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dossier

Corps en actes

Coline Merlo
Militante féministe et journaliste intermittente

26-09-2018

C’est une beauté comme des voix sont belles, de grain, chaleur, traversées. Le format des feuillets, de grandes pages A2, se déploie, comme une carte. Et comme une carte, pour le lire il arrive qu’on le tourne : les paragraphes, les phrases, composent un tableau dont les entrées ne sont pas toutes horizontales ou linéaires. C’est Travail(s), la publication initiée par le groupe « être sujets dans son travail », que le compositeur Nicolas Frize a rassemblé au cours de sa création Dehors au dedans en 2008.

Remerciements à Nicolas Frize et Aude Halary, et aux Musiques de la Boulangère

On le reçoit, aujourd’hui qu’en est paru le douzième numéro, « Bouger », à la sortie des concerts de Nicolas Frize, compositeur contemporain singulier et engagé : quelqu’un vous remet aimablement un sac solide, élégant, de grand format, contenant les douze exemplaires de Travail(s): « Le corps », « Langage », « Les sens », « La personne et la fonction », « Façons de faire »…

Effets de contamination
À le lire, on est piqué d’une curiosité vive, d’aller enquêter à son tour auprès de ceux que l’on croise au quotidien : est-ce que vous aussi, demanderait-on au serveur qui déplace la vaisselle au bar, vous aimez, comme Marie-Claude, essuyer les assiettes fort, et que ça fasse du bruit en rangeant les tassesn ? Est-ce que vous, qui discutez avec tant d’animation dans la salle du restaurant, vous êtes en train de crever l’abcès après un montage qui s’est mal passén, comme s’y consacre Michel poursuivant sa journée au-delà des heures d’ouverture de son agence de com’ ? Dites, Madame la contrôleuse, vous aussi ça vous fait mal au ventren depuis qu’ils ont installé la pointeuse ?

Travail(s) est sous-titré « Journal collectif et proliférant » : que l’envie de faire parler, de peser les paroles à l’aune de celles de l’autre, contamine. Cette envie de provoquer la parole, c’était le point de départ pour Nicolas Frize : « En commençant ces entretiens, on s’est rendu compte que personne n’entend parler ceux qui travaillent, et surtout, que les gens qui donnent les entretiens ne s’étaient jamais entendus eux-mêmes ! Les gens découvrent leur parole en répondant aux questions très concrètes qu’on leur pose. »

La construction graphique conçue par Gérard Paris-Clavel et l’Atelier du bonjour fait l’économie des images : le sujet, c’est une parole singulière, pas un visage. « Les premiers éditos, explique Nicolas Frize, étaient assez intellos, on essayait d’expliquer ce qu’on voulait faire. Petit à petit, on a relâché dans le volume et le contenu : on a décidé de prendre la parole dans la forme. La forme, il faut qu’elle porte une envie de parole. »

Le plus riche, c’était d’aller entendre des personnes dont les univers sociaux font qu’on ne les aurait jamais entendues autrement.

Construction
Les membres du groupe « être sujets dans son travail » viennent de différents métiers : psychologue du travail et professeur au Centre national des Arts et Métiers (Yves Clot), graphiste (Gérard Paris-Clavel), scientifique et maitresse de conférence en épistémologie des sciences (Andrée Bergeron), ancien responsable syndical (Jean-Pierre Burdin), expert en prévention des risques dans le BTP (Damien Cru), « compositeur engagé » (Nicolas Frize)… À mesure de sa distribution, le journal a réuni d’autres collaborateurs, qui vont aller eux-mêmes enquêter. Aude Halary a été très impliquée dans le comité de rédaction, y assumant les tâches de collecte comme la formalisation éditoriale : « Le plus riche, c’était d’aller entendre des personnes dont les univers sociaux font qu’on ne les aurait jamais entendues autrement. Le principe était d’échanger nos carnets d’adresses, pour faire des entretiens avec des personnes inconnues. Le collectif ne censurait aucun métier et chacun allait à la rencontre d’univers divers et variés, selon ses motivations et son réseau. Comme le tissu relationnel ou les contacts étaient très différents pour chacun, les échanger donnait des tableaux plus ouverts sur chaque thème. » Aude ajoute : « On avait convenu d’échanger les contacts parce que la relation personnelle qu’on a avec quelqu’un qui vous confie sa parole fait peser beaucoup d’enjeux… »

Le comité de rédaction convoque des membres bénévoles et se réunit selon la nécessité de l’édition, prélevant à l’intérieur des entretiens, cherchant consensus. « Il y a eu des réunions rudes, il faut savoir défendre son entretien. Les membres du comité de rédaction amènent chacun des motivations très différentes », rapporte Aude Halary.

On comprend peu à peu, à l’avidité à lire Travail(s), la qualité d’optimisme et de joie bien sûre d’elle qui en est à l’origine, et qui lie ce comité hétéroclite et reformé selon les numéros. Nicolas Frize : « On oublie que des gens peuvent exercer de façon absolument géniale des emplois qui ne sont pas du tout prévus pour la singularité qu’ils y déploient, on le nie… et on entre dans un cycle de dépression infernal : les gens qui occupent un emploi qui les annulent se jugent eux-mêmes nuls. Évidemment, c’est le contraire, ce ne sont pas les gens qui sont nuls : mais bien les conditions du travail ! Ce qu’on en connait : sa finalité, le partage de l’outil de production… »

Les gens qui occupent un emploi qui les annulent se jugent eux-mêmes nuls. Évidemment, c’est le contraire, ce ne sont pas les gens qui sont nuls : mais bien les conditions du travail !

De révolution qu’en exultation
La composition graphique, l’une des deux tâches rémunérées avec la coordination de la diffusion, est déterminante : les larges encrages du numéro « Nuit » composent l’atmosphère, le silence nocturne. Les paroles égrainées au centre du deuxième numéro « Langage » font se répondre sur fond blanc les mots du métier de professions profondément diverses. Pas de trame, rien que ce blanc : c’est qu’il n’existe pas de société en dehors des groupes qui la composent, et dont l’appartenance à un corps de métier est celle qui occupe la majeure partie du temps de la vie.

Nicolas Frize commente la forme : « Il faut que ce soit un cadeau, qu’il ait de la valeur, comme les discours ont de la valeur, donc qu’il soit beau, et qu’on vous le donne. » Les effets de beauté d’une parole sur le travail, il faut bien avouer qu’on n’y pensait plus. On avait fini par en confondre l’éloge avec la morale de bousier des gouvernements libéraux : négation d’inégales extractions, superbe de l’écrasement, encouragement au sacrifice. Ici « le corps, les sens, la pause, la discute, les façons de faire » : le discours se rapporte à ce que l’on sent. La puissance de joie qui accompagne toute sensation d’activité, la jouissance qu’il y a à rappeler à sa conscience les sensations, à les dire, donne forme au perçu.

« Ce que j’ai vu, ajoute Nicolas Frize, c’est que tant qu’on ne parle pas, on ne sait pas ce qu’on pense, et tant qu’on ne nomme pas, on ne sait pas ce qu’on ressent. On le découvre en le disant. » Faire découvrir à l’autre les saillies de sa pensée, et la façon dont sa parole reflète et image le savoir qu’il se découvre énoncer. « Comme le remarque le psychologue Yves Clot : une parole est toujours adressée. Un ouvrier, un employé, selon la personne qu’il a en face de lui, syndicaliste, ou manager, répond ce qu’on attend de lui. Quand c’est un artiste qui vient non pas parler de son travail d’artiste mais lui poser des questions sensibles sur ses gestes, sa posture, il n’y a pas de réponse attendue. »

Un propos d’artiste permet de conduire une enquête sensualiste, et tout rapport au travail mené par un travail d’art en passera par la construction des possibilités de la jouissance partagée. Interrogé sur le sens de la parution de Travail(s), le compositeur analyse : « À force de dire aux gens qu’ils sont exploités, dans la subordination, ils intègrent d’une façon très profonde le fait que leur travail, c’est du rien du tout, et qu’eux-mêmes, ils ne sont rien. Quand tu ne parles que des conditions du travail, quand tu ne parles pas d’activité, tu entres dans un cycle dépressif, tu acceptes d’être traité n’importe comment. Quand tu as analysé ce que tu mettais de toi dans ton travail, il t’arrive deux choses : 1/ Tu sors de la culpabilité et de la souffrance parce que tu politises ton rapport. Au lieu de croire que c’est toi qui ne fais pas bien, comme dit Brecht, tu vois la violence des rives qui t’enserrent, tu sais ce qui t’empêche de bien faire. 2/ Quand tu te bats, c’est pour la reconnaissance de la qualité de la subjectivité que tu mets dans ton travail. »

Il y a des gens dans les fonctions, de la subjectivité qui récalcitre
On proteste à cela, que précisément, si l’on est très content de soi-même au travail, il n’y a plus aucune raison d’en renverser l’organisation ni les fins. Nicolas Frize répond : « C’est ce que m’ont objecté les syndicats. Mais la désyndicalisation, il faut aussi la penser par les luttes qu’ont choisi de mener les syndicats… Luttes qui sont extrêmement dures, et extrêmement importantes, sur les conditions, la sécurité, le temps de travail… Mais qui ont donné aux gens le sentiment que l’on s’occupait de leur statut, et pas d’eux-mêmes ! » D’ailleurs le discours managérial sur l’entreprenariat de soi est venu précisément emplir ce créneau de la subjectivité qui manquait à une fonction détachée de l’individu. « Les numéros de Travail(s) visent tous à faire ré-émerger la personne dans la fonction. Qu’est-ce que la personne que vous êtes apporte à la fonction que vous occupez ? Cette alternance permanente entre le corps individuel et le corps social, c’est ça “la personne et la fonction”. »

La publication a des effets concrets : Aude Halary rapporte la confidence de quelqu’un dont elle avait recueilli la parole : « Je relis le numéro, et ça me donne le matin le courage d’aller travailler. » Un employé arrête Nicolas Frize dans les couloirs de l’usine PSA où il travaille à une création : « Je voudrais faire un entretien, on m’a dit que c’était vachement bien. »

Conserver un espace entre la fonction et soi, afin que le désir profond, subjectif, ne soit pas entièrement capturé, absorbé, et fondu avec celui de la structure à laquelle on se donne, ce serait le premier principe d’une émancipation vis-à-vis de la production de capital.

Faire dire la valeur, incontestablement, aide
Le travail n’est pas à la hauteur de la vie des gens, dans ses fins, ni dans les rapports (et les aspirations) qu’il maintient. Une analyse de gauche voit dans la captation des aspirations individuelles l’expression de la violence du capital  contre laquelle il s’agit, comme le formulait l’économiste Frédéric Lordon, de conserver un « angle alpha » – mesure de l’écart entre subjectivité du travailleur et objectif de la structure – le plus grand possiblen.

Conserver un espace entre la fonction et soi, afin que le désir profond, subjectif, ne soit pas entièrement capturé, absorbé, et fondu avec celui de la structure à laquelle on se donne, ce serait le premier principe d’une émancipation vis-à-vis de la production de capital. Mais, précisément, on se donne : ce n’est pas seulement temps et effort contre rémunération. Tout le savoir-faire incorporé, le gauchissement de son outil, les images qu’on y projette parcourent le travail, nos corps, et nous affectent. Un responsable d’unité sur une ligne parle de presse : « La ligne 11, chaque coup qu’elle donne, j’entends “Pascal”, mon prénom ! » On ne se détache pas si aisément de ce qui nous donne forme. Puis l’on consacre la plus grande partie de son temps au travail, et c’est l’activité par laquelle on entre en lien avec les autres, on construit sa place, amère ou satisfaisante, à l’intérieur d’une société. Dans le cadre largement insuffisant du travail, il n’est pas possible de faire moins qu’avec constance, conviction, sens de l’achèvement, souci de ceux avec qui l’on travaille. Sauf à en être peiné, soi.

D’espaces éditoriaux où la parole n’est pas celle du consommateur, de l’usager, de l’objectif de production, mais celle du faire, dans son savoir sensible, il n’en existe pas tant. En 1974, Studs Terkel, journaliste de radio américain et historien de l’oralité, publiait Working, une série d’entretiens sur le travail et la façon de le vivren. Les témoignages distinguaient entre réputation de prestige attachée à une fonction et sentiment du caractère d’utilité de ce que l’on fait. Le maçon s’en tirait plutôt mieux que le producteur de musique d’ascenseur (« Je suis né dans une famille de musiciens. Je n’ai pas d’oreille. »). Le livre eut un grand succès : on est curieux, infiniment, d’autrui dans son agir.

Mais il ne s’agit pas seulement que cela ait paru, il faut encore que des occasions de confrontations de paroles et de mises en perspectives critiques en émergent… qu’on s’en fasse mutuellement lecture.

Depuis 2017, l’association s’emploie à créer ces occasions, en construisant autour de la diffusion de Travail(s) des ateliers : avec des lycéens, des associations, des comités d’entreprise… Le Centre Paris Lecture achèvera à l’automne 2018 un hors-série recueillant les paroles d’enfants qui ont réagi aux différents numéros du journal.

L’association de Nicolas Frize, Les Musiques de la boulangère s’attache maintenant à faire circuler les numéros. Le refus très sain, très vainqueur, de l’hétéronomie (celle des finalités du travail quand on est employé) peut en passer par des états de révélation, des soulèvements massifs, une révolte partagée. Le plus souvent, c’est bien dans l’échange qu’on en construit les conditions.

Travail(s) travaille à la reviviscence.

Image : © Éliane Fourré, Down, Linogravure, 2015

1

Travail(s) n° 9, « Les sens ». Hiver 2009. Paroles récoltées par Danielle Avoiof-Manguin, Aude Halary, Nicolas Frize.

2

Travail(s) n° 7, « La Discute, le Collectif ». Automne 2013. Paroles récoltées par Danielle Avoiof-Manguin, Aude Halary, Nicolas Frize, Julie Gonzalez, Damien Cru.

3

Travail(s) n° 6, « Le Temps », Hiver 2013. Paroles récoltées par Danielle Avoiof-Manguin, Aude Halary, Nicolas Frize, Julie Gonzalez, Magali Roucaut et Andrée Bergeron.

4

Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, La Fabrique, 2010.

5

Studs Terkel, Working, Histoires orales du travail aux États-Unis, trad. Denise Meunier et Aurélien Blanchard, Amsterdam, 2006.