Et si l’enfance pouvait devenir le moteur d’une micro-utopie, une piste de déblocage face à des horizons qui semblent se refermer sur nous ? C’est l’hypothèse qui a animé Julien Fournet tout au long de L’enfance majeure, un projet de recherche et de création qui a donné lieu à des conférences, des ateliers, un spectacle, des jeux, des gouters et des arpentages. Emmanuelle Nizou, qui l’a accompagné sur le volet dramaturgique, l’invite à partager ici une partie des réflexions qui ont porté sa démarche, celle d’un artiste, philosophe et père convaincu de la puissance de l’enfance comme force politique face au monde qui vient.
Propos recueillis par Emmanuelle Nizou, coordinatrice de la médiation et collaboratrice artistique de Julien Fournet.
Quel est le point de départ de ta recherche autour de « L’enfance majeure » et le paysage politique dans lequel elle s’est installée ?
La recherche concernait les conditions de naissance d’une autodétermination chez les enfants. C’est-à-dire la naissance et l’orchestration d’un sentiment de confiance dans un groupe d’enfants. Je suis en effet parti d’un moment que nous avons tous et toutes traversé – l’été 2018 me concernant – de lucidité ou de prise de conscience d’un changement de paradigme inéluctable et brutal de nos conditions de vie, lié à l’effondrement de la biodiversité. On le savait déjà depuis 20 ans mais je me suis pris un mur cet été-là où j’ai vu pas mal de gens tomber dans ce qu’on a appelé l’« éco-dépression ». Incapable de vivre sans avoir un chemin d’espoir ou une relation à la joie, je me suis raccroché à des penseurs : Stiegler, Servigne, Latour… Et la question d’un endroit de sortie s’est cristallisée autour de l’enfance : comment fait-on pour survivre intellectuellement et moralement à ce désastre écologique ? C’était un an après le mouvement initié par Greta Thunberg qui impliquait toute une jeune génération européenne, et même mondiale.
Comment fais-tu le lien entre un endroit d’espoir et de résolution possible et l’enfance ?
D’un point de vue plus personnel, en 2018, ma fille de deux ans traversait ce que l’on appelle la « crise du non ». C’est une crise de la subjectivité de l’enfant qui a besoin de se confronter massivement à l’autorité. Cette phase, par laquelle ma deuxième fille ainée était également passée, m’a pas mal marqué. Je ne comprenais pas ce qui se passait et je pensais que ce n’était pas moi qui avais produit ça. Qui était cette enfant ? D’où venait-elle puisque ce n’était pas moi qui l’avait faite ? Je me suis donc intéressé à l’histoire de l’enfance. Tout comme la crise d’adolescence dans les pays occidentaux, la crise des deux ans n’existe pas partout dans le monde car elle est très liée à l’une des conditions modernes de l’enfance. Ça fait très peu de temps qu’il y a des enfants dans le sens de l’enfance que nous connaissons aujourd’hui, ou même des enfants que nous avons été. Les conditions de la subjectivité de notre enfance morale, intellectuelle, éthique, politique sont très récentes : ça fait 150 ans que cette enfance-là a été fabriquée par des outils juridiques et sociaux. J’étais aussi un peu en crise dans ma paternité. J’essayais de transmettre un certain nombre de modes de vie et de valeurs fortes, mais sachant qu’historiquement on vivait un changement de paradigme brutal, j’avais le sentiment de transmettre des trucs potentiellement toxiques, qui n’étaient pas encore passés par un travail de déconstruction de ce que j’avais appris du XXᵉ siècle.
Les conditions de la transmission n’étaient plus bonnes ?
Oui, je voulais voir si chez les enfants tel·les qu’on les considère aujourd’hui – ou tels qu’on a pu les considérer historiquement – il y a une condition, une possibilité pour que l’autodétermination puisse avoir lieu puisqu’il·elles sont vraisemblablement beaucoup mieux renseigné·es que nous sur ce qui se passe dans le monde aujourd’hui. Ça m’a demandé d’aller interroger ma relation à ma propre enfance. L’enfance n’est pas vraiment un état déterminé, c’est une relation au monde qui est une soumission, et qui continue souvent longtemps. Je me suis rendu compte qu’il y avait une forme de domination adulte qui était d’une grande violence au XXᵉ siècle, et qui continue à s’exercer parce que la société fait en sorte que les enfants disparaissent de l’espace public ou soient dans l’incapacité de se réunir par eux·elles-mêmes dans des cadres hors famille, hors école. Cette forme de domination conduit à un appauvrissement de l’expérience sensible des enfants et génère des adultes évoluant avec de potentielles peurs, une incapacité d’action et une impossibilité de communication réelle.
La société fait en sorte que les enfants disparaissent de l’espace public ou soient dans l’incapacité de se réunir par elles·eux-mêmes dans des cadres hors famille, hors école.
Pour cette recherche, tu as suivi deux lignes parallèles, une théorique construite autour de conférences et d’expériences de pensée, et l’autre plutôt tournée vers de la recherche appliquée avec les enfants, faite d’ateliers, de gestes et de pratiques. Pour la première, tu as rassemblé des penseur·ses à l’occasion de deux séminaires que tu as organisés à la Bellone à Bruxelles en juin et décembre 2022. Tu as proposé à la sociologue Leia Duval-Valachsn de converser avec toi autour d’exemples concrets d’autonomie dans des groupes d’enfants, notamment des « conseils d’enfants ».
Au moment où j’ai invité Leia Duval-Valachs, elle était dans une observation active d’enfants au présent. J’ai été interpellé par le fait qu’elle parlait d’autonomie plus que d’autodétermination. Sa recherche questionnait la naissance de l’autonomie dans un groupe d’enfants alors que ce sont des groupes sociaux très surveillés et très contrôlés. La question de l’autodétermination telle que je la pose ne peut absolument pas se trouver dans la liberté, comme on pourrait le croire a priori, mais au contraire dans un ensemble de règles auxquelles consent un groupe d’enfants. L’analogie la plus simple, c’est la cour de récréation à l’école qui est un univers avec très peu de règles, et dont le côté sauvage ressort. C’est aussi ce qu’on a pu observer dans la partie pratique où on a fait des expériences de ce type : tous les déterminants normatifs, principalement de classe et de genre, génèrent de fortes dynamiques de violence, de pouvoir. Avoir du pouvoir sur soi-même et le partager dans un groupe de façon pérenne passe par un ensemble de règles. La conception de l’enfance de Leia Duval-Valachs est très intéressante parce qu’elle est assez radicale sur le fait que les enfants n’existent pas, que l’enfance est une notion et un statut apparus à la fin du XIXᵉ siècle. Le mot «enfant» faisait partie du vocabulaire mais ne revêtait pas les mêmes caractéristiques qu’aujourd’hui.
Peux-tu préciser en quoi le philosophe français Charles Fourier, qui a imaginé le phalanstère, un bâtiment à usage communautaire qui se forme par libre association, est une grande figure d’inspiration pour toi et « L’enfance majeure » ?
C’est René Schérer, un philosophe deleuzien, qui a réuni les écrits épars de Charles Fourier sur l’enfance et en a fait ce livre qui s’appelle Vers une enfance majeure. Il a été pour moi une découverte au cours de mes études de philosophie parce qu’il parlait de l’enfance comme je n’en avais jamais entendu parler. Avant Rousseau, personne ne s’intéressait à l’enfance en France, ou très peu. Et puis tout d’un coup, un contemporain de Rousseau parle de l’enfance d’un tout autre point de vue, avant que n’existe la question du droit des enfants, la naissance de l’école et de la pédagogie. Cette façon de penser l’enfance dégagée des normes et de l’univocité que lui ont conférées la modernité m’a fait un effet très puissant.
La question de l’enfance concerne tout le monde. On assiste au spectacle du désastre écologique en cours. Je pense que c’est un moment historique rêvé pour reconsidérer son rapport à l’enfance.
Lors des séminaires à La Bellone, tu as également invité Frédéric Panni, l’actuel directeur et conservateur en chef du patrimoine du Familistère de Guise, manifestation concrète du phalanstère n de Charles Fourier. Tu souhaitais aborder le sujet de l’utopie dans le domaine de l’enfance ?
Frédéric Panni a fait des recherches assez poussées sur les utopies dites concrètes, des pratiques qui font partie du mouvement philosophique des utopies mais ne sont pas des utopies totales comme on peut en voir émerger au XIXe siècle. Elles sont liées à des particularités locales et à un espace-temps donné, mais aussi à une grande possibilité d’échec complètement intégrée. Une utopie concrète est une démarche qui peut durer deux heures ou même 100 ans comme le Familistère. Dans le cadre de ses études, Frédéric Panni a croisé beaucoup d’utopies qui mettaient les enfants dans une posture de pouvoir et d’émancipation forte, notamment des phalanstères d’enfants qui ont été pensés sur les bases théorico-pratiques de Charles Fourier.
Pourquoi c’était important pour toi de conduire, en parallèle de cette ligne théorique, une série d’expériences sensorielles et imaginaires avec des enfants ?
Alors qu’on menait cette réflexion entre adultes, il me paraissait indispensable de fréquenter des enfants, de vivre des expériences et d’écrire cette pièce avec elles et eux. « Écrire avec des enfants » ne veut pas forcément dire « faire écrire les enfants ». La façon dont ils et elles s’approprient certaines consignes, les rejettent ou les commentent est déjà une manière d’écrire, car les enfants t’obligent à être à l’écoute, dans une attention et une sensibilité particulières. Je voulais être dans cette proximité. Après, s’est posée la question de quelle relation engager avec les enfants, et de ce que nous allions mettre en œuvre ensemble. S’agissait-il de tester des matériaux et d’observer leurs réactions ? Ou de suivre Charles Fourier au plus près lorsqu’il parle des enfants comme des ouvrier·es, de la classe pauvre et laborieuse, et de travailler sur une émancipation radicale ? Selon lui, la civilisation corrompt les âmes et plonge les adultes comme les enfants dans des affres de tristesse. Il faut donc tenter coute que coute de mettre en place l’harmonie. Ce que Fourier appelle les « phalanges d’harmonie », ce sont des petits groupes d’enfants qui mettent des règles de vie quotidienne en place, définissent des modes de vie en relation à la nature. J’ai eu envie d’approcher la question de l’autonomie des enfants in vivo à partir de ce que j’avais moi-même connu en tant qu’animateur de centre aéré. Je voulais pressentir ce que pouvait être un phalanstère d’enfants ou une version appliquée des théories fouriéristes sur l’enfance.
Ces expériences pratiques avec les enfants et les recherches théoriques m’ont fait conclure que l’on a tou·tes un problème avec notre enfance, y compris les enfants elle·eux-mêmes.
Tu as mené ces expériences en collaboration avec la danseuse Emma Harder et la circassienne Lucie Yerlés lors de différents temps de résidence ou d’ateliers. Peux-tu préciser ce que vous avez plus spécifiquement écrit et découvert avec les enfants ?
Ces ateliers ont eu lieu à chaque fois avec une vingtaine d’enfants âgé·es de huit à douze ans, dans des centres aérés et des écoles. Des enfants ni trop petit·es pour des questions de sécurité, ni trop grand·es pour des questions de maturité, afin qu’ils et elles ne soient pas submergé·es par d’autres formes de conscience sociale. On a fait en tout une quinzaine d’ateliers de deux jours chacun : des ateliers de théâtre sur la peur, de danse sur des questions de rituels folkloriques, de cirque autour d’un ballot de paille qui servait d’objet forain, circassien. Puis on a ajouté des ateliers de musique autour des appeaux, et d’écriture autour de la pâtisserie.
Le gouter était au centre de ces ateliers ?
Oui, on est parti·es du gouter comme expérience de partage. Lors du gouter, les enfants peuvent donner et échanger avec d’autres, en choisissant librement la valeur de ce qu’ils et elles ont entre les mains. Il·elles peuvent aussi décider de manger ou de ne pas manger. C’est un moment d’autonomie réelle. Si tu oublies le gouter d’un enfant, il·elle va te le faire comprendre parce que c’est sans doute le repas le plus important pour lui·elle. On est donc parti·e de ce moment quotidien et on a essayé de déplier tout ce qui constituait cet acte dans son essence politique, sociale, morale, esthétique. En posant la question de la fabrication d’une pâtisserie, on a travaillé sur la farine, puis de la farine on a travaillé le blé, puis du blé la paille, jusqu’à trouver le lien à la terre. Et on a travaillé sur la façon dont on voit le mieux le résultat du blé. Or de nos jours, sa partie la plus visible réside dans le ballot de paille qui domine l’agriculture intensive contemporaine. Et ainsi, du ballot de paille, on a fabriqué un rituel, une cérémonie du gouter qui soit digne de chaque groupe d’enfants.
Une bascule doit avoir lieu pour que le spectacle fonctionne : un tout gros atelier de réparation de la communauté qui vient.
Que tires-tu comme conclusion de ces expériences par rapport à l’objet de ta recherche ?
Ces expériences pratiques avec les enfants et les recherches théoriques m’ont fait conclure que l’on a tou·tes un problème avec notre enfance, y compris les enfants elle·eux-mêmes. On a assisté au XIXᵉ siècle à la capture d’une forme de relation au monde. Une domination s’est installée sur une partie de la population qu’on a appelé « enfants » par le biais d’outils juridiques et institutionnels. S’en est suivie la création de droits, mais aussi des situations particulières où tout d’un coup, la population entière est passée par le filtre de « l’école » pour la former. On est dans une crise écologique, politico-sociale dans le sens où le changement de conditions de vie ou de survie n’a jamais été aussi rapide. L’enfance est aussi en crise et c’est intéressant d’y observer les fêlures comme dans tous les lieux de domination et de pouvoir. On a aussi, à travers l’enfance, un prisme particulier pour se déconstruire en tant qu’adulte, en tout cas déconstruire la domination adulte qu’on a sur nous-mêmes pour pouvoir accéder à des relations au monde qui nous permettraient sans doute de comprendre un peu mieux ce qui nous arrive, et de dépasser cette paralysie liée au sentiment d’impuissance. La question de l’enfance n’est pas liée aux enfants, c’est une enfance « majeure ». Ce n’est pas pour dire qu’il y a un problème entre mineur et majeur mais que la question de l’enfance concerne tout le monde. On assiste au spectacle du désastre écologique en cours. Je pense que c’est un moment historique rêvé pour reconsidérer son rapport à l’enfance.
Tu considères l’enfance comme une force politique, c’est un des enjeux de la création « L’enfance majeure » : comment le groupe peut-il produire par lui-même, pour lui-même, un acte de réparation, de transformation ?
Depuis cet été 2018 où j’ai eu peur, j’ai trouvé une clé à laquelle je me suis accroché et qui m’a tenu en vie. J’ai eu envie de convoquer un public d’enfants et d’adultes et que tou·tes puissent se reconnecter à leur propre enfance. Puis de les confronter à une expérience qui n’aboutit pas, de les bloquer, de les mettre dans une situation d’échec et qu’il·elles aient une forme de nécessité à s’organiser ou se réorganiser par elles·eux-mêmes afin de pouvoir avancer. Qu’il·elles puissent éprouver le dépassement de leurs peurs et voir s’opérer un basculement en passant du groupe à la communauté.
Dans ce spectacle, comme souvent, je mets les spectateur·ices dans une position de devoir réparer une partie de ce qui se trame, de ce qui est en cours. Il y en a qui font un théâtre des passions ou un théâtre revendicatif, moi je fais un théâtre de réparation. En l’occurrence, une pièce où le groupe doit exercer ensemble une certaine force et certains actes pour que la « magie » opère et que le dénouement se manifeste. Une bascule doit avoir lieu pour que le spectacle fonctionne : un tout gros atelier de réparation de la communauté qui vient.
L’archive de cette discussion, où Leia Duval-Valachs intervenait sous son prénom de naissance, est disponible sur le site de La Bellone : https://www.bellone.be/f/event.asp?event=6948. Elle est également interviewée dans ce dossier : voir « Une autorité qui pense sa propre abolition », entretien réalisé par Lola Massinon.
Puis Frédéric Panni a de nouveau été invité lors d’une seconde conférence à Tournai plus spécifiquement sur les utopies de l’enfance, dont l’enregistrement est disponible sur le site de la Maison de la culture de Tournai https://open.spotify.com/episode/0zN7NpH35YktZRyQR90DHP?si=c01aa7174bc04ae1

