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Dossier

Infantes poetae

Medeber Teatro

24-11-2025

Le Medeber Teatro, fondé par Serenella Martufi et Francesco Moraca, est un projet de recherche, de pédagogie et de création artistique pluridisciplinaire qui explore les liens entre poésie, politique et transformation du réel. Serenella propose ici un récit, de 2014 à aujourd’hui : dans les pas de Sofia, de Sarwar, d’enfants de Pirri ou de Gaza, elle interroge la poiesis – cet acte de création qui fait du geste, de la parole et du rêve une manière d’habiter le monde autrement. L’enfant y devient poète·sse et bâtisseur·se d’avenir, porteur·se d’un « je peux » fragile et révolutionnaire.

Medeber est le nom de l’ancien caravansérail de la ville d’Asmara, en Érythrée, devenu un marché où chaque jour des camions viennent décharger des déchets de plusieurs types : un frigo à côté d’une chaussure, un microphone, des briques, des tables, etc. Une fois que la montagne de déchets est assemblée à l’entrée, la communauté du marché se réunit autour pour réfléchir au nouvel usage que ces objets assemblés de manière différente peuvent acquérir. Cette imagination collective et cette transformation de la matière par la communauté répondent à ce que nous souhaitons exprimer avec notre art : un rassemblement de corps et de rêves qui explorerait la transformation du sens à travers la négociation et la mise en commun des imaginaires. C’est après notre séjour là-bas, en 2014, que nous sommes devenu·es le Medeber Teatro.

Dans le centre d’Asmara, la colonisation italienne par l’armée de Mussolini au début des années 1930 a marqué le territoire avec une architecture futuriste. L’école italienne de la ville, qui motivait notre présence sur place bien des années plus tard, conservait le souvenir de cette époque où les fils et filles de l’élite coloniale venaient y étudier pour s’assurer d’éviter les camps d’entrainement du service militaire auquel tou·tes les étudiant·es érythréen·nes sont soumis·es lors de leur dernière année. Le privilège en Érythrée peut vouloir dire beaucoup de choses, mais comme dans le reste du monde, aujourd’hui encore, une partie de celui-ci se mesure à l’argent dépensé pour les frais de scolarité.

Dans ce panorama d’ocre et de rouge piquant sur fond d’héritage colonial, nous portons notre attention sur Sofia, une petite fille à l’époque. Elle accédait au privilège de cette école grâce à sa mère, qui travaillait sans relâche pour réunir les frais de scolarité afin de donner à sa fille la possibilité d’un avenir loin des camps militaires d’Afwerki. Matin et après-midi, Sofia parcourait à pied 15 kilomètres pour aller à l’école, habitant un peu en dehors d’Asmara. Quand elle ne voulait pas marcher, Sofia attendait l’autobus pendant des heures. Sofia volait le gouter des camarades qui se moquaient d’elle parce qu’elle était pauvre. Sofia frappait garçons et filles sans trop hésiter dès qu’une personne lui faisait du tort. Sofia doit avoir 17 ans aujourd’hui mais nous n’avons plus de nouvelles. L’image de Sofia guidant ses camarades pendant les ateliers de théâtre, ou ayant déjà mémorisé en deux jours les exercices et les poésies de Buzzati et de Rodari que nous avions proposés au groupe, cette image est restée gravée dans la mémoire de cette expérience si fondamentale pour notre pratique et notre vision artistique. Sofia était la poésie en action : un acte de création inhérent au concept de poiesis, illuminant le chemin de celles et ceux qui ne peuvent que construire pièce par pièce leur propre être en ce monde. Un acte de création pour répondre à un monde qui, autrement, les laisserait derrière sans même s’en apercevoir.

En 2021, sur le chemin du Medeber Teatro est arrivé Sarwar. Il avait 14 ans à l’époque. Lui aussi, imaginez-le parti à pied de l’Afghanistan vers la Belgique par la route des Balkans dans les années du Covid-19.

Maintenant relisez ce paragraphe sur Sofia, cherchez à prendre le rythme de sa marche pour aller à l’école et pour rentrer à la maison, comme un .gif répété sans cesse chaque jour, en surmontant les périls qu’une rue quelconque cache pour un·e enfant en général et pour une fille en particulier. Gardez le rythme de cette marche pour rejoindre les marcheur·ses ci-dessous qui dessinent notre avenir pendant que nous regardons s’iels marchent bien… Je pense un moment aussi à Sisyphe faisant rouler son rocher. Ayez-le également à l’esprit.

En 2021, sur le chemin du Medeber Teatro est arrivé Sarwar. Il avait 14 ans à l’époque. Lui aussi, imaginez-le parti à pied de l’Afghanistan vers la Belgique par la route des Balkans dans les années du Covid-19. Le chemin de Sarwar se poursuit aujourd’hui dans les rues de Bruxelles, ville qui, au regard de son parcours, parait toujours plus petite, presque de poche, parce qu’à force de la traverser en long et en large, il réussit lentement à la modeler à son image et selon ses besoins. Justement à l’heure où nous écrivons, les portes de ce chemin se sont ouvertes à sa famille qui, grâce aux milliers de pas faits par Sarwar pendant les 5 années où je l’ai connu, a réussi à rejoindre Bruxelles et à s’y installer. En lisant vous pensez peut-être maintenant à la frénésie de nos pas pour un énième déménagement, ou quand on remet debout les pièces qui font notre vie quotidienne. Décidément un acte de poiesis aussi, celui de Sarwar, une construction concrète, constellée de relations et d’intuitions imaginatives, que seul l’esprit d’un·e jeune qui a vu tant de paysages peut générer. Sarwar est la gentillesse et la débrouillardise faites personne. Dès le début, il a compris comment naviguer entre les adultes, choisissant à qui se confier avec l’œil attentif de celui qui a besoin de cartographier qui pourra l’aider à atteindre son objectif : la réunification de sa famille. Sarwar a participé à la première édition de l’atelier de photographie et cartographie URBE : Urbaniste Émotionnel·le en 2021. Il était arrivé depuis 3 semaines environ. Le deuxième jour il m’a baptisée « Mom », et depuis, j’ai ressenti la responsabilité de ce titre, lui venant en aide même pour les motifs les plus absurdes comme l’achat de pantalons de survêtement à 80 €. Sarwar a été placé sous la tutelle d’une personne très aisée, qui, peut-être avec le même surnom, lui vient en aide de manière bien plus concrète que moi, lui fournissant des appartements où loger, des ressources économiques sur lesquelles compter. Vacances à la mer à Ostende. Sarwar, de nulle part, s’est construit une vie, un réseau sur lequel compter, il a fabriqué la vie en marchant sur la route des Balkans qu’il avait commencé à imaginer. Peu d’œuvres de biopolitique et de poésie m’ont impressionnée comme le chemin de Sarwar ces 5 dernières années.

Cet enfant gazaoui est la création du futur déjà en acte, il court vite et nous dit que nous sommes en retard sur tout.

Poursuivez avec moi : nous sommes en juillet 2024 et désormais marchent à vos côtés 12 enfants de la municipalité de Pirri, à la périphérie de Cagliari en Sardaigne, qui, pendant l’été 2024, ont participé à notre dispositif Les Voix Errantesn sur invitation du festival local Arterità avec le soutien de la municipalité en la personne de Maria Laura Manca. Lors des deux journées d’activités, Maria Laura a présenté sa commune en dénonçant ouvertement sa laideur, et nous faisant sourire et froncer les sourcils, en tant qu’invité·es pour agir sur ce territoire – qui avait certainement beaucoup de défauts mais dont la laideur ne faisait pas partie. À l’automne, nous avons ensuite invité le public à écouter les podcasts résultant des marches faites avec adultes et enfants à deux moments différents mais toujours sur le même chemin. Les réflexions des adultes étaient sombres. Accrochées à leurs souvenirs d’enfance où le paysage était inévitablement beau, ces personnes parlaient de tout ce qui ne fonctionnait pas sur le territoire, aujourd’hui enlaidi et victime de l’usure du temps. Après l’écoute, la réflexion collective laissait présager l’effondrement de cette communauté urbaine, le désespoir face à l’impact dévastateur des inondations qui, chaque année désormais, conditionnaient la vie à Pirri où le système d’égouts dysfonctionne et où les pics à 43 degrés de cet été ont entrainé la formation de marécages pestilentiels, causant des problèmes de mobilité et d’infrastructures.

Puis nous sommes passé·es à l’enregistrement sonore des enfants. Le paysage s’est soudain peuplé de millions de fourmis minuscules, de pigeons aux qualités acrobatiques que seul·es les enfants peuvent distinguer, d’hyperboles sur les éléments uniques au monde du décor urbain de Pirri, d’observations hilarantes, d’autodéfinitions et d’épithètes entre camarades d’école qui rappellent la difficulté à s’accepter et à dialoguer avec son propre corps aussi bien individuellement qu’en groupe. Les enfants de Pirri ont fait preuve d’un anticléricalisme que, même nous, progressistes, avons partiellement censuré lors de la postproduction du podcast, préoccupé·es par les réactions possibles des autorités municipales susceptibles d’impacter la restitution du travail. Leur taille, au-dessous du mètre cinquante, était certainement l’une des raisons pour lesquelles la ville leur parlait différemment d’aux adultes, mais surtout, les enfants de Pirri interagissaient avec le paysage, y construisaient des images et non des raisonnements, étaient dans une action concrète de poiesis, qui sauvait le paysage de l’effondrement et le projetait avec certitude et effronterie dans l’avenir, un paysage futur qui se construisait déjà dans les mots des enfants, poétes·ses de leur paysage, bâtisseur·ses d’une ville et d’une vision d’elle qui lui permettait de continuer à exister.

Le plus grand potentiel politique n’est pas celui déjà épuisé, auquel nous adultes ne faisons que participer passivement, mais celui qui réside dans ce qui n’est pas encore advenu.

Ce chemin ne peut se terminer sans rappeler aux yeux et à la (fraiche) mémoire collective l’image toute récente d’un des 40 000 enfants orphelin·es persécuté·es par les Forces d’occupation israéliennes, qui court hors de Gaza City portant sur ses épaules son petit frère, criant peur et colère. Le pas rapide et effrayé et la voix qui sort de ses poumons si petits et forts, est cette image de résistance, de futur qui s’oppose au génocide. Cet enfant, avec son frère sur ses épaules, est la résistance la plus forte à la voix de la propagande sioniste et occidentale, qui, pour justifier le génocide et l’occupation illégale de la Palestine, ose répondre « Définissez “enfant” ? »n quand on l’interpelle sur la situation des jeunes Gazaouis. Cet enfant est la création du futur déjà en acte, il court vite et nous dit que nous sommes en retard sur tout. Que notre forme de politique a échoué, qu’il porte sur ses épaules le monde de demain, les mots de demain, les instances et les images qui donneront forme à notre futur à tou·tes. La résistance physique de cet enfant, sa détermination, la générosité et l’amour pour le frère sur ses épaules, l’effroi dans son regard et la colère désespérée dans sa voix, nous clouent sur place, nous adultes, dans un présent où l’échec et l’inadéquation humaine et politique nous regardent en face, tandis qu’il s’échappe de l’image vers un futur où son acte de création – la solidarité, l’amour, la résistance manifestée dans le corps – sera le geste poétique, mythe fondateur sur lequel construire la société de demain.

Les enfants sont auteur·ices du présent grâce à leurs gestes d’autorialitén de réécriture et de relecture du paysage usé par le babillage incertain des adultes que nous sommes. L’enfant est engagé·e dans une création, une poiesis constante du monde, de son avenir, donc agent·e poétique et politique suprême du monde potentiel. Comme le philosophe Giorgio Agamben l’écritn, le plus grand potentiel politique n’est pas celui déjà épuisé, auquel nous adultes ne faisons que participer passivement, mais celui qui réside dans ce qui n’est pas encore advenu.

C’est précisément sur ce point que Giorgio Agamben nous éclaire : le potentiel politique des enfants ne s’exprime pas dans un pouvoir de dénonciation, mais avant tout dans leur affirmation d’une potentialité. Pour lui, cette expérience se condense dans le moment où chacun·e doit prononcer ce « je peux » − un « je peux » qui ne se réfère à aucune certitude ni capacité particulière, mais qui se présente néanmoins comme absolument exigeant. Au-delà de toute faculté déterminée, ce « je peux » ne désigne rien, et pourtant il marque ce qui constitue peut-être l’expérience la plus radicale et la plus intime : l’expérience de la potentialité.

L’expérience de la potentialité est toujours liée à l’intimité du sujet, et c’est pourquoi les gestes et récits des enfants peuvent être compris comme autant d’affirmations de ce « je peux » fragile mais irréductible. Par ce geste, ils et elles se placent bien au-delà de l’impuissance ou de la passivité dans lesquelles l’enfance est trop souvent enfermée : c’est dans ce « je peux » que réside la véritable puissance révolutionnaire. En observant l’enfant comme porteur·se de potentialité, nous sommes confronté·es à une leçon politique et existentielle : le monde ne se fonde pas seulement sur ce qui est, mais sur la présence active de ce qui n’est pas encore. C’est dans cette tension − ce « je peux » qui ne cesse de s’ouvrir sur d’autres possibles − que réside l’avenir, et peut-être la seule véritable promesse politique.

1

« Les Voix Errantes », un projet de balades urbaines poétiques soutenu par la CoCoF. Épisode Cagliari Dall’Ex Vetreria al Centre CEMEA di Pirri : https://lesvoixerrantes.transistor.fm/17

2

Mots d’Eyal Mizrahi, président de la fédération Amici di Israele lors de l’émission « È sempre cartabianca » de la chaine de télévision italienne Rete4.

3

Depuis 2023, Medeber utilise le mot « autorialité » pour traduire le mot anglais authorship qui, en français, devrait être traduit par le mot « paternité » qui pose évidemment beaucoup de questions.

4

Giorgio Agamben, Potentialities, Stanford University Press, trad. Daniel Geller-Roazen,1999.

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Journal 61
Enfance(s)
Édito de la rédaction
Les mots du comité éditorial invité

Selma et Zola Ben Felix, Alice Bianchi-Capart, Gibril Delhauteur, Marceau Despréaux, Hassibullah Nurzi, Nassim Kasongo, Rosa et Gabrielle Poussin, Marcel et Sacha Van Avermaete, Imane van Ruymbeke, Arda Yasartas

« Qu’est-ce que l’enfance selon toi ? »

Aïssatou F.,  Alessia M.,  Anas E.,  Alix D., Arda Y., Devran G.,  Didisonne T., Elvan T., Émilie V., Hassibullah N., Kim R., Leandro M., Lili S., Nassim K., Nour N., Nordin Z., Maïde Y., Melek O., Maelys L., Mohamed N., Paul S., Rumeysa T., Salwa T., Sheryl M., Teddy P., Yezra O.

Habiter attentivement les mondes

Tim Ingold, professeur émérite d’anthropologie sociale (University of Aberdeen)
et Jan Masschelein, professeur émérite à la Faculté de psychologie et de sciences de l’éducation (KU Leuven).

 

Une autorité qui pense sa propre abolition

Entretien avec Leia Duval-Valachs, doctorante en sociologie à l’EHESS (Paris) et professeure de sciences économiques et sociales

🌐L’enfance, angle mort et zone critique de l’existence humaine

Bertrand Ogilvie, philosophe, psychanalyste, professeur émérite de l’université Paris VIII Vincennes – Saint-Denis

Les enfants et monsieur Jacques

Valérie Vanhoutvinck, artiste, autrice, cinéaste, meneuse d’ateliers d’écriture multiformes et d’interventions artistiques In Situ, membre de Culture & Démocratie

🌐Une sociologie de l’enfance

Eden Dautaj, membre du comité de rédaction de Culture & Démocratie

🌐Perspectives décoloniales sur l’enfance et les childhood studies

Anandini Dar, chercheuse et professeure associée à l’université BML Munjal, co-fondatrice du Critical Childhoods and Youth Studies Collective (CCYSC)
et Tatek Abebe, professeur à la faculté des sciences sociales et éducatives à la Norwegian University of Sciences and Technology

L’infans, l’enfant-roi et l’enfant-coéquipier. Autour d’une lecture de « Philosophie de l’enfance » de Gareth B. Matthews

Baptiste De Reymaeker, directeur du centre culturel d’Havelange et membre de Culture & Démocratie

L’enfant, animal politique. Entre immobilité scolaire, asymétries relationnelles et pratiques de démocratie participative

Chiara Foà, écrivaine, enseignante d’histoire, de littérature, de géographie et référente pédagogique chargée de l’éducation civique à Turin

 

Et si les enfants votaient ?
Les droits de l’enfant en Belgique : des acquis menacés

Entretien avec Solayman Laqdim, Délégué général aux droits de l’enfant

🌐Éducation à la démocratie par les droits culturels dès le plus jeune âge

Anne Aubry et Christelle Blouët, Réseau Culture 21

Tal Piterbraut-Merx : la domination oubliée. Politiser les rapports adultes-enfants

Lola Massinon, sociologue et enseignante

Politiser l’inceste, c’est politiser l’enfance. Regard clinique et politique sur cette double nécessité

Samira Bourhaba, psychologue clinicienne

Parents-enfants : amour et dépendance d’une espèce culturelle

Pierre Hemptinne, écrivain, membre de Culture & Démocratie

« L’enfance majeure » : rituels de réparation de la communauté

Entretien avec Julien Fournet, directeur artistique et metteur en scène

🌐L’enfant trouble

Catherine De Poortere, rédactrice à Médiathèque Nouvelle

Infantes poetae

Medeber Teatro

Les enfants de l’Occupation du Bonheur

Évelyne Bienvenue, habitante de l’occupation

🌐Faire famille, faire communauté

Thibault Galland, chargé de projets à Culture & Démocratie

🌐Politiser l’enfance ou reconnaitre l’enfant politique ?

David Lallemand, membre et administrateur de la Compagnie du Campus (théâtre-action)

🌐Les droits culturels des enfants

D’après un entretien avec Marine Sabounji
Propos recueillis et restitués par Thibault Galland, chargé de projets à Culture & Démocratie

 

🎧 Création sonore | Le micro aux enfants !
Documentaires "Enfance(s)"

La sélection des films de notre partenaire Cinergie en lien avec le thème du Journal

Comme des baleines échouées

Entretien avec Eva Kavian, nouvelliste, romancière et animatrice d’ateliers d’écriture

 

Gaza, la lumière du monde

Ziad Medhouk, professeur de français et chercheur en sciences du langage et auteur engagé

3ème et de 4ème primaire de l’école communale de Boncelles 2

Sébastien Marandon, enseignant, membre de Culture & Démocratie.