accès privilégié au souvenir. » (p. 204)
Tal Piterbraut-Merx aurait poursuivi dans la troisième partie de sa thèse la recherche de ces possibilités de repolitisation des rapports de pouvoir adulte-enfant. Elle souhaitait y développer des pistes pratiques en vue de l’abolition de la famille et de la libération des enfants. Malheureusement, sa mort n’a laissé d’autre choix à ses proches que de publier tels quels les fragments de cette partie du texte trouvés dans sa pochette d’ordinateur, « pour montrer à la fois la richesse de la pensée de Tal et les vides, les silences que son suicide impose ».

