2025 : Vœux pour de bonnes réso(révo)lutions politiques
Pierre Hemptinne, écrivain, membre de Culture & Démocratie
Selon le directeur de l’Institut Varieties of Democracy, « la situation de la démocratie est pire que celle que nous avons connue dans les années 1930n ». De juin 2024 à janvier 2025, les négociations pour la formation d’un gouvernement fédéral s’effectuent dans une tour d’ivoire. Popote interne post-électorale pour élaborer un programme gouvernemental qui, en tant que tel, n’aura pas fait l’objet du vote de juin 2024. Les petites phrases qui filtrent du huis clos fédéral insistent sur l’état déplorable des finances publiques et préparent tous les esprits à devoir faire des efforts. Ça sonne bizarre quand, selon StatBeln, « 18,7% des Belges courent un risque de pauvreté ou d’exclusion sociale », et que, selon Solidaris, « près de 41% des Belges francophones ont renoncé à des soins de santé en 2024 ». Ne serait-il pas temps d’acter que le système de la croissance – censé apporter le bien-être matériel pour tous et toutes – a déraillé et qu’il faut en changer ? D’autant que cette machine infernale a provoqué et ne fait qu’aggraver l’inhabitabilité de la Planète. Profitons de l’an neuf pour formuler les vœux d’une vraie bifurcation politique !
Vœux pour une prise de conscience salutaire : le politique, actuellement, n’est plus vecteur de solutions mais fait partie du problème
Il y a d’abord à traiter une grave question d’ego collectif de l’ensemble du champ politique : admettre qu’il n’est plus l’instrument des solutions mais fait désormais partie du problème. Poser cela sans agressivité, sans complotisme, sans litanie de « tou·tes pourri·es » mais rationnellement, raisonnablement, voire avec une certaine empathie car, au fond, cela nous affecte tou·tes. Il sera sans doute nécessaire d’appuyer ce verdict par de grandes manifestations populaires, pacifiques, incluant des agoras pour exposer, débattre, « faire passer » ce constat. Sans doute, ces manifestations devront-elles affronter les canons à eau, il sera crucial d’insister et de venir d’emblée avec des pistes de « premiers soins ». Par exemple, annoncer l’ouverture imminente de cellules d’accompagnement psychologique pour aider les femmes et les hommes politiques à reconnaitre et admettre leur actuelle inutilité, leur impuissance, voire leur toxicité. Il en va de l’intérêt général et du bien public, finalité du politique. C’est bien entendu dur à encaisser, mais l’espèce humaine en a vu d’autre : découverte que la Terre n’était pas au centre de l’univers, que l’être humain était un primate à peine amélioré, que le « moi » était loin d’être seul maitre à bord… Réfléchissons ensemble à l’organisation de cet accompagnement qui préparera, dans la foulée, le chantier de la refondation d’un champ politique autre, à nouveau moteur de solutions concertées, démocratiques. Dans le secteur non-marchand des soins de santé, toutes les ressources existent pour aider les professionnel·les de la politique à affronter ce grand changement, à le vivre de façon constructive.
Par exemple, annoncer l’ouverture imminente de cellules d’accompagnement psychologique pour aider les femmes et les hommes politiques à reconnaitre et admettre leur actuelle inutilité, leur impuissance, voire leur toxicité.
Vœux pour une méthode d’accouchement d’un nouveau référentiel politique, inspirée de l’éducation permanente
Le défi consiste à construire un autre référentiel, en phase avec la situation écologique catastrophique de notre terre et un habiter Terre de plus en plus détérioré, touchant un nombre croissant d’habitant·es. De même que le téléphone portable sera interdit à l’école, la classe politique s’offrira une phase de sevrage des réseaux sociaux et autres outils de communication compulsifs. Renouer avec le nécessaire recul, le « tourne sept fois la langue dans ta bouche », le dissensus nécessaire, la saine controverse, le retour du vrai travail critique, le temps de s’informer en profondeur. Interrompre le piège du commentaire permanent, de la petite phrase qui buzze et enferme dans des éléments de langage caricaturaux, des « attaques » contre le camp opposé, dignes de la pire IA recyclant les clichés gauche/droite, faisant fi des savoirs scientifiques et de l’exigence, pour toute personne chargée d’un mandat public, d’exercer ce que Foucault appelait « le courage de la vérité », l’exercice du « parler vrain ». Bref, renouer les liens entre savoirs et politique.
De même que le téléphone portable sera interdit à l’école, la classe politique s’offrira une phase de sevrage des réseaux sociaux et autres outils de communication compulsifs. Renouer avec le nécessaire recul, le « tourne sept fois la langue dans ta bouche », le dissensus nécessaire, la saine controverse, le retour du vrai travail critique, le temps de s’informer en profondeur.
La proposition serait de procéder selon une vaste campagne d’arpentagen, confiée à l’ensemble du secteur de l’éducation permanente (refinancé), sur tout le territoire, destinée à l’ensemble du personnel politique (avec ou sans mandats), de tous partis confondus. La participation à ce processus ne serait pas une option mais bien une obligation. Le principe de l’arpentage respectant la dynamique horizontale, il ne s’agit pas d’une forme de « tribunal », mais bien d’une mise en commun des repères devant fonder une nouvelle politique, sollicitant, au même titre que les compétences des citoyen·nes invité·es à participer au processus, celles des chercheur.ses de différentes disciplines, celles des médiateur·ices culturel·les, et celles spécifiques aux personnes s’étant vouées à l’exercice de la politique (la réflexivité collective aidant à tirer parti des erreurs et à en dégager de nouveaux possibles).
Vœux pour un vaste programme d’arpentage qui fonderait un renouveau politique, avec les citoyen·nes, des chercheur·ses de toutes disciplines scientifiques, des médiateur.ices culturel·les, les partis, les syndicats…
Le programme de cet arpentage pourrait s’articuler sur trois temps introductifs :
1. De manière pédagogique, fournir des éléments d’analyse pour expliquer le décalage qui s’est instauré entre temps politique et temps écologique, d’un point de vue historique. Dépassionner, poser autrement les responsabilités.
2. Redonner la parole aux corps, à ce qu’ils subissent au quotidien dans le phénomène croissant d’inhabitabilité de la Terre, ingérant pesticides et microplastiquesn. Autrement dit, rompre avec l’individualisation déshumanisante du néo-libéralisme qui transforme chacun·e en pion anonyme de la croissance.
3. Redéfinir les liens entre travail et démocratie, repenser une économie du vivant dont le but ne serait plus le profit de quelques-un·es mais le renforcement de la démocratie pour tou·tes.
Vœux pour une compréhension largement partagée de l’inadéquation entre temps politique et temps géologique et de la nécessité de les rapprocher
Pour un bon début, on pourrait choisir d’arpenter un ouvrage de l’historien Dipesh Chakrabarty. Il explique bien ce décalage entre rythme de notre monde et rythme de la planète qui induit que, quoi qu’on fasse, en persistant à se baser sur les routines de la politique humaine, on échoue à faire changer les choses. Nous serions ainsi amené·es à lire, interpréter, commenter ensemble des passages tel celui-ci, tiré de Après le changement climatique, penser l’histoiren : « La crise climatique produit donc des problèmes que nous considérons sur des échelles de temps très différentes et souvent incompatibles. Les spécialistes des politiques pensent en nombre d’années ou de décennies, tout au plus de siècles, tandis que les hommes politiques des démocraties pensent en termes de cycles électoraux. Comprendre ce qu’est le changement climatique anthropique et la durée de ses effets demande de penser sur des échelles tout à la fois très grandes et petites, y compris des échelles qui défient les mesures habituelles du temps qui informent les affaires humaines. C’est encore une raison qui rend difficile d’élaborer une politique d’ensemble du changement climatique. […] Dans les publications actuelles sur le problème climatique s’ouvrent des béances importantes entre cognition et actions, entre ce que nous en connaissons scientifiquement – l’immensité de son échelle non-humaine (unhuman) – et notre façon de le penser quand nous y voyons un problème à traiter par les institutions et moyens humains à notre disposition. » (p. 106-107)
Si l’on en croit les innombrables études qui traitent de la situation écologique actuelle sous tous aspects, il est urgent de placer au centre de la politique refondée une autre conception de la place de l’être humain dans le vivant : « [C]omment (ré)imaginer l’humain comme une forme de vie liée à d’autres formes de vie, et comment fonder alors notre politique sur ce savoir ? D’habitude, nos catégories politiques sont imaginées en termes profondément anthropocentriques mais aussi séparées de tous ces liens. Pouvons-nous cependant les élargir pour tenir compte de notre relation avec des formes non humaines de vie, voire avec le non-vivant que nous pouvons dégrader (comme les rivières et les glaciers) ? » (p. 236)
Si l’on en croit les innombrables études qui traitent de la situation écologique actuelle sous tous aspects, il est urgent de placer au centre de la politique refondée une autre conception de la place de l’être humain dans le vivant.
C’est en repensant ces liens entre les être humains et le reste du vivant, en les traduisant en « catégories politiques » agissantes que l’on entreprend de résorber le fossé entre temporalité géologique et temporalité des affaires humaines, et cela au fil d’innombrables arpentages pour « imaginer l’être humain non pas isolé des autres formes de vie, dans la lumière aveuglante de l’humanisme, pour ainsi dire, mais comme une forme de vie connectée à d’autres formes de vie qui sont toutes connectées en fin de compte à la géobiologie de la planète et dépendent de ces connexions pour leur propre bien-être » (p. 236). Au-delà de la prise de conscience, l’arpentage cherchera à tracer un chemin vers une formulation de principes de nature à organiser autrement l’existence humaine. Comment faire en sorte, au fond, que les innombrables manières de faire de la politique ne soient plus déterminées par des frontières nationales mais se rejoignent dans la volonté de repenser une connexion harmonieuse de l’espèce humaine avec l’ensemble du tissu vivant ? À quoi correspondrait une politique fondée sur le bien-être de l’espèce humaine et non plus de tels ou telles électeu·rices ?
Vœux pour une politique pensée au nom de l’espèce humaine, pour mieux enrayer la grande extinction en cours
« Quand pour la première fois de toute son histoire la biodiversité dans le monde affronte la sombre perspective d’une “grande extinction” entrainée par les activités d’une espèce biologique, homo sapiens, on commence à saisir qu’il est urgent de créer un sens politique fondé sur cette seconde compréhension de nous comme espèce profondément inscrite dans l’histoire de la vie. Mais on retrouve ici le problème auquel se sont heurtées les réflexions de Rohith Vemula : nous ne savons pas comment faire. […] Le gouffre existe telle la conscience d’un abîme profond qui agit comme la limite de notre sens humain actuel de la politique. Cette dernière reste axée sur les individus en tant que porteurs de droits ou bénéficiaires de prestations sociales, mais jamais sur les humains en tant que totalité : une espèce parmi tant d’autres dans l’histoire plus large de la vie. » (p. 238)
Acter collectivement ce « nous ne savons pas comment faire », non pas comme un « no future » mais comme la butée à partir de laquelle réinventer ensemble, en démocratie directe, le « sens humain de la politique ». À partir de là pourra rayonner dans l’ensemble de la société le sentiment qu’enfin une démarche est en train de naitre qui affronte les vrais problèmes qui se posent au futur de l’espèce humaine.
Acter collectivement ce « nous ne savons pas comment faire », non pas comme un « no future » mais comme la butée à partir de laquelle réinventer ensemble, en démocratie directe, le « sens humain de la politique ».
Vœux pour une politique qui restaure la Terre nourricière
En deçà et au-delà des postures politiques, il convient de rendre compte concrètement de l’impossibilité croissante d’habiter la Terre. Nous serions bien inspiré·es de nous pencher sur le cas de la Guadeloupe et de la Martinique aux écosystèmes complètement empoisonnés suite à l’usage du chlordécone (CLD) dans les monocultures coloniales de la banane. Le livre de Malcolm Ferdinand, S’aimer la Terre. Défaire l’habiter colonialn est tout indiqué pour poursuivre nos arpentages.
Voici ce que nous enseignent les Antillais·es : « Cette méfiance envers la Terre-mère concerne aussi certains produits vivriers locaux tels que les légumes-racines, les poissons, les écrevisses, les oursins ou les langoustes. Ces produits participent aux repas typiques dont les grands-parents de chaque génération demeurent les gardiens. Ils appartiennent à un espace où la culture se perpétue, un espace-refuge où les Antillais reconnaissent quelque chose de leur histoire et s’y ressourcent. Or, la contamination au CLD a introduit un doute dans la propension nourricière bienveillante de la Terre. » (p. 93) Ce qui s’effondre, de par cette contamination des écosystèmes, c’est l’appartenance à un lieu qui jusqu’ici procurait de quoi subsister, c’est la « fin de certaines relations qui conféraient à ces terres et ces mers leur sens de terres et de mers antillaises, leur caractère de milieux habités et de paysages tissés » (p. 95).
Un appareil de mesures techniques, localisées, pour masquer la volonté de ne jamais s’attaquer à la source du problème qu’a été l’imposition coloniale de la monoculture par des entreprises esclavagistes.
Ce que persistent à nier les politiques, c’est que « la pollution et la contamination au CLD comporte aussi une existence symbolique inséparable de son existence physique ». Mieux : « Tenir pour séparées les dimensions matérielles et symboliques de cette pollution est la stratégie mise en œuvre par les politiques gouvernementales imposant alors une ontologie moderniste, une perspective environnementaliste » (p.451), ontologie et environnementalisme perpétuant le soubassement de l’exploitation coloniale des ressources naturelles. Il s’agit avant tout d’assurer la filiation de cet extractivisme colonial, tout en détectant et soignant les corps empoisonnés, malades, tout en initiant des programmes insatisfaisants de décontamination, mais surtout sans jamais reconnaitre qu’il s’agit « d’une pollution de l’entièreté des écosystèmes de deux territoires qui sont des anciennes colonies, une pollution autorisée, organisée et légalisée par les administrations et les gouvernements de l’ancien État colonisateur à travers des relations privilégiées avec ceux qui revendiquent une filiation directe aux anciens maîtres esclavagistes ». Un appareil de mesures techniques, localisées, pour masquer la volonté de ne jamais s’attaquer à la source du problème qu’a été l’imposition coloniale de la monoculture par des entreprises esclavagistes. La stratégie qui consiste à éviter de s’attaquer aux sources de la pollution est bien en place chez nous aussi et ronge la légitimité du cadre démocratique apparaissant comme inapte à assurer la pérennité d’une Terre bienveillante, où vivre bien.
Vœux pour une politique du faire corps avec la Terre
Comment bifurquer vers une politique soucieuse d’un Habiter Terre garanti pour tous et toutes à l’échelle de la planète ? Malcolm Ferdinand, tel qu’on pourrait le pratiquer en arpentage, apporte des ressources : le parallèle entre les corps Antillais envahis par le chlordécone et les nôtres, ici en Europe, eux aussi intoxiqués (pesticides, particules, PFAS, plastiques, perturbateurs endocriniens…) serait un bon début pour un autre narratif politique consacrant une nouvelle manière de « faire corps avec la terre ». « Nos corps sont le reflet de notre manière d’habiter et l’amour de nos corps n’est possible qu’à la condition d’un amour de la terre. » Cela passe, comme le répètent de nombreux·ses et chercheur·ses par une re-considération des interdépendances entre êtres humains et non-humains : « Le corps-Terre, à savoir la réalisation que nos corps sont composés de relations écologiques et sociopolitiques au tissu vivant, implique de se départir de l’idée de nos corps telles des zones avec des limites nettes, que l’on pourrait entièrement contrôler. La solidarité biologique et physico-chimique par laquelle nos corps demeurent des carrefours mobiles de relations de la Terre à travers l’air que l’on respire, l’eau que l’on boit, les denrées que l’on consomme, appelle à reconnaître ce trouble ontologique. La contamination des corps antillais par des toxiques défait ces idées de limites et brise l’illusion d’un contrôle total. Alors, la réponse politique à cette contamination ne peut être un renforcement des “frontières” du corps, analogue aux politiques xénophobes de lutte contre l’immigration et aux fantasmes de l’arche de Noé face au changement climatique. L’assomption d’une responsabilité pour nos corps au sens usuel est indissociable tant d’un élargissement de nos conceptions mêmes du corps que de l’assomption d’une responsabilité pour la Terre. Telle est la politique ontologique sous-jacente à la proposition de faire corps avec la Terre. » (p. 475)
Vœux pour une démocratie environnementale, une démocratie scientifique et une écologie des savoirs
Ce que permettrait surtout de thématiser une lecture collective et plurielle de S’aimer la Terre, ce sont les enjeux de « démocratie environnementale » et de « démocratie des sciences ». Leur déni est au fondement de l’empoisonnement des écosystèmes. La démocratie environnementale, c’est permettre « aux habitants non pas d’être simplement concertés, mais bien de participer au dire et à l’agir de la terre qu’ils habitent » (p. 504). La démocratie des sciences, « levier indispensable d’une véritable démocratie environnementale » (p. 515), c’est éviter la verticalité de connaissances scientifiques univoques s’agissant des réalités qui affectent directement les corps des habitant·es. C’est restituer à tous et toutes la compréhension « savante » de ce qui se passe, au niveau de l’écologie, des échanges physico-chimiques avec la nature, des enjeux sociopolitiques de tel ou tel habiter. C’est mettre en place une dynamique pour que les savoirs utiles politiquement donnent lieu, avant tout, à une écologie des savoirs : ce qu’apportent les scientifiques étant en rencontre avec les savoirs vernaculaires, les vécus des habitant·es et, en amont, cette écologie des savoirs implique que les missions scientifiques, les objets d’études et orientations de recherche soient « élaborées en fonction des besoins réels de restauration d’un habiter Terre harmonieux, rassurant, respectueux ». C’est ce qu’ébaucheraient, finalement, nos séances d’arpentage utopique : on y examinerait le fruit de recherches scientifiques, les soumettant à l’interprétation de représentant·es de la société civile, de tous genres, statuts, origines, en dialogue avec le personnel du champ politique pour qu’il écoute, renoue avec le réel et apporte ses compétences propres d’organisation de la chose publique. « Cela signifie que l’université ne peut être close dans son périmètre, dans son accès, dans ses frontières, mais devient plutôt une pluriversité. » (p. 530) Ce qui donnera à pratiquer des « sciences de la rencontre, sous-tendues par la possibilité de la rencontre d’un autre en tant qu’autre avec lequel la Terre est habitée, que cet autre soit un élément minéral, végétal ou animal ».
La démocratie environnementale, c’est permettre « aux habitants non pas d’être simplement concertés, mais bien de participer au dire et à l’agir de la terre qu’ils habitent » (p. 504). La démocratie des sciences, « levier indispensable d’une véritable démocratie environnementale » (p. 515), c’est éviter la verticalité de connaissances scientifiques univoques s’agissant des réalités qui affectent directement les corps des habitant·es.
Ce que cela signifie fondamentalement, tant au niveau interne du champ scientifique que de son rayonnement extérieur sur le politique et la société, c’est une rupture avec un héritage qui a « facilité l’œuvre coloniale à travers des relations altéricides ». Relations altéricides qui continuent à sévir aujourd’hui politiquement, dans les politiques migratoires (priorité du formateur du gouvernement fédéral belge en 2024/2025), dans l’obsession sécuritaire et identitaire, dans le rejet de l’écologie dite « punitive ». « Les sciences de la rencontre vont de pair à la fois avec une exigence interne de justice sociale et avec une exigence hospitalière de rapport à l’objet d’enquête. Leur finalité ne consiste plus à déterminer comment tel autre peut être capturé dans le moi, soit matériellement par sa consommation énergétique, soit dans sa définition et sa nomenclature correspondant à une cartographie hiérarchisant des êtres au monde, mais bien comme autre irréductible dont la relation en tant qu’autre fait rayonner tant l’existence de la terre que celle du monde. » (p. 531) Oui, il y a beaucoup à débroussailler, c’est un chantier passionnant, cela demande du temps et plus de démocratie plutôt que moins !
Vœux pour repenser le travail en vue de rendre effective la participation de tous et toutes aux processus publics de formation de la volonté démocratique
Plutôt que le sinistre présage de « 2025, année de la chasse aux chômeurs » (Le Soir, 02/01/25), si on repensait les liens entre travail et démocratie ? Isabelle Ferrara en a posé maintes fois le constat : comment imaginer qu’une démocratie soit effective alors que les entreprises où les gens travaillent ne sont pas régies par les principes démocratiquesn ? Il est plus que temps de penser autrement la division du travail au sein de la société.
Nos séances d’arpentage pourraient ouvrir ce dossier avec l’ouvrage récent d’Axel Honneth, Le souverain laborieuxn. Il pose clairement les principes qui permettraient aux citoyen·nes de pleinement s’investir dans le processus démocratique : disposer d’un travail rémunérateur qui évacue toute inquiétude du lendemain, qui garantit l’indépendance économique ; disposer du temps nécessaire, en dehors du travail, pour s’engager, à tête reposée, dans des dynamiques de démocratie ; jouir d’une estime de soi qui mette à l’aise pour s’exprimer, intervenir dans des débats, participer à des controverses ; acquérir une confiance en soi par une pratique démocratique de proximité où chacun·e fait l’expérience que ses opinions sont écoutées, prises en compte et influent sur les décisions ; des organisations de travail soucieuses du sens que chacun·e peut trouver à ses tâches nourricières, évacuant la recherche effrénée de rentabilité et du moindre cout qui conduisent à des routines monotones, rythmes aliénants et démotivants, décourageant de tout engagement dans les questions démocratiques du vivre ensemble.
Comment imaginer qu’une démocratie soit effective alors que les entreprises où les gens travaillent ne sont pas régies par les principes démocratiques ? Il est plus que temps de penser autrement la division du travail au sein de la société.
Ce sont les préoccupations qui devraient guider tout État démocratique dans la définition et l’organisation du marché du travail.
Cet arpentage sur « travail et démocratie » serait l’occasion de rappeler l’évidence « qu’il existe entre une démocratie intacte et une division du travail équitablement organisée un lien de dépendance réciproque : la première présuppose des conditions de travail harmonieuses et ouvertes à la coopération, la seconde présuppose que les citoyennes et citoyens peuvent peser démocratiquement sur la détermination des conditions de production. […] Les théories de la démocratie qui ne font aucune place à ce lien de dépendance réciproque entre un travail équitable et une démocratie saine sont tout aussi lacunaires que les analyses sociologiques du travail qui ne voient pas que leur point de fuite normatif devrait toujours être l’amélioration des conditions de participation démocratique. » (p. 63)
Poursuivre inlassablement « l’amélioration des conditions de participation démocratique », n’est-ce pas la ligne de conduite « normale » de toute démocratie ? Cette ligne de conduite a été largement perdue de vue, rendant difficile l’élaboration de politiques justes et soutenues par « le peuple » face à la crise climatique, générant une désaffiliation croissante pour la politique telle qu’elle se pratique, devenue problème plus qu’outil de solutions. Il est toujours temps de sauver la démocratie et, dès lors, de mieux affronter ce qui vient. Il y a en tout cas matière à d’innombrables vœux.
Trois livres pour bien commencer l’année :
⤳ Dipesh Chakrabarty, Après le changement climatique, penser l’histoire, trad. Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint-Loup, Gallimard, 2023.
⤳ Malcolm Ferdinand, S’aimer la Terre. Défaire l’habiter colonial, Seuil, 2024.
⤳ Axel Honneth, Le souverain laborieux. Une théorie normative du travail, trad. Frédéric Joly et Pierre Rusch, Gallimard, 2024.
« La situation de la démocratie dans le monde est pire que celle que nous avons connue dans les années 1930 », propos de Staffan Ingemar Lindberg, recueillis par Anne-François Hivert, Le Monde, 21/12/2024.
Voir « 2022 : Plus de 2 millions de Belges courent un risque de pauvreté ou d’exclusion sociale », StatBel, 16/02/2023.
Voir Michel Foucault, Le courage de la vérité, cours au Collège de France.
L’arpentage est une méthode d’éducation populaire inventée au XIXe siècle par des collectifs ouvriers. Elle permet de réaliser une lecture collective d’un ouvrage, de se l’approprier, de partager son ressenti, confronter son interprétation, et produire une analyse critique.
Voir Stéphane Mandard, « La pollution aux microplastiques est massivement répandue dans les sols français », Le Monde, 26/12/2024.
Dipesh Chakrabarty, Après le changement climatique, penser l’histoire, trad. Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint-Loup, Gallimard, 2023
Malcolm Ferdinand, S’aimer la Terre. Défaire l’habiter colonial, Seuil, 2024.
Voir par exemple son article « La croisée des chemins. Fin ou faim démocratique ? ».
Axel Honneth, Le souverain laborieux. Une théorie normative du travail, trad. Frédéric Joly et Pierre Rusch, Gallimard, 2024
