La notion de droits culturels est récente. Lors de la constitution en 1993-94 de l’association Culture et Démocratie, la formulation était encore à peu près inexistante. Or, ce qui nous animait et nous réunissait alors relevait notamment, sinon prioritairement, de ce que nous qualifions aujourd’hui de droits culturels. Comme on a pu le vérifier le 4 octobre 2019 au Grand-Hornu, la notion de droits culturels reste diversement comprise, y compris au sein du monde culturel. Au risque de tomber dans la simplification, ne pourrait-on dire qu’il y a trois acceptions du terme, en autant de cercles concentriques, du plus étroit au plus large ?
La première définition comprendrait l’accès à la vie artistique et culturelle, ainsi que les pratiques visant à faciliter cet accès et à élargir le public. Ceci inclut notamment les stratégies d’une démocratisation de la culture, telles que les ont mises en place de nombreuses institutions artistiques avec l’aide de leurs services éducatifs depuis deux ou trois décennies. On constate d’ailleurs qu’à côté des activités – devenues « traditionnelles» – d’éveil, de sensibilisation et de médiation, on assiste à l’émergence de formes nouvelles de participation qui font appel à la créativité des publics.
La deuxième acception relève davantage de la démocratie culturelle. La culture est prise ici dans sa dimension anthropologique, celle sur laquelle s’appuie notamment la Déclaration de Fribourg sur les droits culturels, (devenue la référence dans ce domaine au même titre que la définition, très proche, de l’UNESCO) : « Le terme “culture” recouvre les valeurs, les croyances, les convictions, les langues, les savoirs et les arts, les traditions, institutions et modes de vie par lesquels une personne ou un groupe exprime son humanité et les significations qu’il donne à son existence et à son développement.» La démarche de la démocratie culturelle se distingue de celle de la démocratisation de la culture dans la mesure où on vise moins à élargir le public qu’à permettre aux citoyen·nes de libérer la créativité de leur imaginaire pour devenir acteur·ices de leur (propre) vie personnelle et sociale. Le développement de la démocratie culturelle a notamment permis de faire reculer les hiérarchies entre cultures savantes et cultures populaires.
Un troisième horizon est apparu lors de cette journée, notamment à travers la conclusion de Luc Carton. Celui-ci nous suggère en effet de faire le lien entre les droits culturels et une redynamisation de la démocratie. Constatant que la démocratie est en grande souffrance sur le plan politique, mais que le désir de démocratie ne cesse d’inspirer des initiatives citoyennes de plus en plus nombreuses et variées, des grandes marches écologiques qui traversent la planète aux mouvements de protestation en Europe, au Chili, à Hong-Kong, Istanbul ou Alger, il propose de travailler la dimension culturelle des droits humains les plus fondamentaux (droit au travail, au logement, à l’éducation, etc.).
Peut-on considérer que toute action guidée par les droits culturels relie automatiquement ces trois conceptions, ces trois territoires? Nous en sommes loin, et à l’évidence, il reste un énorme chemin à parcourir :
- pour que les acteur·ices culturel·les s’emparent davantage et plus efficacement des outils permettant d’élargir substantiellement l’accès du plus grand nombre aux manifestations de la vie artistique et culturelle ;
- pour que les institutions culturelles acquièrent une conscience plus aiguë de leurs devoirs, et que les usager·ères soient mieux informé·es de leurs droits (voir à cet égard le travail réalisé par Roland de Bodtn) ;
- pour que les concepts qui sous-tendent la notion de « démocratie culturelle » – et notamment cette dimension centrale de l’humanité au cœur des formes d’expression culturelle authentiques – soient encore mieux pris en compte par les acteur·ices culturel·les, éducatif·ves, les médias, les responsables politiques… ;
- pour que la conscience des liens étroits entre droits culturels et développement démocratique progresse : c’est un gigantesque chantier qui nous apparait ici, auquel il faudrait travailler d’urgence en Belgique, en Europe et dans le monde.
Ce chemin, c’est à chacun·e qu’il appartient de le parcourir, à son rythme, sur son territoire propre, et avec les ambitions et les moyens qui sont les siens.
Cette journée du 4 octobre aura en tout cas permis de prendre conscience de la diversité des pratiques dans ce domaine, et de la nécessité de mieux articuler théorie et pratique, local et global, expériences et réflexions.
Image : © Anne Leloup
Observatoire des Politiques Culturelles, magazine Repères, volumes 8, 9 et 10.
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