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Dossier

L’enfant, animal politique. Entre immobilité scolaire, asymétries relationnelles et pratiques de démocratie participative

Chiara Foà, écrivaine, enseignante d’histoire, de littérature, de géographie et référente pédagogique chargée de l’éducation civique à Turin

 

27-11-2025

L’école italienne, encore marquée par un modèle transmissif et hiérarchique, peine à reconnaitre l’enfant comme sujet politique. Entre immobilité imposée et asymétries persistantes, Chiara Foà explore les contradictions d’une éducation démocratique qui enseigne la participation sans toujours la permettre. À travers l’expérience du Conseil communal des jeunes de Turin, l’enseignante montre comment l’école peut devenir un véritable laboratoire de citoyenneté active.

Traduit de l’italien par Federica Palmier. La version originale en italien de cet article est disponible en ligne.

 

Dans les écoles italiennes, en particulier au début du secondaire, un modèle didactique transmissif reste solidement ancré : l’élève est considéré·e comme celui ou celle qui ne sait pas et doit intégrer le savoir, et l’enseignant·e comme celui ou celle qui sait et doit le transmettre. Or, depuis les théories du philosophe américain John Dewey dans la première partie du XXe siècle, les courants pédagogiques ont fortement critiqué ce modèle, le considérant aussi peu stimulant qu’éthiquement correct. L’évaluation scolaire qui en découle, et dont l’objectif est plutôt de punir que de former, va récompenser la répétition fidèle du savoir et décourager l’autonomie et la créativité. De ce fait, ce mécanisme renforce chez les élèves la perception d’une dépendance vis-à-vis des adultes, reproduisant ainsi des rapports de pouvoir destinés à s’enraciner dangereusement.

L’immobilisme physique demandé en classe, qui va bien au-delà du seuil d’attention des adultes elles·eux-mêmes, engendre des troubles posturaux, une diminution de la concentration et un malaise psychologique. L’idée selon laquelle apprendre nécessite de rester assis·e sans bouger traduit une vision passive de l’élève, considéré·e comme à éduquer plutôt qu’à accompagner. Ainsi, l’immobilité du corps devient une métaphore de l’immobilité participative : un·e élève est un être qui ne bouge pas, qui reste silencieux, qui n’a pas d’autonomie. Face à ce constat, les signaux d’alerte que nous envoient les jeunes ne doivent pas nous surprendre : un taux de décrochage scolaire préoccupant, et un mal-être physique et psychique qui ne cesse de s’intensifier.

Grâce à la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE), depuis 1989, les mineur·es ont le droit d’être entendu·es sur les sujets qui les concernent. Mais si en théorie la participation est devenue un aspect central des démocraties contemporaines, dans les faits, les pratiques au sein des écoles et des institutions évoluent très lentement. Éduquer à la démocratie signifie créer les conditions qui permettent aux jeunes de penser en autonomie, de ne pas avoir peur de s’exprimer et d’interagir de manière positive. Cela implique le fait de repenser les espaces en dépassant la rigidité de la salle de classe traditionnelle et en s’ouvrant aux musées, aux bibliothèques, aux établissements sportifs et aux centres culturels. Cela signifie également renouveler l’évaluation scolaire en reconnaissant l’engagement des élèves et en valorisant la diversité de leurs compétences. C’est à travers ces actes que l’école devient une communauté éducative, un terrain où cultiver la liberté et la responsabilité, où enseignement et apprentis-sage se rejoignent dans un échange horizontal.

L’immobilité du corps devient une métaphore de l’immobilité participative : un·e élève est un être qui ne bouge pas, qui reste silencieux, qui n’a pas d’autonomie.

Les jeunes sont également demandeur·ses de ce changement. Dans une consultation publique de 2021 lancée par l’Autorité garante de l’enfance et de l’adolescence (Agia)n intitulée « La scuola che vorrei » (L’école que je voudrais), plus de dix-mille élèves de 14 à 18 ans ont exprimé très clairement leur point de vue : 36 % souhaitent plus de travail en ateliers, 42 % que les activités extra-scolaires soient valorisées, plus de 73 % demandent à instaurer un échange constant avec les enseignant·es et à faire du bien-être à l’école une priorité. Il·elles ne demandent pas « moins d’école » mais une école différente, plus participative et inclusive.

Au niveau national, la Consulta delle ragazze e dei ragazzi (Comité des filles et des garçons) créée par l’Agia et le Consiglio nazionale dei ragazzi (Conseil national des jeunes) sont des outils institutionnels qui permettent de donner la parole aux mineur·es. Mais c’est surtout au niveau local que naissent des expériences concrètes, comme l’emblématique Consiglio Comunale dei Ragazzi e delle Ragazze (CCR) − conseil communal des jeunes de Turin −, né en 2023 des cendres d’un ancien conseil d’arrondissement. Il s’agit d’un organisme officiel mis en place par l’administration communale pour rapprocher les jeunes des institutions démocratiques à travers une participation réelle aux séances du Conseil communal de Turin et de ses commissions.

Le CCR est ouvert à toutes les écoles de Turin qui en font la demande et la plupart des écoles secondaires du premier degré y participent. Il est composé d’élèves de primaire (9-10 ans) et de secondaire de premier degré (11-14 ans), élu·es selon des modalités similaires à celles des élections officielles. Il ne s’agit pas d’un jeu symbolique mais d’un organisme institutionnel régi par un règlement précis. Chaque année, les classes élisent leurs représentant·es parmi plusieurs candidat·es. Le vote, tenu secret, est exprimé au moyen de véritables bulletins. Le jour des élections revêt une véritable solennité : il s’agit d’un réel exercice de citoyenneté qui donne une orientation à la ville. Les jeunes élu·es intègrent le Conseil et peuvent se porter candidat·es au poste de bourgmestre, de président·e ou de secrétaire. On ne parle pas ici de rôles uniquement représentatifs : ceux-ci impliquent des responsabilités concrètes comme convoquer une session, rédiger des procès-verbaux et assurer le lien avec le ou la bourgmestre et les conseiller·es adultes. Pour se porter candidat·es les jeunes élaborent un programme avec des propositions qui visent à améliorer la communication, la représentation et la vie citoyenne. Ils et elles présentent leur programme dans la « Salle rouge » de la maison communale de Turin, cœur de la vie politique localen.

Le CCR est constitué de six commissions thématiques qui reflètent les principaux domaines de compétences de la ville : environnement et urbanisme, droits et égalité des chances, culture et sport, santé et lutte contre les discriminations. Chaque commission élabore des propositions à soumettre au Conseil, qui se réunit une fois par mois, en présentiel ou en ligne. Les décisions sont prises de manière démocratique : les idées sont d’abord débattues, puis soumises au vote. Les élèves ont chacun·e un rôle spécifique : journaliste, illustrateur·ice, secrétaire, porte-parole. Les échanges sont modérés par les éducateur·ices d’une coopérative, sélectionnée par appel à candidatures, qui facilite le dialogue entre l’école et les institutions. Cette coopérative gère également un écosystème digital de réseaux sociaux et de padlets, nourri d’images, de documents et d’interviews.

Les idées des élèves ne restent pas sur papier : elles parviennent au Conseil communal des adultes qui peut les transformer en actions concrètes. Cela évite que le projet soit perçu comme une simple initiative de façade destinée à mettre en valeur l’administration en place. Cette année, par exemple, la commission Égalité des chances a proposé d’ériger des monuments en l’honneur de femmes qui ont marqué l’histoire, en rappelant que la ville de Turin n’en consacre actuellement aucun à des figures féminines réelles. La commission Écologie et environnement a proposé d’installer dans le Parc del Valentino des panneaux munis de QR codes permettant d’accéder à des contenus audio et vidéo créés par les étudiant·es. Ce projet est déjà en cours de réalisation.

Les idées des élèves ne restent pas sur papier : elles parviennent au Conseil communal des adultes qui peut les transformer en actions concrètes. Cela évite que le projet soit perçu comme une simple initiative de façade.

Le CCR est étroitement lié à la vie scolaire : des enseignant·es référent·es accompagnent les élèves et des facilitateur·ices les aident à développer des compétences en communication, en prise de parole en public et en travail d’équipe. L’expérience devient un laboratoire qui fait grandir individuellement et collectivement : les jeunes développent leurs compétences en matière d’écoute, de médiation, d’organisation et de prise de décisions. Ils et elles deviennent non seulement des citoyen·nes plus conscient·es mais aussi des individus dont la voix est pleinement reconnue. Dans une phase de la vie où ils et elles sont souvent exclu·es des processus décisionnels, le CCR offre un espace où exprimer leurs idées et leurs besoins concernant l’école, leur quartier et leur ville. C’est une manière concrète de mettre en œuvre l’article 12 de la Convention internationale des droits de l’enfant. Le CCR n’est pas seulement un projet éducatif : c’est un pont entre les générations, un lieu où les jeunes exercent leur citoyenneté et se préparent à devenir des adultes conscient·es et responsables. Il leur redonne estime de soi et reconnaissance, en transformant leur fragilité en une ressource politique. À tel point que certain·es conseiller·es ont exprimé le souhait de pour-suivre leur engagement citoyen à l’avenir.

Aristote définissait l’être humain comme un animal politique : les enfants ne sont pas des êtres « en attente » mais des sujets politiques dès le départ. L’école qui immobilise les corps et étouffe les voix trahit cette vérité et alimente des asymétries et des rapports de domination. Au contraire, l’école qui écoute, inclut et valorise devient un laboratoire de démocratie, où adultes et enfants apprennent à partager leurs responsabilités. Des expériences comme celle du CCR montrent que les enfants, lorsqu’on leur en donne les moyens, sont capables de créer, débattre et avoir un impact sur la vie réelle. Accueillir leur parole ne signifie pas seulement respecter leurs droits : cela implique de contribuer à bâtir une société plus juste et plus inclusive. À ce titre, le CCR constitue une véritable expérimentation de citoyenneté active, qui montre combien les enfants peuvent réellement peser sur les décisions collectives.

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Les résultats, publiés en 2022, sont disponibles en ligne sur le site de l’AGIA.

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Voir Alberto Giachino, « Lily Amer, la nuova baby sindaca è italiana ed egiziana », La Stampa, 15/01/2025.

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Journal 61
Enfance(s)
Édito de la rédaction
Les mots du comité éditorial invité

Selma et Zola Ben Felix, Alice Bianchi-Capart, Gibril Delhauteur, Marceau Despréaux, Hassibullah Nurzi, Nassim Kasongo, Rosa et Gabrielle Poussin, Marcel et Sacha Van Avermaete, Imane van Ruymbeke, Arda Yasartas

« Qu’est-ce que l’enfance selon toi ? »

Aïssatou F.,  Alessia M.,  Anas E.,  Alix D., Arda Y., Devran G.,  Didisonne T., Elvan T., Émilie V., Hassibullah N., Kim R., Leandro M., Lili S., Nassim K., Nour N., Nordin Z., Maïde Y., Melek O., Maelys L., Mohamed N., Paul S., Rumeysa T., Salwa T., Sheryl M., Teddy P., Yezra O.

Habiter attentivement les mondes

Tim Ingold, professeur émérite d’anthropologie sociale (University of Aberdeen)
et Jan Masschelein, professeur émérite à la Faculté de psychologie et de sciences de l’éducation (KU Leuven).

 

Une autorité qui pense sa propre abolition

Entretien avec Leia Duval-Valachs, doctorante en sociologie à l’EHESS (Paris) et professeure de sciences économiques et sociales

🌐L’enfance, angle mort et zone critique de l’existence humaine

Bertrand Ogilvie, philosophe, psychanalyste, professeur émérite de l’université Paris VIII Vincennes – Saint-Denis

Les enfants et monsieur Jacques

Valérie Vanhoutvinck, artiste, autrice, cinéaste, meneuse d’ateliers d’écriture multiformes et d’interventions artistiques In Situ, membre de Culture & Démocratie

🌐Une sociologie de l’enfance

Eden Dautaj, membre du comité de rédaction de Culture & Démocratie

🌐Perspectives décoloniales sur l’enfance et les childhood studies

Anandini Dar, chercheuse et professeure associée à l’université BML Munjal, co-fondatrice du Critical Childhoods and Youth Studies Collective (CCYSC)
et Tatek Abebe, professeur à la faculté des sciences sociales et éducatives à la Norwegian University of Sciences and Technology

L’infans, l’enfant-roi et l’enfant-coéquipier. Autour d’une lecture de « Philosophie de l’enfance » de Gareth B. Matthews

Baptiste De Reymaeker, directeur du centre culturel d’Havelange et membre de Culture & Démocratie

L’enfant, animal politique. Entre immobilité scolaire, asymétries relationnelles et pratiques de démocratie participative

Chiara Foà, écrivaine, enseignante d’histoire, de littérature, de géographie et référente pédagogique chargée de l’éducation civique à Turin

 

Et si les enfants votaient ?
Les droits de l’enfant en Belgique : des acquis menacés

Entretien avec Solayman Laqdim, Délégué général aux droits de l’enfant

🌐Éducation à la démocratie par les droits culturels dès le plus jeune âge

Anne Aubry et Christelle Blouët, Réseau Culture 21

Tal Piterbraut-Merx : la domination oubliée. Politiser les rapports adultes-enfants

Lola Massinon, sociologue et enseignante

Politiser l’inceste, c’est politiser l’enfance. Regard clinique et politique sur cette double nécessité

Samira Bourhaba, psychologue clinicienne

Parents-enfants : amour et dépendance d’une espèce culturelle

Pierre Hemptinne, écrivain, membre de Culture & Démocratie

« L’enfance majeure » : rituels de réparation de la communauté

Entretien avec Julien Fournet, directeur artistique et metteur en scène

🌐L’enfant trouble

Catherine De Poortere, rédactrice à Médiathèque Nouvelle

Infantes poetae

Medeber Teatro

Les enfants de l’Occupation du Bonheur

Évelyne Bienvenue, habitante de l’occupation

🌐Faire famille, faire communauté

Thibault Galland, chargé de projets à Culture & Démocratie

🌐Politiser l’enfance ou reconnaitre l’enfant politique ?

David Lallemand, membre et administrateur de la Compagnie du Campus (théâtre-action)

🌐Les droits culturels des enfants

D’après un entretien avec Marine Sabounji
Propos recueillis et restitués par Thibault Galland, chargé de projets à Culture & Démocratie

 

🎧 Création sonore | Le micro aux enfants !
Documentaires "Enfance(s)"

La sélection des films de notre partenaire Cinergie en lien avec le thème du Journal

Comme des baleines échouées

Entretien avec Eva Kavian, nouvelliste, romancière et animatrice d’ateliers d’écriture

 

Gaza, la lumière du monde

Ziad Medhouk, professeur de français et chercheur en sciences du langage et auteur engagé

3ème et de 4ème primaire de l’école communale de Boncelles 2

Sébastien Marandon, enseignant, membre de Culture & Démocratie.