« L’horreur et le désespoir n’atteindront pas
Le chant des enfants Pour rayonner l’espoir d’un temps meilleur »
— Ziad Medhouk (Gaza, juillet 2025)
Être vieux n’est pas un âge, ni une phase chronologique définie, mais un sentiment de fatigue, tandis qu’être enfant n’est pas non plus une question d’âge mais un temps ‟où il n’est pas trop tard”. Pas trop tard pour commencer », écrit Jan Masschelein dans ce journal, citant le poète mozambicain Mia Couto. Des mots qui résonnent avec ceux d’Émilie : « L’enfance c’est avant les choses des adultes, c’est quand on peut encore croire à tout. » C’est parce que nous croyons qu’il n’est pas trop tard pour commencer, que nous nous sommes lancé·es ici dans cette réflexion autour de l’enfance et des relations adultes-enfants, convaincu·es que repenser ces relations et la transmission entre générations peut être l’une des clés vers le changement sociétal dont nous avons besoin face à ce qui détruit la planète et la démocratie.
Ce que nous souhaitons interroger dans ce dossier, c’est l’enfance dans sa dimension politique, les représentations que s’en font les adultes et ce que celles-ci disent d’elles·eux, ses institutions, les espaces qu’elle occupe ou pas, et ce qu’il y a à apprendre à se poser ces questions.
La « catégorie » de l’enfance recouvre dans nos discours, dans nos lois, nos politiques, des réalités très différentes selon le contexte historique, socioculturel, géographique ou simplement l’endroit d’où l’on parle. Nouveaux-nés, touts-petits, enfants de maternelle, primaire ou secondaire, (pré-)ados, jeunes… toutes et tous sont englobé·es dans la catégorie juridique des « mineur·es », considéré·es comme tel·les car vulnérables, « inachevé·es » au sens de pas encore adultes, dépendant·es, et par conséquent placé·es, au nom de leur sauvegarde, sous la tutelle d’un ensemble d’institutions politiques et sociales – la famille, et en particulier son modèle hétéro-patriarcal, étant la première de celles-ci.
La vulnérabilité des premières années de la vie est une réalité biologique propre aux êtres humains. Elle a permis à l’espèce de développer altruisme, solidarité et entraide, parce que de la solidarité entre adultes pour protéger les enfants et veiller sur leur développement résultait la possibilité pour le groupe de survivre. Mais ce besoin de protection et cette dépendance induisent aussi certains rapports de pouvoir, et une longue expérience de la domination des « grand·es » sur les « petit·es », du « majeur » sur le « mineur ». Il s’agit de mieux comprendre, pour les dépasser, ces dynamiques de dépendance/domination dans leurs différents contextes. Si l’on admet que la relation des enfants aux adultes les prédispose « à toutes les dépendances ultérieures, c’est-à-dire aussi bien à toutes les formes de remise de soi à autrui qu’aux formes de domination, d’exercice du pouvoir ou de contrôle sur autruin », on mesure combien politiser les rapports adultes-enfants, c’est aussi politiser ceux que nos sociétés entretiennent avec toutes les autres formes de fragilités ou catégories minorisées, considérées comme inférieures, « infantiles ». On gère différemment un projet de société en donnant droit aux fragilités, en les prenant en compte plutôt qu’en décidant pour elles ou en leur imposant un modèle de protection. Comment, en prenant soin autrement de la fragilité des petit·es humain·es, prendre soin de toutes les autres fragilités, les placer au cœur d’un nouveau modèle culturel de société en lieu et place du droit du plus fort ?
Quels modèles éducatifs, quelles parentalités, quelle place donner aux enfances pour permettre l’instauration d’une société humaine en phase avec l’environnement, capable de restaurer la planète pour toutes et tous ? Comment repenser les institutions et modèles politiques à hauteur d’enfance, faire en sorte que les adultes puissent apprendre de la relation aux enfants ?
La philosophe Tal Piterbraut-Merx invitait les adultes à conjurer l’oubli de l’enfance, à « se souvenir non de l’enfance idéalisée ou de l’enfance en général, mais de la condition politique de l’enfant, de ses affres et de ses injustices, pour mieux pouvoir la conjuguer et la transformern ». Ce dossier s’y essaie modestement en tentant, au-delà de la posture de recherche, de se rendre sensible à la poétique des enfances, de sonder et d’accueillir le trouble qu’elle fait émerger dans les mondes adultes.
C’est ainsi qu’en parallèle des contributions adultes à ce numéro, vous trouverez aussi les mots et les dessins de dizaines d’enfants. Certain·es, dont les mots apparaissent sur un trait de pinceau dans les pages du dossier, se sont spécifiquement penché·es sur les questions qui le traversent.
La curiosité insatiable des enfants les expose et les rend vulnérables, remarque l’anthropologue Tim Ingold. Mais cela leur donne accès à une sagesse qui nous échappe, à nous, adultes, quand nous restons dans la sécurité de ce que nous croyons savoir. Accepter la vulnérabilité de l’incertitude est risqué, ajoute-t-il, « mais pour un monde fondé sur le soin et la coexistence plutôt que sur le conflit et la compétition, le risque en vaut certainement la peine. Car seule la sagesse née de la vulnérabilité peut dire la vérité face au pouvoir ».
Bernard Lahire, Les structures fondamentales des sociétés humaines, La Découverte, 2023, p. 576.
Tal Piterbraut-Merx, « Conjurer l’oubli », in Vincent Romagny (éd.), Politiser l’enfance, éditions Burn-Août, 2023, p. 31. Lire aussi dans le présent dossier : Lola Massinon, « Tal Piterbraut-Merx : La domination oubliée. Politiser les rapports adulte-enfant. »

