Lâenfance, les enfants, tout le monde sait quoi en penser. DâoĂč vient ce sentiment de savoir, comme sâil sâagissait de repĂšres tangibles, ayant toujours existĂ© ? Lâenfance nâa pas toujours correspondu Ă ce que nous en percevons aujourdâhui. Il sâagit dâune catĂ©gorie socialement construite, qui Ă©volue selon les Ă©poques, les rĂ©gimes politiques et de connaissances, Ă©clairant le statut et le rĂŽle du sujet dans la sociĂ©tĂ©. Ce que dĂ©montre en dĂ©tails lâexamen historique et sociologique du statut de lâenfant masculin, pour lequel les archives et reprĂ©sentations sont particuliĂšrement Ă©toffĂ©es, lâhĂ©ritier mĂąle ayant Ă©tĂ© considĂ©rĂ© comme plus crucial par le systĂšme dominant dont nous hĂ©ritons. Cette approche sera donc Ă complĂ©ter par des Ă©tudes similaires sur le sort rĂ©servĂ© aux filles. Le principal, ici, est de mesurer combien, dĂšs lors que lâenfance est Ă©laborĂ©e pour correspondre Ă un projet politique, il est possible de convoquer dâautres types de connaissances pour construire autrement lâenfance et repenser le devenir humain au sein du vivant.
La catĂ©gorisation sociale, Ă©conomique, politique et juridique de certains groupes dâindividus fait appel Ă des connaissances largement reconnues, diffusĂ©es, admises, tacites ou non sur ceux-ci â ce que dâaucun·es appellent le sens commun. Construits Ă partir de reprĂ©sentations sociales, des groupes partageant des caractĂ©ristiques communes se voient attribuer un mot pour les dĂ©signer, selon les besoins sociaux, Ă©conomiques ou politiques du temps, afin de faire sens dans ce contexte et de le diffĂ©rencier dâun autre. Ainsi, nombre de sociologues qui sâattardent sur une catĂ©gorie sociale particuliĂšre constatent que les contours de celle-ci sont flous, incertains, Ă©volutifs. Et pour cause, le sens communn est souvent porteur dâapproximations, de jugements de valeur et de polysĂ©mie. Lâenfance en tant que catĂ©gorie sociale nâĂ©chappe pas Ă ces contentieux de dĂ©finitions et aux rapports de pouvoir qui les sous-tendent. Comment sâest construit ce sens commun, ces savoirs que lâon pense avoir acquis sur lâenfance et qui organisent la vie sociale ?
Bien souvent, mĂȘme en sociologie, lâenfance est considĂ©rĂ©e « Ă travers ses modes de prise en charge » : sociale, Ă©ducative, familiale ou encore juridique.
Qui sont les enfants ? Question de définition
Ătymologiquement, le mot « enfant » renvoie Ă celui ou celle qui ne parle pas. Cette dĂ©finition, qui se baserait sur un fait, peut paraitre objective, pragmatique ou littĂ©rale. Cependant, renvoyer lâenfant Ă une capacitĂ© dont il ou elle ne dispose pas, câest dĂ©jĂ diffĂ©rencier lâenfant de ce quâil·elle nâest pas encore capable de faire, et par extension ce quâil·elle nâest donc pas encore : un adulte.
Cette conception latine se retrouvait encore dans les dĂ©finitions que lâon donnait de lâenfance jusquâĂ rĂ©cemment. La sociologue de lâenfance RĂ©gine Sirota nous rappelle quâau dĂ©but du XXe siĂšcle, Durkheim la dĂ©finissait comme « une pĂ©riode de croissance, âcâest-Ă -dire cette pĂ©riode oĂč lâindividu tant au physique quâau moral, nâest pas encore, oĂč il se fait, se dĂ©veloppe et se formeâ »n. Dans nos sociĂ©tĂ©s, lâenfance est invariablement reprĂ©sentĂ©e sous le prisme de lâĂ©ducation (sous la forme dâinstruction) et de lâapprentissage. Mais elle est Ă©galement communĂ©ment admise comme « suffisamment faible pour devoir ĂȘtre Ă©duquĂ©e et suffisamment mobile pour lâĂȘtre ». Lâenfant serait donc majoritairement considĂ©ré·e comme un « ĂȘtre futur, en devenir ». Une conception qui mĂ©rite dâĂȘtre questionnĂ©e, dâautant plus que bien souvent, mĂȘme en sociologie, lâenfance est considĂ©rĂ©e « Ă travers ses modes de prise en charge » : sociale, Ă©ducative, familiale ou encore juridique. « DĂ©construire les prĂ©supposĂ©s que les termes vĂ©hiculent », se demander « Ă quoi (ou Ă qui) [les reprĂ©sentations sociales] âserventâ », Ă©crit Maryse Bressonn, câest donc ce qui nous occupe aujourdâhui et une Ă©tape vers notre dĂ©marche : politiser lâenfance. Car nous le verrons, les reprĂ©sentations sociales, rĂ©vĂ©latrices dâenjeux, ont beaucoup Ă voir avec lâaction.
Un jeune nâest en effet considĂ©rĂ© comme adulte quâune fois son statut altĂ©rĂ©, en lâoccurrence lorsquâil reprend la place du pĂšre dans le foyer.
Ăvolution des reprĂ©sentations sociales
Le « sentiment de lâenfance » nâa pourtant pas toujours existĂ© tel quel. Le sociologue Olivier Galland montre que la sociĂ©tĂ© traditionnelle par exemple, ne se reprĂ©sentait pas ou trĂšs peu lâenfant, « trĂšs tĂŽt mĂȘlĂ© aux adultes »n aprĂšs les premiĂšres annĂ©es de sa vie. Au XVIe siĂšcle, chez Montaigne et Rabelais, lâenfant, et plus particuliĂšrement le jeune garçon, nâest dĂ©crit quâĂ travers les discours sur les mĂ©thodes Ă©ducatives et frĂ©quente les universitĂ©s au mĂȘme titre que les adultes. Lâambition de leurs Ă©crits porte dâailleurs moins sur lâĂ©laboration de programme pour une nouvelle classe dâĂąge que sur la critique dâune institution et de ses mĂ©thodes. La « dĂ©finition des Ăąges reste floue » et les distinctions peu prĂ©cises et variantes. Ainsi, la limite de la jeunesse est trĂšs tardive, car « elle correspond Ă une rĂ©alitĂ© sociale qui fait de la jeunesse, encore plus quâaujourdâhui, du moins dans certaines couches sociales, lâĂąge de lâattente, de la dĂ©pendance et de lâincertitude » (Galland, p. 12). Un jeune nâest en effet considĂ©rĂ© comme adulte quâune fois son statut altĂ©rĂ©, en lâoccurrence lorsquâil reprend la place du pĂšre dans le foyer.
Si les enfants nâont que peu de place dans les Ă©crits, les jeunes garçons, de façon plus gĂ©nĂ©rale, sont reprĂ©sentĂ©s Ă travers un rapport de filiation. « Les jeunes sont dâabord des fils et cette qualitĂ© premiĂšre leur interdit de se penser et dâĂȘtre pensĂ©s comme une catĂ©gorie collective douĂ©e dâune certaine autonomie » (Galland, p. 57). Puisque le jeune est celui qui attend la succession, les reprĂ©sentations de la jeunesse vont sâarticuler autour de ce rapport social : impatience et frivolitĂ© la qualifieront. Le jeune est en effet celui qui est impatient « dâĂȘtre celui auquel [son] nom [le] destine » et frivole car, ne devant pas faire preuve de responsabilitĂ© ou de qualitĂ©s qui ne lui soient dĂ©jĂ attribuĂ©es par le sang ou la naissance, il a le loisir de vaquer Ă toutes sortes dâoccupations.
Au XVIe siĂšcle, les « tentatives de dĂ©finition sont plus sensibles au cycle vital qui organise lâexistence comme un cercle conforme au cycle naturel des saisons quâĂ la dĂ©finition psychologique de chaque Ăąge de la vie » (p. 12). Cette sensibilitĂ© souligne lâimportance des prĂ©occupations de lâĂ©poque dans la construction des reprĂ©sentations sociales (« au regard de la force impĂ©rieuse de la Nature, Ă la fois cosmogonique et, dans le monde rural, dâimpact immĂ©diat, lâinvestigation des personnalitĂ©s a peu dâimportance et ne retient pas lâattention », p. 13). Lâindividu nâest pas encore un sujet Ă part, et cela se reflĂšte dans les reprĂ©sentations sociales. Ce nâest que plus tard, Ă partir du moment oĂč la focale sera mise sur lâindividu et la rupture avec la nature dĂ©clarĂ©e, que les limites dâĂąges deviendront plus prĂ©cises.
Un autre facteur qui explique la dĂ©finition tardive de lâenfance serait le rapport sentimental contraint Ă cette derniĂšre. Les mĂ©thodes contraceptives rudimentaires couplĂ©es Ă une forte mortalitĂ© infantile invitaient Ă tempĂ©rer lâexpression de la tendresse et de lâattachement Ă lâenfant. Cette thĂšse nous appelle donc Ă ne pas nier lâexistence dâun rapport Ă lâenfance (divers textes attestant de la place de lâenfant dans la famille) mais Ă reconnaitre une expression diffĂ©rente de ce rapport.
Un autre facteur qui explique la dĂ©finition tardive de lâenfance serait le rapport sentimental contraint Ă cette derniĂšre. Les mĂ©thodes contraceptives rudimentaires couplĂ©es Ă une forte mortalitĂ© infantile invitaient Ă tempĂ©rer lâexpression de la tendresse et de lâattachement Ă lâenfant.
Ă partir du XVIIe siĂšcle, lâenfant se voit enfin considĂ©ré·e avec affection et tendresse, en dehors de lâhabituel amusement face Ă sa maladresse ou sa candeur. Peu Ă peu, les contours de lâenfance telle quâon lâentend aujourdâhui se dessinent et elle devient un Ăąge particulier. Le siĂšcle des LumiĂšres inaugure Ă©galement le rapport Ă©ducatif Ă la jeunesse, alors que les valeurs aristocratiques dĂ©clinent. Le sang cĂšde la place au mĂ©rite, et le jeune devient « celui qui apprend pour ĂȘtre et non plus celui qui attend dâĂȘtre ce quâil est virtuellement » (p. 58). Les qualitĂ©s de la jeunesse deviennent alors lâĂ©tude et lâidĂ©al dâaccomplissement personnel.
Au XIXe siĂšcle, lâidĂ©al dâaccomplissement personnel persiste et met en lumiĂšre une nouvelle image de la jeunesse sous deux formes : dâun cĂŽtĂ©, « romantique, exaltĂ©e et rĂ©voltĂ©e » et de lâautre, bourgeoise, avec des pĂšres qui « ont Ă gĂ©rer un nouvel individualisme juvĂ©nile qui nâa pas trouvĂ© dans la sociĂ©tĂ© toutes ses potentialitĂ©s dâaccomplissement » (p. 58). La jeunesse romantique prend une forme non-conformiste dans un contexte incertain et revalorise le sentiment Ă la raison. Cependant, dans la seconde moitiĂ© du siĂšcle, câest la vision de la famille bourgeoise et de la jeunesse prise en charge par lâĂ©cole qui sâimpose et prĂ©sente la jeunesse « sous une image plus conformiste ». Les forces dâintĂ©gration caractĂ©risent davantage le rapport de gĂ©nĂ©rations que celles de la dissociation et du conflit. Galland note que ce dĂ©veloppement des reprĂ©sentations nâest pas Ă©tranger au recul du romantisme et Ă lâessor dâune « culture rationaliste et scientifique ».
Lors de la premiĂšre moitiĂ© du XXe siĂšcle, sâinstalle le succĂšs du rationalisme scientifique qui amĂšne une transformation majeure : la jeunesse est dĂ©sormais reprĂ©sentĂ©e comme un processus plutĂŽt quâune catĂ©gorie. Sous lâeffet de lâessor de la psychologie, la jeunesse se voit dĂ©peinte comme un processus de maturation psychologique. Elle devient un « passage difficile, un moment de crise » teintĂ© dâidĂ©alisme, voire un « moment de dĂ©sadaptation fonctionnelle » (p. 58). Mais câest dans ce mĂȘme mouvement quâelle devient une « catĂ©gorie mobilisable : la positivitĂ© dont elle est investie la rend propice Ă servir de support, rĂ©el et symbolique, aux mouvements sociaux et Ă ceux qui ont vocation Ă les encadrer », comme le montrent par exemple les rĂ©centes mobilisations de la jeunesse pour le climat.
Enfin, Ă partir de la seconde moitiĂ© du XXe siĂšcle, câest le paradigme sociologique qui vient de nouveau dĂ©finir la jeunesse comme un processus, de socialisation cette fois.
Cette dĂ©finition de lâĂ©volution des diffĂ©rentes façons de reprĂ©senter la jeunesse reste lacunaire : se concentrant sur les Ă©crits dâecclĂ©siastiques, de moralistes, de politiques et dâhommes de lettre, la question des jeunes filles se voit quasi toujours Ă©vincĂ©e.
Entre reprĂ©sentation et action, lâinteractionnisme symbolique
En exposant lâhistoricitĂ© des reprĂ©sentations de la jeunesse â du moins dâune partie de celle-ci â, notre objectif Ă©tait de dĂ©montrer, en partie, la construction sociale et savante des catĂ©gories. Cette dĂ©finition de lâĂ©volution des diffĂ©rentes façons de reprĂ©senter la jeunesse reste lacunaire : se concentrant sur les Ă©crits dâecclĂ©siastiques, de moralistes, de politiques et dâhommes de lettre, la question des jeunes filles se voit quasi toujours Ă©vincĂ©e. Les reprĂ©sentations lĂ©guĂ©es par ces Ă©crits sont aussi pour leur plus grande partie celles des groupes dominants de la sociĂ©tĂ© concernĂ©e.
C’est pourquoi nous dĂ©fendons lâimportance de poursuivre le travail de reconstitution et de description de lâĂ©volution des reprĂ©sentations de lâenfance qui, quâon le veuille ou non, contribue Ă assigner une placen Ă lâenfant en sociĂ©tĂ©. Les reprĂ©sentations sociales influencent lâaction, et câest dans ce cadre que nous estimons que pour repenser la place de lâenfant, il est nĂ©cessaire de changer nos reprĂ©sentations, et par-dessus tout les discours, profanes et savants, que nous nous en faisons. Ce changement est nĂ©cessaire pour transformer lâaction. Câest, par exemple, en se reprĂ©sentant lâenfant capable dâagencyn, plutĂŽt sujet quâobjet, que lâon peut repenser lâenfance en dehors des marges de prise en charge habituelles.
Lâinteractionnisme symbolique, autre paradigme sociologique, rejette en effet lâidĂ©e dâun individu passif, se conformant systĂ©matiquement aux normes en vigueur. Câest lâidĂ©e quâ « il nây a pas de faits en soi, extĂ©rieurs aux individus » : les catĂ©gories sociales « rĂ©sultent dâun processus de dĂ©signation ou âdâĂ©tiquetageâ qui se rĂ©alise Ă travers les interactions des acteurs » (Bresson, p. 40).
Cependant, lâidĂ©e nâest pas de rĂ©duire lâenfance aux reprĂ©sentations que lâon en fait : le contexte ainsi que les contraintes matĂ©rielles et objectives dĂ©terminent aussi lâinteraction. Sâil faut reconnaitre Ă lâenfant une capacitĂ© dâagency, il ou elle dĂ©pend nĂ©anmoins toujours des adultes et se retrouve dans des environnements socialement situĂ©sn qui prĂ©cĂšdent mĂȘme sa naissance. Pour reprendre les mots de Bernard Lahire, « les enfants vivent au mĂȘme moment dans la mĂȘme sociĂ©tĂ©, mais pas dans le mĂȘme monde »n.
Lâagency des enfants reste donc elle-mĂȘme dĂ©terminĂ©e : « les capacitĂ©s dâaction, de choix et de dĂ©cision sont inĂ©galement rĂ©parties et inĂ©galement formĂ©es Ă travers des expĂ©riences socialisatrices prĂ©coces » (p. 22). Politiser lâenfance doit se faire en tenant compte de ces diffĂ©rences de socialisation, des processus dâĂ©tiquetage qui dĂ©terminent lâexpĂ©rience, et des inĂ©galitĂ©s qui en dĂ©coulent.
Maryse Bresson, Sociologie de la précarité, Armand Colin, 2020 [2010], p. 15.
RĂ©gine Sirota, « LâĂ©mergence dâune sociologie de lâenfance : Ă©volution de lâobjet, Ă©volution du regard », in Ăducation et SociĂ©tĂ©s n°2, 1998, p. 9-33.
Maryse Bresson, op. cit., p. 18.
Olivier Galland, Sociologie de la jeunesse, Armand Colin, 2022 [1991], p. 11.
« Les mots sont Ă la fois des maniĂšres de dire le rĂ©el et dây intervenir, câest pourquoi leurs dĂ©finitions et leurs usages intĂ©ressent non seulement les sociologues, mais aussi les acteurs politiques, les institutions et les personnes concernĂ©es. » (Bresson, 2020, p. 26)
NDLR : AgentivitĂ© : capacitĂ© dâagir sur lui·elle-mĂȘme, sur les autres et sur leur environnement.
Lire par exemple : https://eveprogramme.com/ressources/articles/un-concept-a-la-loupe-l-agentivite/
Sylvie Octobre, RĂ©gine Sirota, « Introduction. Penser les inĂ©galitĂ©s dans lâenfance », in Sylvie Octobre, RĂ©gine Sirota, InĂ©galitĂ©s culturelles : retour en enfance, MinistĂšre de la Culture â DEPS, 2021, p. 9-37.
Bernard Lahire (dir.), Enfances de classe. De lâinĂ©galitĂ©Ì parmi les enfants, Seuil, 2019, p. 9.

