Jacques Duez incarnait une pédagogie égalitaire où le dialogue entre professeur et élèves se tient hors rapport hiérarchique. À partir d’un dispositif de tournage vidéo installé dans ses classes, il a pendant 30 ans, avec le concours des enfants, thésaurisé une parole rare autour de sujets intimes, collectifs, philosophiques ou sociétaux. Valérie Vanhoutvinck s’est penchée sur cette imposante matière filmique et livre ici un texte, entre fragments et substance, qui appelle à considérer les enfants, doué·es de profondeur, justesse et poésie, comme des penseuses et penseurs à part entière.
« C’est très difficile pour un enfant de ne pas pouvoir aimer sa mère comme il veut, alors je l’aime bien mais j’essaie de ne pas l’approcher… Je me mets à l’écart d’elle pour ne pas être encore attrapé comme l’autre fois et être obligé de la détester pour finir. Je l’aime dans mon petit coin à moi-même, elle ne me dérange pas, c’est tout… Mais je ne souhaiterais surtout pas revenir vivre avec elle, ça non, dans le fond je ne souhaite pas grand-chose d’elle, je ne la souhaite pas, je l’aime bien dans un sens mais je ne la souhaite plus, avant je la souhaitais beaucoup, maintenant c’est fini. »
Quand il évoque sa mère Johnny se trouve dans une classe de 5ème primaire à Fauroeulx, village hennuyer de l’arrondissement de La Louvière. Il a 10 ans. Au milieu de ses camarades, il répond, face caméra, aux questions de son professeur de morale laïque, Jacques Duez. On est en 1987. Jacques Duez, hors champ, derrière la caméra, s’adressant à la classe : « On écoute toujours bien hein quand Johnny parle. »
Frédéric : « Oh oui, parce qu’il utilise des mots formidables ! Ben… comment… Moi je saurais pas parler comme ça… parce que j’aurais le trac de parler comme ça, simplement, surtout de ma mère et parce que moi ma tête c’est pas une bibliothèque, j’ai pas tous les mots que Johnny il a… »
Pendant plus de 30 ans, Jacques Duez converse avec, interroge et filme ses élèves. Instituteur de formation, engagé dans les techniques et récits audiovisuels, il donne cours dans l’enseignement primaire et parfois secondaire de la région du centre en Belgique.
Il pense que les enfants sont aventuriers de la pensée et sa production filmique atteste cette vision. Écouter, écouter, écouter, questionner, dialoguer, penser ensemble et singulièrement. Jacques Duez habite les classes au fil des ans et marque durablement ses élèves. Son approche, voisine du concept d’égalité discursive – un échange entre un enfant et un adulte où chaque propos est pris au sérieux et où une place est dédiée à la confrontation des intelligences, des sensibilités et des imaginaires –, ouvre la parole et l’intérêt pour celle de l’autre.
J. D. : « Alors les bébés qui viennent au monde, d’où viennent-ils ? »
Jenifer : « D’une graine »
J. D. : « D’une graine ? Et cette graine dans quel jardin pousse-t-elle ? »
Jenifer : « Ça je sais pas, je connais pas. »
J. D. : « Tu connais pas, (aux autres enfants) qui peut nous aider à savoir ? »
Fabienne : « Ben ils ont des boites… peut-être c’est dedans. »
J. D. : « Excuse-moi Fabienne mais je n’ai pas compris là. »
Fabienne : « Eh ben parfois on a des boites que papa veut pas qu’on prend, c’est peut-être là-dedans qu’elles sont les graines. »`
J. D. : « Ah et donc c’est de ces graines-là que viendraient les bébés ?
Fabienne : « Oui »
J. D. : « Bon et où trouve-t-on ces graines, on les ramasse ou on les achètes ? Et où achète-t-on ces graines ? Et combien coutent 100 grammes de ces graines ? »
Fabienne : « Humm… 1000 francs. »
J. D. : « 1000 francs pour 100 grammes de ces graines ? »
Dans les classes de Jacques Duez le dialogue est charpente, cœur palpitant, figure de proue. Les enfants sont rencontrés comme des interlocuteurs. Jacques Duez ne transmet ni concept, ni références, ni idées toutes faites. Il interroge les élèves et sollicite leurs représentations, points de vue, dilemmes, visions, croyances. L’enfant en face de Jacques Duez n’est pas un récepteur passif, il est un penseur total. Il argumente, raconte, démontre, fait face à ses contradictions, découvre l’avis de l’Autre, la multiplicité des avis des autres, il prend sa place et il la pense.
Dans les classes de Jacques Duez, ce dialogue avec les élèves est filmé. Filmer fait mémoire, trace. Filmer engage à assumer ses propos, son corps parlant, ses chairs pensantes. Filmer rend l’implicite à la vue de tou·tes.
– Mots prononcés, ton, hésitations, tics, contradictions, raccourcis, tournures, doutes, timidités, assurances, accents –
Au fil des entretiens filmés, l’enfant et l’adulte ne se trouvent pas sur des plans hiérarchisés même s’il y a clairement un adulte/enseignant qui questionne et des enfants/élèves qui répondent, l’autorité se manifeste par la rigueur du questionnement plutôt que par la domination des idées.
Jacques Duez filme la parole de ses élèves semblant vouloir saisir chaque souffle fragile de la pensée. La caméra témoigne aussi que penser, c’est en découdre ensemble, dessinant une aventure collective.
Mathieu : « Le sens d’une école c’est nous qui le donnons mais notre sens à la vie, c’est l’école qui nous le donne… Comment dire ?… Sans l’école tu saurais pas vivre, enfin si tu saurais vivre, mais tu n’aurais pas de travail et tu n’apprendrais rien. »
Guillaume : « En classe on apprend toujours des parties qui nous servent à rien… enfin si ça nous sert mais ça nous sert parfois une seule petite fois dans notre vie et après on s’en sert plus jamais…. alors qu’on l’a appris pendant des mois et des mois. »
Noémie : « Quand je dois corriger un exercice et que j’ai pas bon, je sais pas qu’est-ce que je dois faire… alors je commence à avoir chaud et ça commence à me piquer dans mon cou. »
J. D. : « Mais alors il faut vraiment essayer d’en parler avec vos instituteurs là. » Noémie : « Moi je saurais pas, je suis couillonne comme tout. »
Jacques Duez semble tout entier voué à l’art de l’écoute. À la vision des films, archives, entretiens et documents variés autour de son travail, l’engagement d’écoute semble omniprésent. Il y a posée, tout au long de cette matière, la question du temps. Un temps long laissé à la parole, à son déploiement, son dépliement qui occupe l’espace de la conversation et traverse les films de bout en bout.
Isabelle : « Quand tu passes une journée à colorier, t’es dans le présent… tu colories un parapluie et puis tu colories le bonhomme qui va avec… et ben le parapluie est dans le présent puisque c’est ta journée de coloriage au présent. »
J. D. : « Donc le présent c’est quelque chose… c’est quoi, c’est un ensemble d’instants, c’est combien d’instants le présent ? »
Isabelle : « Ah ben ça dépend comment s’appelle le présent, en fait tu peux donner une semaine, un jour, une seconde. »
Malika : « En fait on sait pas exactement ce que c’est le présent. Parce que « je suis née” ça par exemple c’est le passé, ça c’est sûr, mon avenir, c’est le futur donc ça je sais pas ce qui va se passer mais le présent c’est ce que je fais maintenant, c’est ce que je vis à l’instant même quoi. »
J. D. : « À l’instant-même ?! »
Malika : « Oui, moi je trouve que c’est ça le présent. »
Dans ce journal on se demande, entre autres, ce qu’est l’enfance et plus avant, ce qu’est l’état de la relation enfants-adultes aujourd’hui, vu d’ici. Vers quoi tend cette relation, ce qu’elle sous-tend, transporte, ignore, ce qu’elle défend, ce qu’elle produit. Le modèle Jacques Duez est une réponse forte à ces questions et à ce titre son travail, sa pensée, sa manière d’être adulte auprès des enfants devait infuser ce journal.
Qu’aurait-il dit lui, de l’enfance ?
À la question « Qu’est-ce que l’enfance ? », qu’aurait-il pu répondre ?
J’ai osé fabuler ses mots, que voici :
L’enfance n’est pas ce petit couloir qu’il faudrait traverser vite pour arriver aux choses sérieuses de l’existence. L’enfance, c’est la vie elle-même et la faculté de poser mille fois la même question sans se lasser. L’enfance, c’est l’élan à réfléchir le monde, à l’interroger, à le retourner dans tous les sens. L’enfance c’est rire de rien et tout pleurer. En enfance, le temps ne compte pas et l’imaginaire est plus vrai que les murs de la classe. L’enfant n’est pas un adulte en devenir, il est déjà quelqu’un.
Filmographie et ressources
« Les cahiers du moulin » à propos de Jacques Duez, Moncelon.fr, 30 octobre 2021.
« Quai des Belges : Hommage à Jacques Duez », Hadja Labib, RTBF, 2010.
« Jacques Duez, l’homme qui questionnait si bien les enfants », La Libre Belgique, 4 mars 2010.
Jacques Duez (réal.), Les temps des enfants, OEJAJ, 2007.
Jacques Duez (réal.), Enfant mon ancêtre, noProd, 2005.
Carine Bratzlavsky, Anne Hislaire (productrices), Agnès Lejeune, Wilbur Leguebe et Jacques Duez (journalistes), Journal de Classe, série documentaire. « Les premières audaces », « Les échappées », « Sexe, amour », « L’enfant nomade », « Remue-méninges », RTBF/ARTE, 2002.
Jacques Duez (réal.), Nous voulons être payés, noProd, 1998
Jacques Duez (réal.), Le questionnement, noProd , 1997
Jacques Duez (réal.), Dehors les étrangers, noProd , 1995
Jacques Duez (réal.), Comment naissent les bébés ?, noProd , 1992
Jacques Duez (réal.), Le cinéma d’horreur, noProd , 1991
Fiche Jacques DUEZ/Ciné NOVA
Fiche Jacques DUEZ/Petit Ciné
Fiche Jacques DUEZ /SONUMA

