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dossier

1848

Daniele Manno
Artiste, membre fondateur du collectif Medex, ex-coursier

25-09-2018

Artiste généreux, engagé, débrouillard, Daniele Manno a exercé le métier de coursier pour une plateforme en ligne de livraison de plats – un boulot alimentaire. Il a été très actif dans la lutte qui, début 2018, a opposé un certain nombre de coursiers à la direction de cette plateforme, au moment où cette dernière exigeait de ses employés qu’ils deviennent indépendants…

– C’est quoi ton numéro, toi ?
– 1848
– Dans deux minutes c’est prêt.

Ça commence toujours ainsi. Dehors on n’a pas le temps. Là dehors tout frémit. Tu descends du vélo, prépares ton sac – un mouvement machinal après l’autre –, et puis la rupture : « Je peux avoir un verre d’eau ? » De toute façon les deux minutes en sont déjà cinq. Moi, mon travail, c’est de réfléchir à autre chose pendant que je transporte des numéros qui sentent bons d’un endroit où on les prépare à un endroit où on les mange. Je me dois de penser à autre chose plutôt qu’à ma paie, plutôt qu’à la manière dont ils ont réussi à anéantir les droits sociaux acquis grâce à des luttes centenaires. 1848, ce n’est plus une date, mais un numéro de commande. Il parait que l’ouvrier était plus combatif au siècle dernier. Aujourd’hui il redevient soumis, comme à l’époque de l’hégémonie catholique. Disons qu’il subit les conséquences d’une religion qui ne se définit pas comme telle mais qui fait plus d’adeptes que toutes les autres : le technologisme. Il n’y a pas de monothéisme plus efficace que celui qui s’introduit sans se présenter, qui coule de source. Un monothéisme liquide, qui s’infiltre, s’insinue.

J’ai ma commande à livrer et j’ai bu mon verre d’eau. Je roule calmement. La rue du Bailli est un piège à vélo. Je transporte des pâtes imbibées de bouillon. Il est seulement 18 h mais déjà quelqu’un a faim. Le numéro de la commande m’obnubile. Il me fait penser aux batailles pour le droit du travail entre autres. Et cependant je m’efforce de penser à autre chose. Rouler à vélo, c’est un mouvement magique : assis dans un équilibre précaire, tes pieds qui se soulèvent du sol et te permettent avec ce mouvement de rotation de flotter dans l’air et d’aller à une vitesse impensée. Aucun autre véhicule ne pourra te donner cette sensation, car aucun autre véhicule ne pèse la moitié de la moitié de la moitié de ton poids. Et ce vent léger qui te souffle sur le visage et qui ne peut pas t’empêcher de faire apparaitre un sourire. Même s’il n’y a pas de droits sociaux, même si les vacances ça n’existe pas, à l’instar des congés maladies.

Au centre de notre zone, là où l’on se rencontre entre livreurs de temps en temps, on essaye de discuter de ce sujet. Tout le monde sait qu’on est esclaves, depuis le début, ça fait partie de l’arrangement. Celui qui veut protester va être vu comme un tocard, un désespéré. Les privilèges que cumulent ceux qui sont fidèles à la boite sont mis en danger devant la grimace de ceux qui exigent le respect de leurs droits. C’est impoli de demander des droits… Ici on en rigole. Pendant qu’on parle, tout d’un coup, « bip bip bip » : voilà le son d’une commande.

Ici, la précarité n’est pas due à l’équilibre sur une fourche. Un contrat ? On ne sait même pas à quoi ça ressemble. Nous sommes plus en sécurité sur notre vélo qu’en discutant avec notre employeur déguisé.

Si tu veux ta place
Alors ferme ta gueule
Pense à autre chose
N’écoute pas les forte-têtes
Travaille
Fais tes commandes
Souris
Sois gentil avec le client
Ne te plains pas
Ne t’expose pas

Mais malgré tout cela on respire, on se noircit les poumons avec les gaz d’échappement, peut-être, mais on respire, on mate, on mate le ciel, on mate les nuages. Il est possible de jouer avec le rythme de ma respiration et la musique de mon smartphone.

Je serais curieux de calculer le nombre de fois où j’enlève et remets mes gants pendant un shift (un créneau de travail dans le jargon des livreurs). Je dois faire ça de manière maitrisée car je ne peux pas détacher mes deux bras du guidon en même temps. Je dois me servir de mes dents. Je mords le gant, l’arrache. Ma main est finalement libre. Tout en gardant ce gant dans ma bouche, je sors mon téléphone et j’accepte la commande, ou bien je vois où j’en suis dans ma livraison sur le maps de la ville et dans combien de temps je dois tourner à droite, ou bien je change de chanson si le hasard du shuffle n’est pas bon.

Ce serait sûrement tout aussi intéressant de savoir combien de fois par shift j’ai dezippé, puis zippé le sac thermique, ma veste, ma cagoule-casquette…

C’est l’usine en plein air et sans parois. Une usine que nous seuls, livreurs, pouvons voir. Une galère qu’on n’a pas envie de partager avec d’autres, préférant donner les aspects plus joyeux de ce travail. Le slogan de l’employeur déguisé en kangourou nous raconte que faire du vélo tout en gagnant de l’argent, c’est une grande chance.

Aujourd’hui, la ville est presque vide et c’est un plaisir de rouler. Il fait un temps parfait pour faire du vélo, ni trop chaud ni trop froid. Je pense à ce monde sans voiture, ce rêve qui devrait commencer dès maintenant et que chaque ville pourrait adopter. J’y pense pendant que je passe le carrefour de la chaussée de
Charleroi, rue Defacqz et rue de la Victoire. Il y a tellement de dangers : rails de tram, voitures (moins aujourd’hui), piétons, motos, pour ne rien dire des filles. Il y en a, des filles ! Les regarder quelques instants pour après continuer sa route. Je fais ça avec tout le monde : jolies filles, familles, un jeune homme qui sort son mouchoir, une voiture et ses passagers. Je suis du genre à regarder autour de moi, à me parler, à me raconter des histoires, m’imaginer des destinées.

Dans ce métier, malgré toutes les injustices, il y a une belle chose : tu peux faire du vélo et travailler sans avoir affaire à personne, tout en ayant affaire à tous. Le seul moment où je suis obligé d’être sympa plus que d’habitude c’est quand le client répond à l’interphone et il dit qu’il descend. Là je ne sais pas pourquoi mais ma réponse est toujours « ok, super, merci » avec une voix tellement fausse…

Petit à petit, durant mes pauses, je m’éloigne de mes habitudes : écrire un poème sur ce qui m’entoure : sur la route, sur le chemin qui frissonne sous mes pieds. Ce sont les pages Facebook qui s’ouvrent à moi, sur mon smartphone, en attendant une commande. Maintenant que j’y pense, ce téléphone se substitue à la pensée. C’est mille fois plus simple de voir défiler des news sur un écran que de devoir activer son imagination pendant quelques minutes, le temps que la commande soit prête, que le client descende. La course prend une tournure plus méchante, étant complice d’un vol de soi à soi.

Je me rends compte que nous, livreurs, sommes seuls. Qu’ils ont réussi leur coup. (Ça je me le dis presque toutes les fois que je pars pour faire une commande et que je traverse le passage piéton de l’avenue Louise).

 

PODCAST « 1848 »

 

Image : ©Éliane Fourré, Vaisselle, Linogravure, 2009

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