đPerspectives dĂ©coloniales sur lâenfance et les childhood studies
Anandini Dar, chercheuse et professeure associĂ©e Ă lâuniversitĂ© BML Munjal, co-fondatrice du Critical Childhoods and Youth Studies Collective (CCYSC)et Tatek Abebe, professeur Ă la facultĂ© des sciences sociales et Ă©ducatives Ă la Norwegian University of Sciences and Technology
Il y a peu, le statut « mineur », naturalisĂ©, de lâenfant rendait improbable lâĂ©mergence de childhood studies. Que nous apporte un champ dâenquĂȘtes spĂ©cialement dĂ©diĂ© Ă lâenfance, aux diffĂ©rentes interdĂ©pendances adulte-enfant Ă travers le monde ? Un dĂ©centrement bienvenu par rapport au concept dâenfant universel, occidental, formatĂ© dans les rouages de la reproduction capitaliste/patriarcale. Les comparaisons entre les multiples conceptions de lâenfance dynamisent une critique des systĂšmes dominants, renouent avec lâidĂ©e de rĂ©els Ă©changes entre gĂ©nĂ©rations, oĂč lâenfant prend soin de lâadulte autant que lâinverse. Ces Ă©tudes interdisciplinaires indiquent surtout que, face Ă la crise climatique, aux ruptures avec les autres formes du vivant, il est indispensable de penser le futur avec les enfants. Repenser lâattention aux gĂ©nĂ©rations qui viennent est inimaginable sans impliquer lâagentivitĂ© des enfants. Qui produisent dâailleurs sans le savoir dâinformelles et indispensables adult studiesâŠ
Propos recueillis et traduits de l’anglais par HĂ©lĂšne Hiessler, pour Culture & DĂ©mocratie. La version originale de cet entretien est disponible ici.
Les childhood studies, comme les cultural studies, nâont pas de strict Ă©quivalent en français. Pourriez-vous expliquez ce que ce terme dĂ©signe ?
Les childhood studies sont un domaine de recherche et dâenseignement qui englobe un ensemble de connaissances sur lâĂ©tude de la sociĂ©tĂ© et de ses transformations Ă travers le prisme des enfants et des jeunes. En se concentrant sur les plus jeunes comme sujets dâenquĂȘte, les childhood studies se constituent en tant que champ inter- et multidisciplinaire qui reconnait les enfants comme des agent·es de changement, capables de produire des savoirs utiles Ă la comprĂ©hension de nos mondes socio-culturels et politico-Ă©conomiques. Dans un premier temps, ce champ a Ă©mergĂ© dâune critique de la vision occidentalo-centrĂ©e de lâenfant en dĂ©veloppement, mais on rencontre dans des recherches plus rĂ©centes des perspectives sâappuyant sur des thĂ©ories et ouvrages de diverses disciplines des sciences humaines et sociales. La critique invitant Ă dĂ©passer le concept dâagency de lâenfantn ou dâenfant acteur·ice pour sâintĂ©resser plutĂŽt aux processus relationnels qui façonnent ce que signifie ĂȘtre une jeune personne a Ă©galement pris de lâampleur. Le champ recouvre donc des thĂšmes allant de lâexamen critique des droits de lâenfant, de lâenfance et des cultures de la jeunesse, Ă lâenfance en lien avec la littĂ©rature et les mĂ©dias, ou lâĂ©conomie politique, mais aussi au rĂŽle des jeunes dans la reproduction sociale et culturelle. Ce que nous montre ce large Ă©ventail de thĂšmes, câest que sâinterroger sur lâenfance et la jeunesse est essentiel pour comprendre le monde et les cultures des enfants et des jeunes, mais aussi quâen ciblant le sujet enfant, les childhood studies peuvent aider Ă comprendre tant lâavenir de nos nations que la situation mondiale actuelle.
Vous avez co-dirigĂ© avec Ida M. LisĂ„ la publication dâun hors-sĂ©rie de la revue Childhood intitulĂ© « Southern theories and decolonial childhood studies » (thĂ©ories du Sud et Ă©tudes dĂ©coloniales sur lâenfance). Quâest-ce qui a fait Ă©merger le besoin dâun tel projet ?
Au cours de nos recherches et de notre travail sur le volet institutionnel en Inde, en Ăthiopie et en NorvĂšge, nous avons fait le constat dâun profond fossĂ©, faisant apparaitre le peu de place faite aux thĂ©ories du Sud et Ă leurs enseignements. Auparavant, dans nos parcours universitaires, nous avions pris conscience que ces thĂ©ories nâĂ©taient ni prises en compte ni intĂ©grĂ©es dans la maniĂšre dont lâenfance est abordĂ©e et Ă©tudiĂ©e, en particulier dans les publications et revues de rĂ©fĂ©rence. Nous avons tou·tes deux dĂ©noncĂ© ce fossĂ© de diffĂ©rentes maniĂšres, en nous demandant pourquoi les expĂ©riences vĂ©cues des enfants du Sud global continuent dâĂȘtre Ă©tudiĂ©es sur la base dâun canon Ă©tranger au contexte dans lequel elles sâinscrivent. Nous trouvons Ă©galement profondĂ©ment problĂ©matique, dans les travaux universitaires, la fracture, mise en Ă©vidence par certain·es penseur·ses postcoloniaux·les, entre le Nord thĂ©orique et le Sud empirique dans la production de connaissances. Avec ce hors-sĂ©rie, nous avons tentĂ© de remĂ©dier Ă ce dĂ©sĂ©quilibre en nous intĂ©ressant Ă des systĂšmes de connaissance, des Ă©pistĂ©mologiesn et des perspectives du Sud. Câest ce qui constitue le fil rouge des travaux tant thĂ©oriques quâempiriques rassemblĂ©s dans cette publication. En outre, nous voulions encourager les chercheur·ses dâinstitution de pays du Sud (ou menant des recherches dans des contextes du Sud global) en mettant en avant leur approche Ă©mique [câest-Ă -dire basĂ©e spĂ©cifiquement sur la maniĂšre de penser et les caractĂ©ristiques des personnes Ă©tudiĂ©es] du travail de terrain dans des communautĂ©s issues de diverses zones gĂ©ographiques. Cela signifiait non seulement critiquer les aspects ontologiquesn/Ă©pistĂ©miques de la production de connaissances, mais aussi aborder le contexte plus large de ses politiques et pratiques. Nous avons entrepris dâinterroger la place que les revues internationales traitant des enfances du Sud global font aux travaux universitaires qui en sont issus. En outre, nous voulions remettre en question, au sein du milieu acadĂ©mique, les normes hĂ©gĂ©moniques dâĂ©criture, les politiques de citation et pratiques de collaboration/co-signature qui dĂ©savantagent/disqualifient les chercheur·ses du Sud et reproduisent les hiĂ©rarchies du milieu universitaire mondial.
Sâinterroger sur lâenfance et la jeunesse est essentiel pour comprendre le monde et les cultures des enfants et des jeunes. En ciblant le sujet enfant, les childhood studies peuvent aider Ă comprendre tant lâavenir de nos nations que la situation mondiale actuelle.
Vous pointez notamment la difficultĂ© que peut reprĂ©senter, pour les chercheur·ses des Suds, ce qui est reconnu comme la norme en matiĂšre dâĂ©criture et de langage dans les universitĂ©s du Nord. Pouvez-vous lâexpliquer ? Donner des exemples dâautres types de langages ?
Dans ce projet nous voulions expĂ©rimenter diffĂ©rentes formes dâĂ©criture, qui aillent au-delĂ de la sĂ©quence conventionnelle de prĂ©sentation des travaux de recherche â typiquement introduction, thĂ©orie, mĂ©thode, dĂ©couvertes puis conclusion. Nous tenions par exemple Ă encourager des auteur·ices Ă mener des Ă©tudes ou analyses comparĂ©es, Ă reflĂ©ter les parcours et carriĂšres personnelles souvent invisibles des universitaires, et Ă explorer les dĂ©fis auxquels les chercheur·ses du Sud global sont confronté·es pour produire des connaissances ou « ĂȘtre accepté·es » par le milieu acadĂ©mique du Nord. En sâĂ©loignant des formes traditionnelles dâĂ©criture, certain·es auteur·ices ont mĂȘlĂ© des histoires et des rĂ©cits Ă des thĂ©ories, rĂ©flĂ©chissant souvent simultanĂ©ment aux mĂ©thodes, aux Ă©pistĂ©mologies, Ă lâĂ©thique et aux donnĂ©es empiriques. Dans ce sens, ce numĂ©ro sâest attachĂ© Ă faire avancer une approche dĂ©coloniale dâĂ©criture de compte-rendus de recherche.
Nous avions Ă©galement conscience du pouvoir de la langue dans la production de connaissances. La langue joue un rĂŽle dĂ©terminant non seulement dans la maniĂšre dont les savoirs sont rendus intelligibles, mais aussi dans les mĂ©canismes par lesquels certaines visions du monde sont privilĂ©giĂ©es. Si nous voulions prĂ©senter des travaux non-anglophones, câest en partie pour embrasser la possibilitĂ© dĂ©coloniale, pour dĂ©centrer la langue traditionnelle de production de connaissances dans les childhood studies et mettre en lumiĂšre des formes de savoir qui ne sont pas reconnues ou pas pleinement prises en compte dans le milieu universitaire. Il existe un grand nombre de travaux dâune grande rigueur thĂ©orique et richesse empirique sur lâenfance et la sociĂ©tĂ© qui ne sont pas en anglais, et demeurent donc souvent inaccessibles au public mondial plus large des childhood studies. Des travaux en langues nordiques ou en espagnol, par exemple, mais aussi des connaissances produites par lâintermĂ©diaire de langues locales dans diffĂ©rents contextes du Sud global. Avec ce hors-sĂ©rie, nous avons cherchĂ© Ă combler le fossĂ© Ă©pistĂ©mique et linguistique entre lâanglais et dâautres langues vernaculaires, en sollicitant des contributions dâauteur·ices dont les perspectives et la vision du monde sont ancrĂ©es dans des langues dâAfrique, dâAsie et dâAmĂ©rique latine. En encourageant des rĂ©flexions sur la position linguistique, Ă©pistĂ©mique et gĂ©opolitique des contributeur·ices, et la nĂŽtre en tant que responsables de la co-direction de lâouvrage, nous avons cherchĂ© Ă brosser un tableau plus large des limites et potentiels de la production de connaissances dans les childhood studies, ainsi quâĂ ouvrir des espaces de discussion sur ces sujets.
Il existe un grand nombre de travaux dâune grande rigueur thĂ©orique et richesse empirique sur lâenfance et la sociĂ©tĂ© qui ne sont pas en anglais, et demeurent donc souvent inaccessibles au public mondial plus large des childhood studies.
Vous insistez sur un regard pluriel sur lâenfance, contestant lâidĂ©e dâune enfance universelle : pouvez-vous expliquer ce que serait ce global child, cet·te « enfant universel·le » selon la perspective des pays du Nord ? De quelle(s) maniĂšre(s) cette perspective peut-ĂȘtre ĂȘtre dĂ©placĂ©e par un changement de regard ?
Par global child, nous entendons une conception particuliĂšre de lâenfance qui a Ă©mergĂ© de ce que Sharon Stephen (1995) a appelĂ© une construction anciennement occidentale de lâenfance, devenue courante dans les contextes sociaux et institutionnels plus larges oĂč vivent les enfants. Cet idĂ©al de dâenfant universel est souvent dĂ©contextualisĂ© et fait abstraction des forces qui divisent et rassemblent les sociĂ©tĂ©s et leurs enfants (comme lâethnicitĂ©, la religion, la classe, la caste, la famille et les origines culturelles). Aujourdâhui, cet·te enfant est devenu·e la rĂ©fĂ©rence quant Ă la maniĂšre dont tou·tes les enfants du monde devraient vivre leur enfance, et dĂ©termine souvent les politiques et les pratiques. ConcrĂštement, cela peut se traduire par une politique de scolarisation universelle, lâenfant devenant le sujet universel·les de droits individuels, ou de lois interdisant le travail des enfants. Cette conception hĂ©gĂ©monique de lâenfance nâest pas seulement problĂ©matique, elle est le produit de relations historiques et encore actuelles entre des nations et sociĂ©tĂ©s de part et dâautre du clivage Nord/Sud.
Le hors-sĂ©rie regorge de cas qui perturbent ou remettent en question les certitudes sur le global child ou « enfant universel ». Elle propose des analyses concrĂštes et mises en contexte de vies dâenfants du Sud, en phase avec les rĂ©alitĂ©s quotidiennes locales du travail, de la vie, de lâapprentissage et de la reproduction sociale. Les articles replacent ces enfances dans la logique socio-culturelle plus large qui façonne lâexpĂ©rience quotidienne des enfants. Certains articles, par exemple, font apparaitre les liens entre droits des enfants et droits intergĂ©nĂ©rationnels, ou la nĂ©cessitĂ© dâun Ă©quilibre entre les droits individuels et les devoirs et responsabilitĂ©s mutuelles. Dâautres replacent les pratiques contemporaines de protection de lâenfance dans le contexte des structures coloniales, appelant Ă dĂ©coloniser les institutions qui travaillent pour et avec les plus jeunes. Enfances, parentalitĂ©s et Ă©ducations indigĂšnes sont abordĂ©es et analysĂ©es depuis des perspectives dĂ©coloniales. Y est centrale Ă©galement la question de lâagentivitĂ© (agency) relationnelle, ou comment lâagentivitĂ© des enfants, dans le travail par exemple, rend possibles des relations avec leur famille et leur communautĂ© qui augmentent leur pouvoir dâagir. Dans ce sens, ce numĂ©ro dĂ©veloppe un cadre de travail interdisciplinaire et invite Ă des recherches qui adoptent une approche pluriverselle dans la comprĂ©hension des enfances.
Cet idĂ©al de dâenfant universel est souvent dĂ©contextualisĂ© et fait abstraction des forces qui divisent et rassemblent les sociĂ©tĂ©s et leurs enfants (comme lâethnicitĂ©, la religion, la classe, la caste, la famille et les origines culturelles).
Dans ce dossier, nous nous intĂ©ressons notamment Ă la domination adulte qui peut naitre de lâorganisation sociale occidentale, en arguant que politiser les relations de dĂ©pendance adulte-enfant qui dĂ©coulent de la vulnĂ©rabilitĂ© des petit·es humain·es implique de politiser les relations que nos sociĂ©tĂ©s entretiennent avec les autres formes de vulnĂ©rabilitĂ©s, ou avec des catĂ©gories considĂ©rĂ©es comme infĂ©rieures ou « infantiles ». Cette position rĂ©sonne-t-elle avec la vĂŽtre ?
Oui, il faut nuancer la subordination des enfants aux adultes Ă plusieurs niveaux. La dĂ©pendance et la subordination ne sont pas unidirectionnelles ni toujours « mauvaises ». Dans divers contextes du Sud global, les adultes dĂ©pendent des enfants tout autant, sinon plus, que les enfants des adultes. Câest manifeste dans plusieurs Ă©tudes anthropologiques du hors-sĂ©rie, qui traitent des cosmovisionsn et des dynamiques relationnelles (ou « relationnalitĂ© ») de lâexistence qui influencent et façonnent la vie des enfants. LâinterdĂ©pendance entre gĂ©nĂ©rations pourrait, par exemple, offrir un cadre de protection aux enfants, leur permettant dâatteindre une indĂ©pendance relative par le biais de formes relationnelles qui peuvent paraitre banales et courantes au point dâen devenir insignifiantes. Cela ressort de plusieurs articles de la revue qui Ă©tudient les interdĂ©pendances enfants-adultes et les solidaritĂ©s entre gĂ©nĂ©rations. LâinterdĂ©pendance entre gĂ©nĂ©rations et mĂȘme inter-espĂšces est aujourdâhui de plus en plus reconnue. Cependant il existe un autre niveau de subordination qui doit ĂȘtre remis en question : dans les structures du patriarcat, les critiques liĂ©es au genre ou Ă la gĂ©nĂ©ration, ou encore les hiĂ©rarchies capitalistes et de classes qui perpĂ©tuent les schĂ©mas dâoppression et dâexclusion tout en Ă©rodant la nature co-/interdĂ©pendante de la vie en sociĂ©tĂ©. Nous vivons un moment mondial oĂč toutes les formes de vie sont menacĂ©es par les impacts immĂ©diats et imminents des conflits gĂ©opolitiques et des crises Ă©cologiques. Nous sommes aussi tĂ©moins des hĂ©ritages coloniaux et de la poursuite de lâextractivisme capitaliste qui vulnĂ©rabilisent de plus en plus lâexistence humaine sur la planĂšte. Toutes ces rĂ©alitĂ©s doivent Ă©clairer notre analyse des processus de domination et dâoppression, et notre imaginaire dâun monde vivable plus juste.
Dans la plupart des rĂ©gions du monde, les enfants accĂšdent aux soins et aux ressources nĂ©cessaires Ă leur bien-ĂȘtre grĂące Ă des structures informelles et communalisĂ©es. Et pourtant, ces pratiques de communs sont largement ignorĂ©es dans les dĂ©bats acadĂ©miques et politiques sur lâenfance.
Tatek Abebe, vous avez Ă©crit sur le commoning â ou « faire commun » â et ses effets sur la vie des enfants : en quoi ces pratiques peuvent-elles inspirer des modĂšles alternatifs de parentalitĂ© ou dâorganisation sociale, Ă rebours de ceux qui sâappuient sur lâindividualisme nĂ©o-libĂ©ral ?
Dans la plupart des rĂ©gions du monde, les enfants accĂšdent aux soins et aux ressources nĂ©cessaires Ă leur bien-ĂȘtre grĂące Ă des structures informelles et communalisĂ©es. Et pourtant, ces pratiques de communs sont largement ignorĂ©es dans les dĂ©bats acadĂ©miques et politiques sur lâenfance. En mây intĂ©ressant, je veux montrer un mode de vie dans lequel la mutualisation et lâĂ©thique du soin rĂ©ciproque sont reconnues et valorisĂ©es. Ă travers lâexemple de pratiques de garde dâenfants, dâĂ©ducation parentale et de socialisation dans divers contextes africains, je mâintĂ©resse au tournant relationnel dans les Ă©tudes sur lâenfance, afin de mettre en avant une approche centrĂ©e sur le « nous » des questions plus larges du care, des moyens de subsistance, du droits et de la co-existence multi-espĂšces. Le faire commun ne consiste pas, pour moi, Ă trouver une « position commune » ou Ă dĂ©velopper un commun. Ce nâest pas non plus un mode de vie idĂ©alisĂ© relĂ©guĂ© dans un lointain passĂ© mythique. Câest une alternative existante, une pratique bien rĂ©elle par laquelle cultiver la vie et une existence collective qui sâappuie sur la reconnaissance de nos profondes interdĂ©pendances sur terre, y compris avec le vivant non-humain. En considĂ©rant les communs comme des endroits de lutte sociale et un moyen dâarticuler de nouveaux imaginaires politiques, je les dĂ©ploie non comme un processus de collectivisation de ce qui relĂšverait du privĂ© ou de lâindividuel (une erreur commune), mais plutĂŽt comme un ensemble de pratiques sociales, Ă©conomiques et politiques qui produisent des relations et des futurs durables. En dâautres termes, le faire commun tisse des rĂ©seaux de relations productives et Ă©thiques entre certaines choses, Ă©cologies, formes de vie, technologies et pratiques. Je prends notamment lâexemple des jeunes militant·es qui contestent la politique et lâĂ©conomie nĂ©olibĂ©rale par la musique, Ă la fois en tant que pratique de valorisation du collectif et que stratĂ©gie de protection des communs. Plus important encore, jâinvite aussi Ă approfondir ce que nous pouvons apprendre des sensibilitĂ©s et de lâactivisme et de ce que rejettent les jeunes, ou encore sur la maniĂšre dont leurs pratiques quotidiennes pourraient nous amener Ă rĂ©flĂ©chir Ă©galement Ă la notion dâ« incommun »n.
La dĂ©colonialitĂ© et lâindigĂ©nĂ©itĂ© sont, par exemple, mobilisĂ©es par des populistes dâextrĂȘme droite et par certain·es chercheur·ses qui les utilisent pour dĂ©politiser les luttes sociales, ignorer le racisme structurel et « laisser de cĂŽtĂ© » des populations entiĂšres qui sont historiquement et Ă©conomiquement privĂ©es de leurs droits.
Ce projet que vous avez mené date de 2022. Avez-vous observé des changements dans ce champ de recherche depuis ?
Nous sommes heureux·ses de constater les dĂ©bats quâil a suscitĂ©s dans le champ des childhood studies et au-delĂ . Nous sommes convaincu·es quâil est un petit pas vers la reconnaissance de thĂ©ories et concepts issus de milieux universitaires et traditions Ă©ditoriales autres que ceux du Nord. Nous sommes honoré·es dâavoir collaborĂ© avec un groupe de contributeur·ices inspirant·es dont la rĂ©flexion, les thĂ©ories et les Ă©tudes empiriques ont donnĂ© lieu Ă un contenu si riche. Nous en sommes comblé·es car cela encouragera dâautres chercheur·ses Ă sâinvestir et Ă contribuer de maniĂšre positive Ă repenser les ambitions intellectuelles et politiques de ce champ de recherche. En mĂȘme temps, nous sommes aussi prĂ©occupé·es par le fait que lâuniversitĂ© nĂ©olibĂ©rale dans laquelle nous sommes impliqué·es continue Ă participer au projet de sociĂ©tĂ© qui cautionne les systĂšmes de connaissance et les visions coloniales et impĂ©rialistes. Les espaces acadĂ©miques que nous occupons, qui ont créé des possibilitĂ©s de collaboration, de co-Ă©criture et de critique des thĂ©ories du prĂ©sent post-colonial au sujet de lâenfance et des enfants, ont une dimension profondĂ©ment coloniale. Cela se manifeste par des pratiques insidieuses et enracinĂ©es qui sapent lâĂ©thique dĂ©coloniale au point que la notion mĂȘme de dĂ©colonisation est dĂ©sormais un objet colonisĂ©. Nous reconnaissons quâil ne sâagit pas dâun simple paradoxe mais dâun problĂšme systĂ©mique. La dĂ©colonialitĂ© et lâindigĂ©nĂ©itĂ© sont, par exemple, mobilisĂ©es par des populistes dâextrĂȘme droite et par certain·es chercheur·ses qui les utilisent pour dĂ©politiser les luttes sociales, ignorer le racisme structurel et « laisser de cĂŽtĂ© » des populations entiĂšres qui sont historiquement et Ă©conomiquement privĂ©es de leurs droits. Câest ce que fait lâordre mondial capitaliste nĂ©olibĂ©ral dans lequel nous vivons : rĂ©cupĂ©rer et rendre impuissant ce qui, autrement, lui porterait un coup fatal. Câest une expĂ©rience extrĂȘmement inquiĂ©tante. Aujourdâhui, la crise humanitaire, le changement climatique, les conflits gĂ©opolitiques, la polarisation exponentielle et le dĂ©clin de la comprĂ©hension entre les gĂ©nĂ©rations sont autant de forces avec lesquelles il faut compter dans le monde. En dĂ©fendant les thĂ©ories du Sud et les prismes dĂ©coloniaux/postcoloniaux, nous attirons lâattention non seulement sur la maniĂšre dont elles repensent les connaissances et la vie dans le Sud global, mais aussi sur leurs profondes rĂ©sonances avec ce qui se passe Ă©galement dans le Nord, soulevant ainsi de nouvelles questions sur ce que signifient ces tendances pour notre avenir et pour lâĂ©tat actuel de nos rĂ©flexions.
Anandini Dar a dâabord travaillĂ© dans le secteur du dĂ©veloppement des droits de lâenfant, avant de mener des recherches sur lâagentivitĂ© politique des enfants, le droit de vote, le jeu, et sur lâexpĂ©rience dâenfants migrant·es marginalisé·es dans les villes. Elle a publiĂ© dans diffĂ©rentes revues et ouvrages et a coĂ©ditĂ© deux volumes sur le thĂšme de lâenfance, la modernitĂ© et le dĂ©veloppement global. Anandini Dar est directrice de la collection « Studies in Childhood and Youth » aux Ă©dition Palgrave Macamillan. AprĂšs un PhD en childhood studies et une formation universitaire dans ce mĂȘme domaine en Inde, en Australie et aux Ătats-Unis, Anandini Dar est aujourdâhui directrice et fondatrice du Child and Youth Transitions Centre (centre pour la transition des enfants et des jeunes) Ă la School of Liberal Studies (Ăcole d’Ă©tudes libĂ©rales) de lâuniversitĂ© BML Munjal, un centre unique en son genre qui vise Ă combler les lacunes dans ce domaine en Inde en matiĂšre de recherche, dâenseignement, de politiques ou de plaidoyer. Dans ce cadre, elle a aussi lancĂ© une spĂ©cialisation en Ă©tudes sur lâenfance et la jeunesse dans la licence en arts libĂ©raux â la premiĂšre du genre en Inde. En 2020, avec une collĂšgue, Anandini a Ă©galement co-fondĂ© le collectif Critical Childhood and Youth Studies (Ă©tudes critique sur lâenfance et de la jeunesse â CCYSC), un rĂ©seau dâuniversitaires, de chercheur·ses et de praticien·nes en Asie du Sud et au-delĂ . Ce rĂ©seau a produit des listes de lecture, des podcasts, des projets et des webinaires qui mettent en lumiĂšre la multiplication des travaux universitaires sur le sujet depuis le contexte des pays du Sud.
Tatek Abebe dĂ©veloppe une approche interdisciplinaire pour contextualiser les vies et luttes quotidiennes des enfants au sein du champ Ă©largi des forces de lâhistoire et de lâĂ©conomie politique. Au cours des vingt derniĂšres annĂ©es, Tatek a menĂ© des recherches ethnographiques longitudinales sur les enfants et jeunes dâĂthiopie en situation de prĂ©caritĂ© avec une attention particuliĂšre aux dynamiques de care et intergĂ©nĂ©rationnelles, aux droits interdĂ©pendants des enfants en matiĂšre dâapprentissage et de travail, et Ă la transformation du monde par les jeunes. Ses travaux collaboratifs couvrent diffĂ©rents contextes africains et sâintĂ©ressent aux moyens de subsistance et aux parcours Ă©ducatifs dâenfants en marge de la culture et de la sociĂ©tĂ© (par exemple les enfants sĂ©ropositif·ves, sans abri, les enfants qui travaillent, les jeunes migrant·es, etc.) Ses travaux les plus rĂ©cents portent sur la maniĂšre dont les enfants utilisent les arts populaires, et en particulier la musique, comme forme de rĂ©sistance et dâimagination, explorant son rĂŽle dans les luttes pour la justice politique, culturelle et Ă©conomique. Tatek fait souvent dialoguer la recherche universitaire avec les politiques/pratiques (de dĂ©veloppement) Ă travers des notes dâorientation et de cours essais adressĂ©s Ă des publics divers. Il sâattache Ă offrir une grille de lecture critique et alternative permettant de comprendre, par exemple, comment les droits humains des enfants peuvent ĂȘtre reconceptualisĂ©s de façon Ă renforcer non tant les droits individuels des enfants que les droits et aspirations collectives de leur famille et de leur communautĂ©. Tatek Abebe a dirigĂ© le CODESRIAâs Child and Youth Institute, oĂč il a pris part Ă des activitĂ©s de partage de compĂ©tences axĂ©es sur les futurs africains et les avenirs de lâenfance en Afrique. Il est Ă©galement co-fondateur et a coordonnĂ© un programme de troisiĂšme cycle en childhood studies Ă lâUniversitĂ© norvĂ©gienne des sciences et des technologies dâOslo, oĂč il donne cours aux Ă©tudiant·es en master et aux doctorant·es, sur les Ă©pistĂ©mologies culturelles de lâenfance, le dĂ©veloppement des enfants et des jeunes, et sur lâĂ©thique et les mĂ©thodologies participatives. En tant que membre fondateur du groupe de recherche Critical Childhood and Youth Studies (Ă©tudes critique sur lâenfance et de la jeunesse â CCYS) et co-directeur de la revue Childhood, il contribue Ă©galement au dialogue universitaire sur le dĂ©veloppement du champ des chidhood studies.
Son « agentivitĂ© » : sa capacitĂ© dâagir sur lui·elle-mĂȘme, sur les autres et sur leur environnement. Lire par exemple : https://eveprogramme.com/ressources/articles/un-concept-a-la-loupe-l-agentivite/
Toutes les notes sont de la rédaction.
ĂpistĂ©mologies : Ă©tudes critiques de la connaissance scientifique.
Partie de la philosophie qui a pour objet lâĂ©tude des propriĂ©tĂ©s les plus gĂ©nĂ©rales de lâĂȘtre, telles que lâexistence, la possibilitĂ©, la durĂ©e, le devenir.
Cosmovision dĂ©signe la maniĂšre dont un individu ou une culture perçoit, conçoit et interprĂšte lâunivers et sa place au sein de celui-ci.
Lire notamment : Mario Blaser, Marisol de la Cadena, « Introduction aux incommuns », in Anthropologica, Vol. 59, No. 2, (2017, p. 194-203.) jstor.org/stable/26350500?seq=3
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