Ancien animateur de lâĂ©mission « Quand les jeunes sâemmĂȘlent », ayant travaillĂ© Ă la communication du DĂ©lĂ©guĂ© gĂ©nĂ©ral aux droits de lâenfant, administrateur dâune troupe de théùtre-action, David Lallemand livre sa vision de ce que signifie « politiser lâenfant ». Il confirme un statut de lâenfance pĂ©trifiĂ© dans un imaginaire et des reprĂ©sentations de domination invisibilisĂ©e sous des cĂ©lĂ©brations du caractĂšre sacrĂ© de lâenfance, ce qui rend difficile, pour les adultes, de questionner rĂ©ellement la nature de leurs relations avec les enfants. Il recommande le recours au théùtre-action pour cheminer vers une effectivitĂ© des droits culturels de lâenfant, par lâĂ©laboration dâun « narratif inclusif » rendu possible par les processus crĂ©atifs de cette forme singuliĂšre dâexpression collective.
Dans le monde que nous connaissons en 2025, que ce soit en Belgique ou en Occident, il est indĂ©niable que de discuter de lâenfant, de sa parole, sa place, dans la sociĂ©tĂ©, dans la famille ou dans le dĂ©bat dĂ©mocratique est compliquĂ© voire risquĂ©. Car discuter de lâenfant, câest interroger coutumes, rĂ©cits, organisations, certitudes, pratiques, rĂšgles et enseignements, loin dâĂȘtre partagĂ©s par toutes et tous. Câest ouvrir la porte de lâintime, tenter de sĂ©parer le rationnel et lâirrationnel imbriquĂ©s qui poussent Ă mettre des ĂȘtres humains au monde, dans ce monde, en rĂ©pondant Ă des Ă©motions, des pulsions biologiques autant quâĂ des obligations morales et lĂ©gales. Câest tenter de dire lâindicible, câest affronter ses peurs, câest admettre ses erreurs autant que ses succĂšs, ses qualitĂ©s autant que ses dĂ©fauts, au sein de la communautĂ© Ă©ducative Ă©largie Ă tous les ĂȘtres humains. Câest vrai pour les parents, pour les adultes en gĂ©nĂ©ral qui, le plus souvent, ont oubliĂ© quâils ou elles ont Ă©tĂ© elles·eux-mĂȘmes des enfants. Ou qui sâen souviennent trop bien, au travers des cicatrices des abus, des injustices, des violences qui sont faites aux plus jeunes. Que de lâaffronter fait craindre la rĂ©activation du trauma dâavoir Ă©tĂ© un jour cet enfant. Parce que, et cela fait partie du problĂšme, la famille â ce lieu considĂ©rĂ© comme sacrĂ© â est le premier endroit oĂč se produit la maltraitance contre les enfants. Câest un fait, plus de 80 % des violences dont sont victimes les mineur·es sont commises par un·e proche : un pĂšre, un grand-pĂšre, un oncle, une mĂšre, ou un·e habitué·e du cercle familial restreint. Nous nâaimons pas nos enfants, pas comme nous le disons, pas comme le narratif romantique autour de la famille le prĂ©tend.
Câest un fait, plus de 80 % des violences dont sont victimes les mineur·es sont commises par un·e proche : un pĂšre, un grand-pĂšre, un oncle, une mĂšre, ou un·e habitué·e du cercle familial restreint.
Sortir de lâimaginaire pĂ©trifiĂ©
Pour travailler honnĂȘtement dans lâintĂ©rĂȘt supĂ©rieur des enfants et des jeunes (câest lâarticle 3 de la Convention internationale relative aux droits de lâenfant â CIDE â qui contient tous les autres), nous nâavons pas dâautre choix que de « sortir de lâimaginaire pĂ©trifiĂ© » (une expression empruntĂ©e Ă Susann Heenen-Wolff, professeure Ă lâUniversitĂ© catholique de Louvain dans ses travaux sur la filiation), fantasmĂ©, que nous avons de lâenfance et de la jeunesse. Cet imaginaire qui brouille le jugement des adultes quant Ă la meilleure maniĂšre dâaccompagner les mineur·es dâĂąge de notre sociĂ©tĂ© sur le chemin de lâautonomie, du dĂ©veloppement (dans tous ses aspects physique, cognitif, Ă©motionnel) et de lâĂ©mancipation, en toute bienveillance. Mais quâest-ce que ça peut bien vouloir dire « sortir de lâimaginaire pĂ©trifiĂ© » quand il est question de droits des enfants et des jeunes ? Il sâagit de sortir des attitudes stĂ©rĂ©otypĂ©es que nous dĂ©veloppons face aux enfants, souvent pour nous rassurer sur notre capacitĂ© Ă les affronter. Sortir des formules creuses, prĂȘtes Ă lâemploi, qui permettent de les rĂ©duire Ă une « sous-catĂ©gorie » dâĂȘtres humains censĂ©e subir, sans autre forme de procĂšs, ce que dâautres vont dĂ©cider pour elle. Dâautres dont le privilĂšge de lâĂąge leur permettrait de savoir ce qui est « bien pour elles·eux » mieux quâelles-eux-mĂȘmes et, cela, mĂȘme si ça fait mal. Bien sĂ»r les enfants sont, de facto, plus fragiles que leurs ainé·es. Surtout si ces dernier·es ont eu la chance de grandir, dâĂȘtre Ă©duqué·es dans un environnement bienveillant, une famille aimante (autant de droits de lâenfant, faut-il le rappeler). Quâil·elles ont, simplement, fait lâexpĂ©rience de la jouissance de leur statut de sujet de droit dĂšs leur plus jeune Ăąge. Câest ainsi quâil faut politiser lâenfant pour quâil·elle participe vraiment, activement, Ă la sociĂ©tĂ© (article 12 de la CIDE) et Ă la comprĂ©hension du rĂŽle quâil·elle peut y jouer.
Il sâagit de sortir des attitudes stĂ©rĂ©otypĂ©es que nous dĂ©veloppons face aux enfants, souvent pour nous rassurer sur notre capacitĂ© Ă les affronter. Sortir des formules creuses, prĂȘtes Ă lâemploi, qui permettent de les rĂ©duire Ă une « sous-catĂ©gorie » dâĂȘtres humains censĂ©e subir, sans autre forme de procĂšs, ce que dâautres vont dĂ©cider pour elle.
Distinguer le bruit de la musique : la démarche du théùtre-action
Il sâagit de se donner les moyens de mieux reconnaitre le bruit de la musique quand nous Ă©coutons parler des enfants et des jeunes. Bien sĂ»r, parfois, le bruit est utile dans nos vies : il vient marquer une rupture, comme le rĂ©veil nous fait passer du sommeil Ă lâĂ©tat de veille, comme un craquement annonce que la glace va cĂ©der sous nos pas. Mais, le plus souvent, il est isolĂ©, sâinvite seul, inquiĂ©tant voire brutal ou douloureux et, une fois dissipĂ©, il disparait en nous laissant sidĂ©ré·es, bouleversé·es, tĂ©tanisé·es mais pas pour autant mieux outillé·es pour affronter la rĂ©alitĂ©. La musique, câest tout le contraire du bruit. Elle se construit, seul·e ou Ă plusieurs, sâĂ©crit, se lit, se dĂ©chiffre, sâinterprĂšte pour composer des harmonies ou mĂȘme des dissonances qui vont rassembler, Ă©mouvoir, transporter des ĂȘtres humains qui, mĂȘme isolĂ©s, ne seront plus complĂštement seuls, reliĂ©s entre eux par une partition de soi, de lâautre, allant au-delĂ des mots. Quand le bruit sâest Ă©vaporĂ©, la musique reste et il ne faut pas forcĂ©ment savoir la lire pour lâentendre, la jouer ou lâapprĂ©cier. « La musique, câest du bruit qui pense », disait Victor Hugo. Et le silence aprĂšs la musique de Mozart, câest encore du Mozart.
Câest dans cet esprit que sâinscrit la dĂ©marche, que lâon peut qualifier dâhumaniste, du théùtre-action : celle dâaccepter le rĂ©el et tou·tes ses acteur·ices â sans distinction dâĂąge, de genre, de statut social, dâorigine, etc. â, pour progresser de concert vers une co-crĂ©ation théùtrale avec un objectif commun. Ce que propose le théùtre-action, ce nâest pas de rĂ©soudre tous les malheurs du monde ou de trouver des rĂ©ponses Ă toutes les injustices. Câest de leur faire prendre corps pour les modĂ©liser, les regarder en face, au sens propre comme au figurĂ©. De les incarner, en tant que personnages, dans le dĂ©roulement dâune fiction, de la dramaturgie dâun spectacle qui sera lâĂ©cho dâune Ćuvre rendue publique, de faire entendre la voix de celles et ceux qui les vivent et qui est bien souvent perdue dans un bruit mĂ©diatique oĂč elle ne trouve pas sa place, oĂč elle est simplement ignorĂ©e, mĂ©prisĂ©e, volontairement silenciĂ©e. Car cette voix nous ramĂšne Ă la complexitĂ© du monde, loin des prĂ©sentations binaires, manichĂ©ennes qui nous sont dĂ©signĂ©es comme Ă©tant les causes de nos problĂšmes : les pauvres opposé·es aux riches, les personnes exilĂ©es aux natives, les chĂŽmeur·ses aux travailleur·ses, les profiteur·ses, les fĂ©ministes, les transgenres, les homosexuel·les, les dĂ©linquant·es… autant de citoyens et citoyennes qui trouvent leur place dans un projet de théùtre-action pour (se) raconter en utilisant l’expression artistique comme mĂ©diatrice de leur condition dans le dĂ©bat politique et sociĂ©tal.
 Lâindignation et la bonne volontĂ© ne suffisent pas pour rĂ©pondre aux urgences actuelles face Ă la souffrance de nos enfants. LĂ encore, le théùtre-action vient faire la diffĂ©rence.
Faire émerger un narratif inclusif
Lâapproche singuliĂšre du théùtre-action permet aux gens dit ordinaires, le commun des mortel·les, lâexercice actif de leurs droits culturels. Dans une dĂ©marche faite dâencouragement, dâapprivoisement, de comprĂ©hension, de respect mutuel, de tolĂ©rance, de non-jugement, de critique positive, dâĂ©coute, de partage, dâĂ©change, de mise en commun. Dâ« exister en commun », qui vaut mieux que le « vivre ensemble » en accueillant lâadelphitĂ© comme base fondatrice du projet. Le théùtre-action a pour vocation de faire Ă©merger un narratif inclusif comme programme de construction de relations sociales, Ă©galitaires et apaisĂ©es, en travaillant la parole de chacun·e et la diffĂ©rence comme des donnĂ©es essentielles de lâĂ©quation sociĂ©tale Ă rĂ©soudre. Avec des enfants comme avec des adultes, les projets participatifs sont plus appropriĂ©s et agissants que ceux qui ne le sont pas. Trois exemples particuliers, parmi dâautres, permettent dâillustrer concrĂštement ce propos dans le travail rĂ©cent de la Cie du Campus. Lâhistoire contemporaine nous a cruellement rappelĂ© avec lâaffaire Dutroux que les enfants ne sont pas, comme câest pourtant communĂ©ment admis, « sacré·es », ni en Belgique, ni ailleurs. Une grande partie du narratif politique reposant sur une forme de sagesse populaire affirme pourtant le contraire. Mais les chiffres sont sans appel : un enfant sur quatre, vit sous le seuil de pauvretĂ© dans notre pays et lâĂ©cole ne parvient pas Ă rĂ©soudre les inĂ©galitĂ©s sociales â au contraire, rĂ©guliĂšrement, elle les renforce. Bien souvent, lorsque lâenfant est Ă la marge â en situation de handicap ou en conflit avec la loi par exemple â, plus que toute autre, sa participation Ă la à la chose politique, Ă la vie de la CitĂ© est rendue difficile, voire disqualifiĂ©e.
Le théùtre-action ne lâentend pas de cette oreille. Grandir et Rien Ă faire, rien Ă perdre sont deux mises en scĂšne qui donnent Ă rĂ©flĂ©chir la place des « exclu·es » en mettant en scĂšne leur vĂ©cu travaillĂ© artistiquement par elles·eux-mĂȘmes. Quâil sâagisse de la discrimination scolaire vĂ©cue par une enfant en situation de handicap ou de la mise au ban de jeunes considĂ©rĂ©s comme terroristes potentiels Ă lâĂ©poque de lâapogĂ©e du conflit en Syrie, le modĂšle participatif sur lequel ont Ă©tĂ© créés ces spectacles agit comme un vĂ©ritable levier dĂ©mocratique. Il questionne, avec les actrices et les acteurs du rĂ©el qui deviennent les sujets en mĂȘme temps que les actrices et les acteurs de leurs histoires sur le plateau, le rĂ©cit dominant, rĂ©ducteur, fait par dâautres de leur expertise du vĂ©cu. Il leur permet de revenir sur la scĂšne du dĂ©bat citoyen d’oĂč leur condition ou leurs actions les avaient Ă©vincé·es. Pas pour leur donner raison, pour leur donner une place dans le discours qui les parle, pour faire entendre leur voix dans le concert des opinions qui, parfois, les condamnent Ă nâĂȘtre plus, aux yeux du monde, que leur handicap ou leur infraction.
Dans le discours ambiant la pauvretĂ©, les problĂšmes de santĂ©, de santĂ© mentale, la maltraitance, la famine⊠sont insupportables quand ils touchent un·e enfant. Pourtant, dans ces domaines en particulier comme dans dâautres, la plupart des indicateurs sont au rouge. Et lâindignation et la bonne volontĂ© ne suffisent pas pour rĂ©pondre aux urgences actuelles face Ă la souffrance de nos enfants. LĂ encore, le théùtre-action vient faire la diffĂ©rence. Avec LâĂ©cho du silence, une production qui verra le jour cet automne, la question du « mal-ĂȘtre » des jeunes a servi de base Ă une rĂ©flexion participative, avec des adolescent·es, sur le sens mĂȘme du terme, ses causes et ses consĂ©quences. Câest toute la magie du théùtre-action de pouvoir transformer les tĂ©moignages singuliers en message universel. LâĂ©cho du silence nous rappelle que, avant la pandĂ©mie de Covid-19, les jeunes Ă©taient dans la rue, partout dans le monde, pour rĂ©clamer de leurs ainé·es quâil·elles leur lĂšguent une planĂšte viable, un environnement propice Ă leur dĂ©veloppement (encore un droit de lâenfant). Un mouvement dâune ampleur inĂ©dite, suffisante pour que la masse critique soit atteinte Ă lâĂ©chelle globale et commence Ă faire basculer les opinions publiques en faveur de ce constat sans appel. Il aura suffi dâun virus et de ses confinements pour mettre fin Ă cet Ă©lan politique au sens le plus noble et revenir Ă la case dĂ©part dâune Ă©conomie dĂ©noncĂ©e par les plus jeunes comme destructrice de leur avenir. Et une augmentation effrayante des problĂšmes de santĂ© mentale chez les enfants et les jeunes…
LâĂ©cho du silence nous rappelle que, avant la pandĂ©mie de Covid-19, les jeunes Ă©taient dans la rue, partout dans le monde, pour rĂ©clamer de leurs ainé·es quâil·elles leur lĂšguent une planĂšte viable, un environnement propice Ă leur dĂ©veloppement (encore un droit de lâenfant).
Enfance politique
Alors faut-il « politiser lâenfance » ou plutĂŽt reconnaitre que lâenfant est politique ? Car il·elle est politique dĂšs lors quâil·elle est considĂ©ré·e comme sujet de droit et quâon lui accorde lâexercice des prĂ©rogatives qui sont associĂ©es Ă ce statut â participation, libertĂ© dâopinion, dâexpression, dâassociation mais aussi la non-discrimination, lâaccĂšs Ă lâĂ©ducation et Ă la culture, entre autres. Ce dont nous avons besoin, câest dâun changement radical du prisme dâapproche de lâenfance qui soit inclusif, participatif, qui sâĂ©loigne des modĂšles imposĂ©s par un pouvoir traditionnellement patriarcal qui a montrĂ© et continue de montrer ses limites, tout en sâaccrochant Ă la gestion du monde parfois en usant dâune violence inouĂŻe dont les enfants, les femmes et les minoritĂ©s sont les premiĂšres victimes. Voire les premiĂšres cibles dĂ©signĂ©es, assumĂ©es avec un aplomb qui frise le cynisme. Or, la simple critique, mĂȘme documentĂ©e, acadĂ©mique, scientifique de ces modĂšles est dĂ©sormais devenue impossible, ou presque, sous peine dâaccusation de « wokisme », dans un renversement malhonnĂȘte de la signification de ce concept qui, Ă la base, promeut la dĂ©fense des droits des plus fragiles.
90 % des mĂ©dias traditionnels en français appartiennent dĂ©sormais Ă une petite dizaine de milliardaires dont les objectifs ne sont pas lâhonnĂȘtetĂ© de lâinformation ou la philanthropie mais bien de protĂ©ger leurs intĂ©rĂȘts particuliers en contrĂŽlant le narratif de nos vies. Dans ce discours, les jeunes gĂ©nĂ©rations sont, le plus souvent, disqualifiĂ©es pour leurs idĂ©es, leur engagement, leur apport constructif au dĂ©bat citoyen qui risqueraient dâĂȘtre subversifs et de menacer les privilĂšges de certain·es. Ce nâest sans doute pas un hasard si tout cela se passe en mĂȘme temps que des attaques, quasi sans prĂ©cĂ©dent Ă cette Ă©chelle, partout sur la planĂšte, dans des rĂ©gimes pourtant qualifiĂ©s de dĂ©mocratiques, Ă lâĂ©ducation en gĂ©nĂ©ral et des jeunes filles en particulier, Ă lâĂ©cole publique, aux arts et Ă la culture, aux universitĂ©s, aux sciences, etc. Et un retour aux obscurantismes religieux, au complotisme, qui menacent lâesprit critique. Câest en rĂ©action Ă ce monopole de la pensĂ©e, contre ce kidnapping du discours, que le théùtre-action existe depuis toujours, donnant Ă lâenfant la mĂȘme place quâaux autres actrices et acteurs de la sociĂ©tĂ© : celle de son existence Ă raconter. Une place politique par essence.

