Questionnement autour des droits culturels des enfants Ă partir dâĂ©changes avec Marine Sabounji de lâObservatoire des Politiques Culturelles de Grenoble. Elle a enquĂȘtĂ© sur les droits culturels des enfants et leur place dans les politiques publiques europĂ©ennes. Comment ces droits interrogent-ils lâorientation des politiques culturelles notamment en France et en Belgique ? Au cours de cette recherche, elle sâentretient avec des acteur·ices politiques et institutionnel·les, notamment les actuel·les et ancien·nes DĂ©fenseur·ses des droits des enfants en France et en Belgique francophone (FWB) mais aussi des membres de lâobservatoire de la diversitĂ© et des droits culturels de Fribourg (Suisse), comme Luc Carton, Patrice Meyer-Bisch ou encore MylĂšne Bidault. Cette enquĂȘte lâa progressivement menĂ©e dans des lieux oĂč nos enfants passent leurs journĂ©es, des lieux vivants Ă aimer et Ă dĂ©fendre collectivement, comme les espaces dâaccueil de la petite enfance ou encore les Ă©coles.
DâaprĂšs un entretien avec Marine Sabounji
Sur le terrain, Marine Sabounji a dĂ©couvert des milieux engluĂ©s dans des problĂšmes de reconnaissance, de considĂ©ration et en manque de moyens. Ă partir de ces territoires, elle a questionnĂ© les droits de lâenfant en gĂ©nĂ©ral et est partie Ă la recherche de leurs droits culturels en particulier : ouvrir les espaces pour retrouver une « poĂ©tique de lâenfance »n ; Ă©couter les mots de la psychanalyste Sophie Marinopoulosn et comprendre quâen ces lieux se jouent lâĂ©veil et la crĂ©ation de la relation Ă soi, aux autres et Ă son environnement ; nourrir les liens qui font grandir pour exercer son jugement et ses droits. Ce dĂ©sir de subjectivitĂ© mĂ©rite des champs dâexpression et de reconnaissances. LâĂ©veil et lâĂ©ducation artistique et culturelle permettent aux enfants de sâouvrir aux arts et aux cultures, de se nourrir grĂące Ă lâĂ©merveillement et la rencontre et de dĂ©velopper leur crĂ©ativitĂ© et leur expression, leur prise de position et leur participation Ă la sociĂ©tĂ©.
La CIDE met en avant quatre principes fondamentaux concernant les enfants : la non-discrimination, lâintĂ©rĂȘt supĂ©rieur de lâenfant, le droit de vivre, survivre et se dĂ©velopper ainsi que le respect des opinions de lâenfant.
Enfant, sujet de droit plein et entier
La convention internationale relative aux droits des enfants (CIDE) a permis en 1989 de mettre fin Ă la reprĂ©sentation de lâenfant comme objet et de le considĂ©rer comme sujet de droit. Câest Ă dire reconnaitre quâil·elle est dĂ©tenteur·ice dâun ensemble de droits sociaux, Ă©conomiques, civils, culturels et politiques dĂšs la naissance. Ces droits sont reconnus comme des droits fondamentaux, obligatoires et non nĂ©gociables. Avec ses 54 articles, la CIDE met en avant quatre principes fondamentaux concernant les enfants : la non-discrimination, lâintĂ©rĂȘt supĂ©rieur de lâenfant, le droit de vivre, survivre et se dĂ©velopper ainsi que le respect des opinions de lâenfant.
En outre, comme le souligne Patrice Meyer-Bischn, les droits des enfants ne relĂšvent pas de droits catĂ©goriels, au sens oĂč ces droits ne seraient applicables quâĂ certaines catĂ©gories de personnes. Câest lâensemble des droits humains qui doivent ĂȘtre interprĂ©tĂ©s avec lâexigence spĂ©cifique de prendre en considĂ©ration lâexpĂ©rience des enfants. Les enfants ne sont pas seulement des individus Ă protĂ©ger ni des victimes Ă sauver, ce sont bien des acteur·ices doté·es de capacitĂ©s, quâils et elles peuvent mettre en Ćuvre pour contribuer au changement, mĂȘme sâils et elles, en raison de leur vulnĂ©rabilitĂ© potentielle, nĂ©cessitent des mesures de protection. Il y a lĂ un subtil Ă©quilibre Ă construire entre Ă©tablir des mesures de protection et garantir les possibilitĂ©s que les enfants puissent sâĂ©panouir dans leur intĂ©gritĂ© et leur dignitĂ©. Cela veut dire que par un double mouvement, le droit de protection des enfants se superpose Ă leur droit de participation Ă la vie civique et culturelle notamment. Ce sont deux types de droits qui coexistent et qui peuvent tantĂŽt se neutraliser, tantĂŽt se renforcer mutuellement. Pour Patrice Meyer-Bisch lorsquâ« ils sont privĂ©s dâaccĂšs aux ressources culturelles â langues, Ă©criture, connaissance de leur environnement, des territoires et de leurs mĂ©moires, valeurs familiales et liens sociaux â, les enfants ne peuvent accĂ©der Ă aucun de leurs droits fondamentaux. » Ă lâinverse, connecté·es et nourri·es par des ressources culturelles, les enfants peuvent exercer leurs libertĂ©s et droits fondamentaux de façon instruite et crĂ©ative.
MĂȘme si la CIDE reste un des textes les plus ratifiĂ©s au monde, les droits des enfants ne cessent dâĂȘtre menacĂ©s par les crises multiples et protĂ©iformes que nous vivons (guerres, terrorisme, crises climatique, sanitaire, économique, peur du dĂ©classement, prĂ©caritĂ©, etc.).
Les droits des enfants menacés
MĂȘme si la CIDE reste un des textes les plus ratifiĂ©s au monde, les droits des enfants ne cessent dâĂȘtre menacĂ©s par les crises multiples et protĂ©iformes que nous vivons (guerres, terrorisme, crises climatique, sanitaire, économique, peur du dĂ©classement, prĂ©caritĂ©, etc.). Marine Sabounji liste quelques facteurs qui expliquent les menaces constantes faites Ă ces droits :
1.    Une augmentation significative de la précarité des enfants et de la violence faites aux enfants
Comme le souligne un rapport de lâINSEE de 2019, les enfants et les adolescent·es français·es comptent pour prĂšs dâun tiers des 5,2 millions de personnes situĂ©es sous un seuil de pauvretĂ© fixĂ© Ă 50 % du niveau de vie mĂ©dian, alors quâils et elles ne reprĂ©sentent que 20 % de la population totale. Les enfants sont confronté·es Ă des situations de violence protĂ©iforme et dans tous les secteurs. Au total, en France, 160 000 enfants subissent des violences sexuelles chaque annĂ©e. Selon un sondage menĂ© sur internet par lâAssociation Face Ă lâinceste, on compterait 6,7 millions de victimes de lâinceste en France, soit une personne sur dix.
2.    Un recul politico-culturel quant à la place des enfants dans la société
AprĂšs des ouvertures guidĂ©es par les pensĂ©es et pĂ©dagogies de Dolto, Freinet ou Montessori, il y a selon de Bernard de Vos, ancien dĂ©lĂ©guĂ© gĂ©nĂ©ral aux droits de lâenfant en FĂ©dĂ©ration Wallonie-Bruxelles, une tentative de plus en plus gĂ©nĂ©ralisĂ©e de dire : « Câest parce quâon a trop laissĂ© la parole aux enfants, câest parce que les parents se sont fait marcher dessus quâon se retrouve dans la situation dans laquelle on est, avec des difficultĂ©s de sociĂ©tĂ©, avec des jeunes de plus en plus insolents. »
3.    Des crises majeures successives affectant particuliÚrement les enfants
Pendant la crise sanitaire du Covid-19, le DĂ©fenseur des droits des enfants en France, Ăric Delamar, a reçu un nombre important de saisies, concernant des situations de dĂ©considĂ©ration totale de lâenfant comme sujet de droit. Les enfants ont Ă©galement Ă©tĂ© fortement culpabilisé·es quand il a Ă©tĂ© dit quâils et elles Ă©taient des rĂ©servoirs Ă Covid-19. Ils et elles se sont par ailleurs fortement inquiĂ©té·es pour la survie de leurs grands-parents alors quâon sâest finalement assez peu intĂ©ressé·e Ă leur sort pendant la crise. Cette pĂ©riode a Ă©galement marquĂ© la fin du sport, de la culture et des loisirs pour les enfants. De nombreux signes ont ainsi montrĂ© quâils et elles nâĂ©taient pas prioritaires dans la gestion de crise.
4.    La santé mentale des enfants gravement mise à mal et qui devient un enjeu de santé publique
Depuis 2022, on assiste Ă un pic au niveau des troubles circadiens, des troubles alimentaires, des troubles du sommeil et de mal-ĂȘtre des enfants. Ce constat est tirĂ© par le Haut Conseil de lâEnfance et de lâAdolescence du Haut Conseil de la Famille, de lâEnfance et de lâĂge (HCFEA)n : « Les enfants en France sont nettement plus exposĂ©s que les adultes Ă la souffrance psychique et aux difficultĂ©s psychologiques, mais aussi Ă la mĂ©dication. » La crise sanitaire et plus globalement les derniĂšres annĂ©es font craindre un risque de substitution des aides psychothĂ©rapeutiques, Ă©ducatives et sociales recommandĂ©es en premiĂšre intention, par des pratiques mĂ©dicamenteuses.
5.    Une fragmentation des politiques de lâenfance, avec une dispersion des acteur·ices de terrain et donc des politiques qui nâatteignent pas leurs destinataires
Ces politiques sont confrontĂ©es Ă un contexte dâĂ©clatement et de fragmentation de lâensemble de politiques publiques. Cela rend dâautant plus difficile la promotion et lâexercice des droits des enfants et renforce la dispersion des acteur·ices de terrain. Ces politiques nâatteignent pas leurs destinataires. Le Conseil dâĂtat français constate quâun fossĂ© sâest creusĂ© entre les acteur·ices publiques et les usager·es. De ce fossĂ© est nĂ©e une crise de confiance dans lâaction publique, en dĂ©pit de lâengagement fort des acteur·ices sur le terrain.
Depuis 2022, on assiste Ă un pic au niveau des troubles circadiens, des troubles alimentaires, des troubles du sommeil et de mal-ĂȘtre des enfants.
Ă la recherche des droits culturels des enfants
Ce constat autour des menaces envers les droits des enfants reste malheureusement dâapplication en ce qui concerne leurs droits culturels qui sont souvent considĂ©rĂ©s comme moins prioritaires. Bernard de Vos nuance cette observation en soulignant que lâoriginalitĂ© de la CIDE tient notamment Ă la mention des droits culturels, et surtout du droit Ă la participation et Ă lâexpression dans la vie culturelle â les autres, tels que le droit au logement, Ă lâalimentation, Ă la santĂ©, etc., Ă©tant dĂ©jĂ citĂ©s dans des textes antĂ©rieurs. Selon lui, câest ce qui a permis que la participation et lâexpression des enfants prennent de lâampleur ces derniĂšres dĂ©cennies.
MalgrĂ© cet intĂ©rĂȘt Ă lâinternational, la traduction juridique et la problĂ©matisation politique de ces droits Ă des niveaux nationaux restent encore limitĂ©es. En effet, les droits culturels des enfants sont avant tout apprĂ©hendĂ©s selon une volontĂ© de dĂ©mocratisation de la culture, en dĂ©ployant une logique dâaccĂšs Ă la vie culturelle et dâamĂ©lioration des Ă©quipements. Il faut dire aussi que le manque de mise en oeuvre de ces droits tient aussi Ă la pauvretĂ© de leur Ă©valuation par les instances de dĂ©fense des droits des enfants au niveau national et international.
Si la Belgique francophone se distingue avec une tradition de dĂ©mocratie culturelle, et la volontĂ© de faire participer les enfants Ă la culture et dâassurer les conditions pour quâils et elles crĂ©ent leur propre culture et apprennent la coopĂ©ration, cela concerne surtout les politiques liĂ©es Ă la jeunesse et moins celles propres Ă lâenfance. Comme le pointait Luc Carton dans le mĂ©moire de Marine Sabounji, « lâexercice libre de leur subjectivitĂ© reste encore Ă dĂ©ployer ». Avec la mise en place de conditions pour assurer lâaccĂšs et la participation des enfants Ă la vie culturelle câest davantage la facette « droit-crĂ©ance » qui est mise en Ćuvre plutĂŽt que la facette « droit-libertĂ© » des droits culturels des enfants. Selon lui, il y a encore trop peu de place laissĂ©e Ă lâĂ©veil artistique et culturel des enfants, tandis que la culture scolaire reste proche de la tradition dâexcellence française et privilĂ©gie de maniĂšre discriminatoire les facultĂ©s dâabstraction dans la langue française et les mathĂ©matiques. On reste loin dâune reconnaissance de lâexcellence manuelle, de lâexcellence artistique ou de lâexcellence corporelle dĂšs le plus jeune Ăąge.
Le manque de mise en Ćuvre de ces droits est aussi le fait du peu dâĂ©valuations mises en place par les instances de dĂ©fense des droits des enfants au niveau national et international, ainsi quâĂ la pauvretĂ© des instruments dâĂ©valuation qui se limitent au repĂ©rage gĂ©nĂ©ral et formel des droits culturels des enfants comme des « droits-crĂ©ance » et non pas encore comme des « droits-libertĂ©s ».
Il y a encore trop peu de place laissĂ©e Ă lâĂ©veil artistique et culturel des enfants, tandis que la culture scolaire reste proche de la tradition dâexcellence française et privilĂ©gie de maniĂšre discriminatoire les facultĂ©s dâabstraction dans la langue française et les mathĂ©matiques.
Un chantier Ă prolonger
MĂȘme si le chantier des droits culturels des enfants nâen est quâĂ ses prĂ©misses, les acteur·ices de terrain nourrissent un dĂ©sir de remobilisation des politiques culturelles publiques Ă plusieurs Ă©chelles territoriales : au niveau international et europĂ©en mais aussi national et rĂ©gional.
1.    Un intĂ©rĂȘt politique nouveau pour les droits culturels et les dimensions culturelles des enfants au niveau europĂ©en et multilatĂ©ral.
LâintĂ©rĂȘt des Nations Unies pour les droits culturels a Ă©tĂ© sanctuarisĂ© avec la rĂ©solution 10/23 du 20 mars 2009 qui a créé le poste de Rapporteur·se spĂ©cial·e pour les droits culturels. Une autre avancĂ©e majeure des Nations Unies ces derniĂšres annĂ©es a Ă©tĂ© la prise en compte des dimensions culturelles de lâensemble des droits. Il sâagit dâun chantier au long cours pour comprendre les dimensions culturelles du droit Ă l’alimentation, du droit Ă l’enseignement, du droit Ă l’Ă©ducation ou encore du droit au travail. En matiĂšre de droits culturels des enfants, le travail sur les dimensions culturelles du droit Ă lâĂ©ducation marque un vĂ©ritable pas en avant. En effet, la Rapporteuse spĂ©ciale des Nations Unies dans le domaine du droit Ă lâĂducation, Mme Koumba Boly Barry, a publiĂ© en 2021 un rapportn sur les dimensions culturelles du droit Ă lâĂ©ducation oĂč elle considĂšre que celles-ci sont des Ă©lĂ©ments cruciaux Ă la rĂ©alisation du droit universel Ă une Ă©ducation inclusive et de qualitĂ©. Elle invite Ă considĂ©rer le droit Ă lâĂ©ducation comme un droit culturel en tant que tel, câest-Ă -dire comme « le droit de chacun dâaccĂ©der aux ressources culturelles nĂ©cessaires pour dĂ©velopper librement son processus dâidentification, vivre des relations dignes de reconnaissance mutuelle tout au long de son existence et affronter les dĂ©fis cruciaux auxquels notre monde doit faire face, de sâadonner aux pratiques qui permettent de sâapproprier ces ressources et dây contribuer ». LâoriginalitĂ© de cette approche consiste Ă considĂ©rer la vie Ă©ducationnelle comme une relation vivante entre des acteur·ices (Ă©lĂšves, Ă©ducateur·ices, organisations et autres acteur·ices associé·es) et des ensembles de connaissances qui forment des ressources culturelles communes, porteuses dâidentitĂ©, de valeurs et de sens, sans lesquelles les acteur·ices ne peuvent rien.
2.    Initiatives et perspectives au niveau national et rĂ©gional : de lâĂ©veil aux villes de demain Ă hauteur des droits culturels des enfants, un nouveau temps dâexpĂ©rimentation
Au niveau national et local, les droits culturels des enfants peuvent servir dâappui pour remobiliser autour des politiques culturelles publiques.
- LâĂ©veil et lâĂ©ducation artistique et culturelle : les premiers pas des droits culturels
Au niveau national et sur les trois pays Ă©tudiĂ©sn, lâĂ©veil artistique et culturel est pensĂ© comme une premiĂšre Ă©tape pour travailler les droits culturels des enfants. La dĂ©mocratie et la participation sont des principes qui sâapprennent et se vivent, et ce, dĂšs le plus jeune Ăąge. Dans ce processus, les institutions dâĂ©veil artistique et culturel jouent un rĂŽle dĂ©cisif car elles proposent des temps et des lieux privilĂ©giĂ©s pour une expĂ©rience positive qui participe pleinement du vivre ensemble et qui mĂšne du collectif Ă la pensĂ©e collective.
- Temps et lieux tiers des enfants : de nouveaux espaces pour les droits culturels
Les dĂ©fenseur·ses des droits des enfants dans les pays europĂ©ens plaident pour une refonte des temps scolaires et une meilleure articulation entre temps scolaire et temps en dehors de lâĂ©cole, au profit des droits culturels. LâĂ©cole peut parfois ĂȘtre le seul lien avec la culture et câest pourquoi elle pourrait devenir une « Ă©cole culturelle » en proposant en son sein des activitĂ©s culturelles hors temps scolaire. En 2018, dans un rapport intitulĂ© « Les temps et les lieux tiers des enfants et des adolescents hors maison et hors scolaritĂ© », le Haut Conseil Ă la Famille, lâEnfance et Ă lâAge (HCFEA) recommande de laisser Ă disposition des enfants des lieux de socialisation semi-naturels, de soutenir les structures dâanimation et de jeunesse, et dâinstaller Ă lâintention des adolescent·es des lieux semi-ouverts, des espaces abritĂ©s et accueillants. Lâenjeu est non seulement de favoriser lâaccĂšs aux arts et Ă la culture mais aussi de permettre Ă chacun·e de vivre et de partager sa culture. DĂ©velopper la pratique amateure et lâexpĂ©rimentation est Ă©galement une voie pour renforcer les droits culturels des enfants.
- Â Des villes Ă hauteur des droits culturels des enfants
Si vous demandez Ă un enfant de 6 ans de discuter de la mobilitĂ© dans une grande ville, il va trouver des idĂ©es gĂ©niales parce qu’il nâa pas encore les freins ou lâautocensure des adultes. Depuis les travaux du chercheur italien Francesco Tonucci, certaines villes comme Montpellier tentent de retrouver leur habitabilitĂ© en associant et en laissant sâexprimer les enfants pour dĂ©finir et amĂ©liorer les politiques publiques dâamĂ©nagement. Dans ces villes, des conseils municipaux dâenfants ont Ă©tĂ© mis en place pour que ceux et celles-ci expriment leurs idĂ©es sur lâamĂ©nagement de la ville et fassent des propositions en matiĂšre dâurbanisme. Francesco Tonucci dĂ©fend lâidĂ©e quâune ville conçue pour les enfants serait bĂ©nĂ©fique pour tou·tes ses habitant·es, quelle que soit leur Ăąge. Une « ville des enfants » nĂ©cessite un changement de mentalitĂ©. Selon lui, cette approche doit permettre de reconnaitre et de respecter les droits des enfants : leurs droits de participer activement Ă la vie urbaine, leurs droits au loisir et au sport, leurs droits culturels. Les enfants sont concerné·es par la politique, ils et elles ont le droit de prendre part Ă la dĂ©mocratie et sont mĂȘme capables dâamener une forme de renouveau dĂ©mocratique, notamment ici en remobilisant les politiques culturelles publiques et en y incluant les droits culturels dans la question de lâhabitabilitĂ© des villes.
Les enfants sont concerné·es par la politique, ils et elles ont le droit de prendre part Ă la dĂ©mocratie et sont mĂȘme capables dâamener une forme de renouveau dĂ©mocratique, notamment ici en remobilisant les politiques culturelles publiques et en y incluant les droits culturels dans la question de lâhabitabilitĂ© des villes.
3.    Donner les clés des droits culturels des enfants
Pourrions-nous aller plus loin ? Comme le souligne Vincent Guillonn, codirecteur de lâObservatoire des politiques culturelles de Grenoble, il convient « de mieux connaitre la jeunesse et de lâĂ©couter y compris lorsque ses engagements et ses pratiques (culturels) se dĂ©ploient en dehors des frontiĂšres de la politique institutionnelle. Les jeunes ne sont pas dĂ©politisĂ©s, ils font de la politique autrement. Ils ne se dĂ©sintĂ©ressent pas des sujets culturels, ils en investissent de nouveaux (lâĂ©cologie, le genre, le multiculturalismeâŠ), fabriquent leurs rĂ©fĂ©rences culturelles entre pairs, entre pratiques de sociabilitĂ© et de communication digitales ». Câest en prenant en compte les nouvelles pratiques culturelles des jeunes Ă lâĂšre du numĂ©rique (dĂ©sir dâinteraction, besoin dâexpressivitĂ© et aspiration Ă se lier au monde global) que des structures culturelles proposent Ă des jeunes de prendre part Ă leurs projets. Des comitĂ©s culturels de jeunes ont ainsi vu le jour dans des scĂšnes nationales en France et dans divers lieux en Belgique. Ils expĂ©rimentent de nouvelles façons de faire avec, par exemple, des programmations partagĂ©es avec des enfants. Et câest quand les structures culturelles sâengagent Ă crĂ©er les conditions rendant les jeunes capables dâagir par eux·elles-mĂȘmes quâelles respectent pleinement leurs droits. Penser les droits culturels des enfants câest penser ouvrir des espaces de responsabilisation oĂč ils et elles se sentent Ă©couté·es et considĂ©ré·es dans leurs choix culturels ainsi que dans la diversitĂ© de leurs expressions. Pensons aux acteur·ices culturel·les et de lâaide Ă la jeunesse, aux maisons de jeunes, aux accueils temps libres, aux centres culturels, aux associations, aux Ă©coles… Ce sont des acteur·ices de changement, qui sont en premiĂšre ligne et qui ont un rĂŽle fondamental pour co-construire les politiques publiques dĂ©diĂ©es Ă lâenfance y compris en matiĂšre culturelle.
Pour conclure, que cela soit au niveau rĂ©gional, national, europĂ©en ou international, les droits culturels des enfants questionnent et donnent des envies de renouveau politique, comme en tĂ©moigne le dĂ©sir de remobilisation des politiques culturelles publiques que lâon voit émerger Ă plusieurs Ă©chelles territoriales.
Marine Sabounji fait rĂ©fĂ©rence au texte « Conjurer lâoubli » de Tal Piterbraut-Merx, in Vincent Romagny (Ă©d.), Politiser lâenfance, Ă©ditions Burn-AoĂ»t, 2023.
Lire le rapport de la psychanaliste Sophie Marinopoulos, « Une stratĂ©gie pour la SantĂ© Culturelle » : www.culture.gouv.fr/Media/medias-creation-rapide/RAPPORT-Strategie-Sante-Culturelle-Sophie-Marinopoulos.pdf2 et un texte critique sur la question rĂ©digĂ© par Christian Ruby, « la fable dĂ©sastreuse de la "santĂ© culturelle" : examen dâun mĂ©pris » : https://plateformedroitsculturels.home.blog/2023/02/15/la-fable-desastreuse-de-la-sante-culturelle-examen-dun-mepris/
Patrice Meyer-Bisch (Ă©d.), Lâenfant, tĂ©moin et sujet, Les droits culturels de lâenfant, Ăditions Romandes, Schulthess, Collection interdisciplinaire, 2012.
Cf. SynthĂšse du rapport du Conseil de lâenfance et de lâadolescence « Quand les enfants vont mal : comment les aider ? », 7 mars 2023.
Koumba Boly Barry, « Les dimensions culturelles du droit Ă lâĂ©ducation ou le droit Ă lâĂ©ducation comme droit culturel », Rapporteuse SpĂ©ciale pour le droit Ă lâĂ©ducation, Haut-Commissariat des Droits humains des Nations Unies, 2021. Le texte est accessible en ligne : https://www.ohchr.org/en/calls-for-input/cultural-dimensions-right-education-or-right-education-cultural-right
Le mĂ©moire de Marine Sabounji sâest concentrĂ© sur la France et la FĂ©dĂ©ration Wallonie-Bruxelles mais il a aussi Ă©tudiĂ© avec plus de distance la situation des droits culturels en Allemagne.
Vincent Guillon, « Une nouvelle jeunesse pour les politiques culturelles », LâObservatoire, 2023/1 (N° 60).

