« J’imagine un livre conçu comme un théâtre mais délabré, où tous les actes du drame seraient livrés simultanément, discontinûement, et en désordre. C’est là que parait un vieux peintre, assailli de voix étranges, contradictoires, interrompues par des visions. Le réitératif et le décousu est la tournure de sa pensée et, s’il émet quelques finesses d’observation sur son art, le ressassement est la forme d’attaque par laquelle son esprit se cherche », dit Mallarmé dans Divagations.
Le dispositif proposé par Matthieu Meert et Dominique Mangeot à La CENTRALE fait écho à cette étrange déclaration de Mallarmé : un mur mais qui fonctionne comme une scène verticalisée où deux mains différentes rejouent ce qui est en train de se dire. Mais cette reprise est aussi déplacement erratique et traversée au sens où il s’agit d’une traduction simultanée en images de discussions collectives, d’une mise en images.
Entendons-nous : image signifie ici ce « désir de capturer le monde en saisissant ses apparences », dit Renaud Ego dans Le geste du regard. Et il faut ajouter ces mots de W.J.T. Mitchell dans son Iconologie : « Les images ne sont pas simplement des signes parmi d’autres. Elles sont des personnages dotés d’un statut légendaire, des acteurs d’une scène historique, d’une histoire qui accompagne et participe des récits que nous nous racontons nous-mêmes au sujet de notre propre évolution depuis l’être façonné à l’image d’un créateur jusqu’à la créature qui se façonne et façonne le monde à son image. »
Une fois ces prémisses posées, pourquoi mettre en « images » et ce, de manière collective (deux mains différentes qui interagissent) le récit des autres? Parce que cette « carte mentale » produite au même moment que les tables rondes et qui superpose sur le même mur (la même scène) les voix de la totalité des intervenant·es rend visible quelque chose qui échappe à la succession des mots.
Ce dispositif visuel et gestuel rend manifeste une autre façon de mettre en forme le monde. Dominique Mangeot et Matthieu Meert n’illustrent pas les conférences données à La CENTRALE mais font apparaitre le travail de la pensée : perte, transformation et production. Et plus important, il et elle rendent disponibles en un seul coup d’œil les connexions, les contiguïtés impossibles que ces deux journées de discussions ont tissé.
Leurs mains dessinent et mettent en scène les articulations paradoxales, les oppositions, les fils invisibles, les rhizomes, les failles, les interstices et les vides, les proches, les littoraux et les lointains mais encore les puzzles et les rébus, les superpositions et les couleurs, les bords, les abords, débords et marges, cycles et répétitions qui sont les ingrédients de toute interprétation, c’est-à-dire ce qui reste entre nous, inaccessible et qui pourtant nous lie et nous permet d’habiter notre monde.
Ce monde sans ailleurs qu’il nous faut bien construire et partager, c’est ce monde où « derrière l’apparence, il n’y a pas la réalité mais seulement la clef qui permet de comprendre comment elle doit être saisie », dit Bruno Latour dans Enquête sur les modes d’existence. Encore une fois, le travail en duo de nos deux artistes matérialise cette prise où le trou de la serrure est offert à notre regard, à cet œil qui capture : « Le monde est sans ailleurs. Tel que nous le voyons il n’est ni caché ni dévoilé, mais là. Offert au regard, il n’est pas pour autant donné. Il peut être visible et ne pas apparaitre. […] Regarder, c’est susciter des apparitions », rebondit Renaud Ego dans son magnifique texte La légende des yeux.
Une carte mentale c’est cela : faire apparaitre le travail des images entre les mots, manifester ce qui échappe aux phrases, aux textes et à leurs ordonnancements. C’est le réveil de ce peuple de fantômes dont parle Aby Warburg. Nos histoires ne sont ni successives ni linéaires mais constituées de « remous faits de blocs et d’actes simultanés […], de sauts, de latences, de survivances et d’anachronismes, de vouloirs inconscients qui survivent aux individus et qui viennent hanter les générations suivantes. […] Les images sont les véhicules de ces forces, de ces résurgences de ces temps inactuels », traduit Georges Didi-Huberman dans L’image survivante.
C’est encore cela que tentent de faire apparaitre Matthieu Meert et Dominique Mangeot dans leur géographie des images – des fossiles en mouvement : un peuple de corail qui constitue l’outre-ville et la multiplicité de ses carrefours et de ses souterrains.
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