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dossier

Le théâtre sur l’établi de la vie. Ou en s’éloignant de l’étal des États

Lorent Wanson
Acteur, metteur en scène et dramaturge

26-09-2018

En revenant sur l’histoire du théâtre et de la représentation du travail et du travailleur, Lorent Wanson interroge ici sa propre pratique théâtrale, son rapport personnel au geste, à l’artisanat, et sa représentation.

Le travail dans la grande histoire du théâtre
Dans ses formes savantes ou dans ses relations à la mythologie, le théâtre a toujours fait état des États : les destins y étaient exceptionnels, et la vie des besogneux reléguée dans l’ombre. Le théâtre exprimait les tourments humains, les arrachements amoureux, détissaient les oracles, embarquaient humains et dieux dans leurs travers et aspirations profondes.

Pourtant les premières expressions artistiques ou culturelles en tant que telles, sur les murs des cavernes, dans les premières sépultures où les défunts étaient enterrés avec leurs outils, exprimaient les expériences même d’une part prépondérante de la vie, à savoir l’activité quotidienne. La chasse, la cueillette, la domination hasardeuse de la nature, la culture, la pêche, etc. En fait tout ce qui rendait la survie de l’espèce possible. Les rites ou les prières n’étaient que des expressions pour rendre le quotidien moins âpre. Le travail, bien avant qu’il ne se nomme ainsi (dont la joyeuse étymologie vient du terme souffrance) était représenté comme une valeur, et surtout une transmission aux générations futures d’un avenir dont elles ne pouvaient croire qu’il serait différent. La civilisation par le feu et tout ce qu’il permit de transformation et de maitrise de la nature éloigna ce passé originel de l’art et les rituels se firent peu à peu folklore. Les sujets représentés sur les scènes ou sur les toiles étaient des épisodes bibliques, portraits de rois et de dieux dans des épisodes extrêmes… Jusqu’à Breughel (et à part lui) les thèmes artistiques ont rarement fait sujet du travail et il fallut attendre le naturalisme pour que les « travailleurs » deviennent sujet et non plus sous-fifre ou faire-valoir des autres.

Je ne veux pas dire ici que le paysan ou le serf étaient absents des tableaux ou des scènes, mais ils y jouaient un rôle qui, s’il ne manquait pas de bon sens, n’était là que comme dans le réel : pour mettre en valeur les seigneurs ou faire rire.

Je parle sciemment de Breughel et précisément d’une œuvre qui m’est centrale : La chute d’Icare. Dans ce tableau, on voit des paysans faire paitre leurs troupeaux ou labourer la terre, tandis que, du héros mythologique, on ne voit qu’une frêle jambe jaillir d’un océan paisible. Clin d’œil amusé du peintre qui est pour moi un des premiers actes de prise de conscience que la narration du monde, du réel ou de l’Histoire est affaire de point de vue. On ne montre que ce que l’on veut voir et fatalement on en exclut le reste. Le travail devient le sujet et je ne vois que Vermeer qui rendit hommage lui aussi aux travaux de l’ombre en leur offrant une lumière de beauté suprême et de dignité, loin d’un jugement moral, posant un regard bienveillant et aimant sur le savoir-faire.

Je ne veux pas dire ici que le paysan ou le serf étaient absents des tableaux ou des scènes, mais ils y jouaient un rôle qui, s’il ne manquait pas de bon sens, n’était là que comme dans le réel : pour mettre en valeur les seigneurs ou faire rire. Shakespeare, Molière, Marivaux ou Goldoni montrèrent de la tendresse envers ces personnages, de la tendresse certes, mais tout de même assez compatissante, leur préférant bien souvent les fous et les bouffons. Ceux qui précisément, comme les personnages de la commedia dell’arte, s’étaient de façon rusée extraits de leur condition sociale.

L’enchainement de la Révolution française et quelques décennies plus tard de la révolution industrielle modifiera sensiblement la donne. Des artistes comme Constantin Meunier, Jean-François Millet  comme Émile Zola ou Victor Hugo, en littérature  André Antoine pour la mise en scène de théâtre, firent en fait des héros de ces oubliés, de ces gens enfouis dans des abimes. Mais il n’était encore question que de l’humain lui-même dans une profondeur regardée de haut avec une certaine forme de compassion. Je n’aborderai pas ici le mouvement du réalisme socialiste et même de Bertolt Brecht qui, s’ils firent de celui qui s’appelait dorénavant prolétaire un modèle, ne rendaient pas hommage à des gens existants mais à des fantasmes d’homme à venir.

Mon passé « ouvrier » et ma pratique théâtrale
Je suis un fils d’artisans, eux-mêmes enfants d’ouvriers, eux-mêmes enfants de paysans. Rien d’exceptionnel là-dedans, c’est à peu près la généalogie de nonante pour cent de la population. Et pourtant, à y bien réfléchir, j’ai l’impression que cette histoire ne m’a pas été transmise. Ce que je sais de mes ancêtres, les livres en parlent en chiffres et non en noms.

Il y a un fossé énorme entre ce qu’est le travail et la représentation souvent romantique qu’on en fait. C’est en fait une dignité en creux qui est représentée.

Arrivé dans les écoles de théâtre, me fut transmise l’exégèse de cette histoire et non sa profondeur, son sang réel qui est avant tout composé de ce qui fait rarement le sujet, c’est à dire la vie quotidienne. Ma sensibilité de gauche n’y changeait pas grand-chose. Il y a un fossé énorme entre ce qu’est le travail et la représentation souvent romantique qu’on en fait. C’est en fait une dignité en creux qui est représentée.

Si Jean Louvet a tenté d’écrire une histoire ancrée de la classe ouvrière wallonne, il fit surtout la narration des luttes, comme si l’histoire du travail et de l’ouvrier se confondait avec celle de la résistance. Si ce n’est pas faux et doit être impérativement raconté, c’est une photographie en partie partielle et partiale du réel. Mais le sens essentiel de l’œuvre de Louvet fut de mettre en évidence l’impossibilité de raconter ce qui nous fonde et l’absolue impossibilité d’une transmission à la fois de la difficulté, des savoir-faire et des savoir-vivre.

Dans les année 1960 et 1970, bien des artistes qui devinrent très importants (je pense à Jacques Delcuvellerie par exemple) firent volontairement des années d’usine. D’abord sans doute par prosélytisme mais finalement aussi pour rencontrer ce quotidien et la dignité qui est au centre de ma rêverie et, bien entendu, ma pratique du Théâtre-action.

Il y a plus de 50 ans, le Théâtre-action mettait déjà les mains dans le cambouis de la thématique du travail avec François Bon, en France, ou avec Dario Fo et Franca Rame en Italie, (même si dans leur cas il s’agissait de réinsuffler du quotidien dans les formes anciennes, y compris bibliques). Je pense au théâtre de la Communauté, j’y reviendrai.

Il y a plus de 50 ans, le Théâtre-action mettait déjà les mains dans le cambouis de la thématique du travail avec François Bon, en France, ou avec Dario Fo et Franca Rame en Italie.

Pour monter au plus juste Sainte-Jeanne des Abattoirs de Brecht, je me suis rendu aux assemblées des Forges de Clabecq, qui vivaient à cette époque, en 1998, la résistance à une fermeture brutale et visiblement sans issue. J’ai donc côtoyé des ouvriers dans ce quotidien exceptionnel de résistance et j’ai compris que cette résistance ne datait pas de l’annonce de cette fermeture mais était la réalité journalière d’hommes et de femmes pour assurer la sécurité de tous. J’ai composé un hymne, sinon à leur gloire, du moins à ce quotidien alerte.

À la suite de ces rencontres, j’ai travaillé à remettre en chantier et sur l’établi mon approche de la représentation du réel par le filtre de quotidiens divers, ce qui me mettait à l’épreuve de tout romantisme. J’ai refait un chemin quasi mémoriel, qui ne comprenait pas seulement mon histoire propre, mais celle d’une humanité en fait absente de l’histoire de l’Humanité et qui concerne pourtant les nonante-neuf pour cent des humains qui ont occupé cette planète. De ces rencontres, j’ai compris qu’aucune loi ou représentation n’était en fait satisfaisante et que l’œuvre de représentation n’était qu’un artisanat à remettre en chantier sans cesse. Obra en espagnol signifie à la fois l’œuvre et le chantier de l’œuvre. J’aime ce mot. Je le revendique.

L’Histoire n’existe que par les mains et les voix qui la rapportent au point de ne plus appartenir à ceux qui l’ont vécue. On ne réinvente pas l’Histoire mais on peut l’interpréter nous aussi, comme les intellectuels le font sans cesse, les religieux, etc. Ce chantier n’existera qu’en se basant sur les savoir-faire et les gestes, sur ce qui est le plus remarquable et transcende la vie.

Sur les collines qui surplombent Bukavu, j’ai vu des femmes porter sur leur dos des quinzaines de kilos de légumes pendant une vingtaine de kilomètres, tous les jours, aller et retour. J’avais ces deux élans antagonistes : vouloir dénoncer cette situation dégradante et me stupéfier de ce savoir-faire – ce placement du ballot sur le dos pour qu’il pèse le moins possible, cette économie du geste transmise du fond des âges. Je m’émerveille parfois des arnaques que je subis par de petits voleurs professionnels. Je me sidère de la force de la vie face aux ténèbres qui sont le lot de milliards d’humains.

L’Histoire n’existe que par les mains et les voix qui la rapportent au point de ne plus appartenir à ceux qui l’ont vécue. On ne réinvente pas l’Histoire mais on peut l’interpréter.

En 2013, le théâtre de la Communauté me proposa de faire un projet sur les travaux manuels, Penser avec les mains. À cette occasion, nous avons rencontré bien des artisans : maçon aveugle qui plafonne juste au son  jeune apprenti ébéniste  etc. Et aussi mon papa : ferronnier d’art. Héphaïstos me revint en mémoire : ce premier forgeron et orfèvre qui, dans sa rage, créa un écrin criminel et sublime. J’ai repensé à ma maman coiffeuse puis couturière, cette Pénélope patiente qui tisse et détisse son quotidien avec une application et un art majestueux en espérant le retour ou l’avènement d’un avenir meilleur pour les siens.

Le spectacle était comme un jeu d’enfant. Le public chaque jour, nous livrait au détour d’un point de croix, ou d’une dynamo, les métiers des leurs. Un soir, il y avait un jeune Brésilien qui raconta le métier d’exploité de son aïeul, dans une plantation de cacao. À côté de lui, sans le savoir, il y en avait un autre, belge celui-là, dont le grand père, au Brésil, gérait une plantation de cacao. Ils se sont regardé complices, amusés. Et une grande bouffée de larmes me submergea. Toutes ces mains, toutes ces intelligences, tous ces passés communs s’étaient réunis pour une veillée qui remettait l’homme à sa juste place, avec ses propres outils et surtout la fierté d’une histoire qui se remettait en mouvement.

Tout mon travail ne fait plus guère que cela, faire mon petit artisanat en hommage à tout cet artisanat insensé et millénaire qui est l’œuvre de vivre. En pensant au son de l’enclume de mon père, aigu, perçant et cadencé qui a rythmé ma jeunesse, à l’odeur du métal brulant qui me répugnait un peu quand je devais aller aider et que je respire maintenant comme un secret indescriptible, je me dis qu’on n’a jamais que la madeleine de Proust que l’on peut.

Image : © Merkeke/ Meyer-Michotte, Musée mine, extrait de La mémoire aux alouettes, 2001

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