Entre hésitation, conviction et désir d’être entendu·es, les voix d’enfants et d’adultes se croisent autour d’une même question : pourquoi le droit de vote resterait-il l’apanage des « grandes personnes » ? Ce patchwork donne à entendre une pluralité d’idées qui, ensemble, interrogent la démocratie, sans oublier la voix de celles et ceux qu’on n’invite pas (encore) à voter. Les extraits proviennent de publications de Clémentine Beauvais, Laelia Benoit, Juliet Drouar, et de propos recueillis auprès de Solayman Laqdim, Marine Sabounji et des enfants ayant participé à notre comité éditorial invité.
Clémentine Beauvais : Un aveu : moi aussi, quand j’en ai vraiment entendu parler pour la première fois, par le livre de l’universitaire américain John Wall Give Children the Vote… ça m’a fait rire. […] Cette première réaction, je suis presque certaine que vous l’avez eue, vous aussi, en voyant le titre. […] Mais ces réactions montrent à quel point le droit de vote dès la naissance est un impensé, voire un impensable, des démocraties actuelles. Pourquoi est-ce rigolo, polémique, expérimental, d’estimer que les enfants devraient pouvoir voter ?
Juliet Drouar : [Les enfants] sont bêtes, iels sont des animaux, iels sont naturellement incapables/faibles, on doit les protéger de tout ce qu’énoncé précédemment ou les punir pour qu’iels intègrent quelle est leur place, etc. [Ces arguments sont] du déjà vu et revu pour constituer un groupe social à dominer et le priver de droits. Exemples : contre les personnes noires américaines qui obtiennent finalement le droit de vote le 4 août 1965 aux États-Unis ; contre les personnes femmes qui obtiennent finalement le droit de vote en France le 21 avril 1944 dans le cadre du Comité français de libération nationale qui devient à Alger le gouvernement provisoire de la République française.
Arda : Moi, je suis pour. Si quelqu’un me posait la question : « Est-ce que tu voudrais voter ? », je dirais oui. Je sais pas pourquoi, mais j’aime bien voter. À l’école, on vote. J’aime bien qu’on me demande mon avis.
Solayman Laqdim : Je plaide pour un élargissement des conseils ouverts à la jeunesse à tous les niveaux du pouvoir en Belgique. On ne comprend jamais mieux que ce qu’on pratique.
Nassim : Je suis contre parce que déjà, la politique, ça m’intéresse pas. J’y comprends rien. Même quand je serai adulte, j’aurai pas envie de voter, mais je devrai le faire. C’est parce que je n’y comprends rien. Si je comprenais, oui.
Juliet Drouar : [À] partir de quel âge peut-on comprendre ? À 18 ans seulement, vraiment ? Selon une étude scientifique publiée le 8 décembre 2021 dans The lancet Planetary Health, soixante-quinze pour cent des adolescent.es qualifient l’avenir « d’effrayant » du fait du changement climatique. Alors les enfants sont miné·es par l’éco-anxiété mais ne seraient pas capables de voter pour un programme écolo ?
Laelia Benoit : Autoriser un enfant à voter n’est pas un abus. Aujourd’hui, notre fonctionnement est tel qu’une partie de la population est privée d’expression sous prétexte qu’elle est trop jeune. Pourtant, lorsqu’on vieillit, même s’il y a une maladie ou un déclin cognitif fort, on conserve son droit de vote en France. Lorsqu’une personne devient trop dépendante, on ne lui retire pas son droit de vote, mais on va accepter qu’un proche vote pour elle. En partant de ce principe-là, il est extrêmement dommage de n’avoir aucune représentation de la population en bas âge. […] Si on invisibilise une partie de la population dans la représentation citoyenne, on ne peut pas s’étonner qu’ensuite cette même population soit mal considérée.
Juliet Drouar : [Les enfants] n’auraient pas les capacités pour voter ? Mais où est le test que les citoyen·nes consacré·es passent pour avoir le permis de voter ? Ce dernier devient-il caduc à un certain âge ? […] Qu’est-ce qu’il faudrait pouvoir comprendre pour avoir le droit de vote ? Un [master 2] en économie gestion ? Ça laisserait la majorité de la population votante sur le carreau.
Marceau : Moi, en voyant les enfants qui m’entourent et qui sont dans mon école, je dis que ce serait bien qu’ils votent parce que je trouve qu’eux aussi ont le droit de choisir leur chef, leur bourgmestre, leur représentant. Peut-être que les gens disent que ce serait pas bien parce que les enfants n’auraient peut-être pas la conscience de tout ça. Moi je dis qu’à partir de 8, 9, 10 ans, on sait déjà. Moi par exemple c’est à partir de 10 ans que j’ai commencé à comprendre ça, donc je trouve que les enfants devraient pouvoir voter.
Solayman Laqdim : Le droit de vote aux enfants, c’est une bonne idée. 16 ans est un bon âge, un peu plus tôt aussi. Je suis toutefois réticent à l’idée de descendre trop l’âge du droit de vote et de donner des arguments aux personnes qui voudraient abaisser l’âge de la responsabilité pénale.
Clémentine Beauvais : Je suis personnellement opposée au vote par procuration des parents pour les enfants. Je m’inquiéterais [du] fait de traiter les parents comme davantage « responsables » que les non-parents, ou plus investis pour l’avenir du fait même d’avoir des enfants. […] Personnellement, la question du droit de vote des bébés ne me réveille pas la nuit […]. Il me semble qu’on peut tout à fait accepter que les bébés ne puissent pas voter, tout en leur donnant le droit de le faire.
Marine Sabounji : Je soutiens l’idée de donner la parole aux enfants dès que cela les concerne mais cela implique de faire autrement les politiques publiques : il faut mettre en place un dialogue structuré. Les moins de 18 ans font de la politique autrement. Il faut se pencher sur la manière de travailler avec elleux, interroger leurs pratiques culturelles (à l’ère numérique notamment) et les sujets qui les concernent pour travailler avec elleux leur expression citoyenne. Se décentrer est indispensable.
Rosa : Quand on prend une décision pour la ville, pour aménager un parc ou quoi, il faudrait que tout le monde soit d’accord. Mais on nous demande pas trop notre avis. Pour choisir un nouveau bourgmestre, les adultes vont jamais demander l’avis des enfants. Ils pensent que seuls les adultes peuvent donner leur avis, alors qu’il faudrait que nous aussi, on puisse le donner. Il faudrait que nous aussi on ait le droit de voter.
Solayman Laqdim : Les droits des générations futures ne seront vraiment effectifs que si on travaille pour elles et avec elles. La Convention internationale des droits de l’enfant insiste sur la vulnérabilisation potentielle des enfants et sur leur droit à participer aux décisions, qu’elles les concernent directement ou non. Les enfants sont des sujets de droit. Comment les protéger et prendre en considération leur parole ? Tout le travail d’équilibre est là.
Sacha : Ça dépend. Si on parle d’élire un nouveau président, là je suis d’accord qu’on vote pas, parce que si ça se trouve on peut voter pour une personne qui a de mauvaises intentions. Mais si c’est pour construire un parc, là je suis d’accord que les enfants votent parce que c’est eux que ça concerne.
Zola : Moi, je suis en même temps d’accord et pas trop d’accord, parce que je sais pas trop choisir. Je serais donc un peu plus non, mais je dirais quand même un tout petit peu oui pour choisir par exemple si construire un nouvel immeuble ou un parc.
Clémentine Beauvais : Il est probablement raisonnable d’envisager une mise en place graduelle du droit de vote dès la naissance ; soit d’abord avec des villes ou régions expérimentales ; soit d’abord par type de scrutin, en commençant par exemple par ouvrir les élections municipales ; soit en abaissant petit à petit la limite d’âge sur plusieurs années, de dix-huit ans à seize à douze à huit, jusqu’à disparition de toute restriction.
Juliet Drouar : [Les enfants] seraient sous influence de leur milieu social. Certainement ! Qui ne l’est pas ?
Clémentine Beauvais : L’une des angoisses les plus médiatisées des jeunes générations est l’éco-anxiété. Derrière ce terme fourre-tout se cache la plus grande injustice du processus décisionnel démocratique actuel dans son exclusion des enfants : les enfants subissent le politique dans leur avenir de manière disproportionnée par rapport aux adultes.
Laelia Benoit : Un enfant de 8 ans, aujourd’hui, a entendu parler du changement climatique. Il n’est pas forcément très au clair sur son mécanisme ou sur ses causes politiques, mais il sait ce que c’est. Et les enfants tolèrent beaucoup moins la dissonance cognitive que les adultes : s’il y a un problème, ils s’en inquiètent,ils exigent une cohérence morale. […] Les jeunes ont parfaitement conscience que le changement climatique va être le problème de leur génération, qu’ils seront encore là pour en faire les frais. En cela, ils appartiennent également au groupe des minorités.
Clémentine Beauvais : Le droit de vote dès la naissance est un projet non seulement politique, mais existentiel. Il nous invite à réimaginer les rapports entre les personnes sans distinction d’âge, de capacité, d’activité professionnelle ; à ne plus penser la participation à la société en termes de compétence, de maturité et d’incomplétude, de productivité et d’oisiveté, de dépendance et d’indépendance, mais à réfléchir à de bien plus belles choses, comme la mise en capacité, l’expérience vécue, la quête de sens, l’interdépendance.
Cités dans ce dossier
« Les droits de l’enfant en Belgique : des acquis menacés », entretien avec Solayman Laqdim.
« Les droits culturels des enfants », d’après un entretien avec Marine Sabounji.
Les mots des enfants ayant participé au comité éditorial invité réuni pour ce numéro.
Autres sources
Juliet Drouar, « Pour le droit de vote des mineur·es », in Politiser l’enfance, Vincent Romagny, Éditions Burn-Août, 2023.
Clémentine Beauvais, Pour le droit de vote dès la naissance, Gallimard, 2024.
Barnabé Binctin, « Laelia Benoit : éco-anxiété, ”ne vous laissez pas polluer par la négativité”. », Socialter, n° 54, 2022.

