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Baptiste De Reymaeker
Coordinateur à Culture & Démocratie

25-03-2019

Dans cette ouverture au dossier, Baptiste De Reymaeker explique comment Culture & Démocratie s’est associée à 3days4ideas, un projet de rencontres sur trois jours imaginé par La Bellone. Indiquant les points d’accroche de l’association avec la démarche de celui-ci, il propose un bilan condensé et invite à poursuivre le travail entamé. Se mettre à la recherche de gestes et de pratiques qui dessinent d’autres terrains d’agir, d’autres formes d’action, en appelant à d’autres dramaturgies, d’autres plateaux et d’autres logiquesn, ce n’est pas une mince affaire : cela requiert du temps qu’il faut avoir le courage de se donner.

La Bellone
La Bellone est une institution culturelle bruxelloise dédiée à la recherche artistique. Elle entend être un « outil de dramaturgie » à disposition des artistes (arts de la scène) qui inscrivent leur démarche de création dans la recherche d’une résonance avec le monde, tel qu’il sonne. Pour ce faire, en plus d’héberger un centre de documentation, La Bellone organise des conférences, des ateliers, des résidences, des expositions. Le savoir qui s’y fabrique ainsi – artistique et esthétique –  est conçu avant tout comme un savoir social, et à ce titre il concerne tout le monde.

Depuis sa prise de fonction en 2015, Mylène Lauzon, directrice, travaille à l’ouverture de ce cercle artistique gravitant autour de la Maison – qui peut sembler de prime abord hermétique – aux citoyen·ne·s : « Oui, les questionnements artistiques les concernent ! » Cette volonté de décloisonnement s’inscrit dans une certaine tradition à La Bellone : en effet, c’était déjà ce à quoi œuvraient Anne Molitor, Monique Duren et Pietro Pizzuti alors qu’ils dirigeaient l’institution, entre 1995 et 2007.

3days4ideas – motifs et ambitions
3days4ideas est un évènement conçu par La Bellone. Son ambition est de mettre ce décloisonnement à l’épreuve, sur un temps court et intense de trois jours. Au travers d’une programmation de rencontres, de débats, de conférences, de conversations ou d’ateliers, il s’agit de croiser les paroles et les préoccupations de chercheur·se·s, d’artistes, de militant·e·s, d’habitant·e·s  essayer d’ouvrir ces « entre-nous » artistiques, militants, académiques et associatifs  proposer à ces « petits milieux » un déplacement commun vers d’autres cadres et d’autres interlocuteur·rice·s.

Cette première édition – il y en aura d’autres  – s’est déroulée en début de saison, du 6 au 8 septembre 2018, dans le centre de Bruxelles. Dans un souci de maillage territorial et local, La Bellone a tenu à ce que la programmation habite aussi des lieux voisins (le Beursschouwburg, le Lac, Globe Aroma et le Space). Elle a tenté de mobiliser un public inhabituel et a réalisé un travail conséquent de médiation en se déplaçant hors les murs afin de présenter l’initiative 3days4ideas à des associations a priori non concernées par ce qui se passe à La Bellone. L’envie des conceptrices était de réunir, lors de ces trois jours, « le philosophe, l’artisan, l’artiste, l’activiste, le travailleur social, le jardinier » issus de toutes les communautés qui font la richesse de Bruxelles. « Pour qu’il y ait expérience, il faut de l’hétérogène et la création d’un espace de voisinage entre les différencesn. »

Il n’y avait pas de thème commun à ces trois journées. Celles-ci visaient plutôt à « générer une expérience en commun, en offrant aux participant·e·s la possibilité d’être déplacé·e·s entre différents modes de dire, de faire, de voir, de penser, d’imaginer n». Pour y parvenir, Mylène Lauzon et Camille Louis (philosophe, dramaturge associée) ont porté une attention particulière sur le dispositif de rencontre et de conversation qui devait permettre aux intervenant·e·s de mettre en partage leur idée d’une manière différente du modèle habituel (je cause, vous écoutez et vous poserez vos questions quand j’aurai terminé). Elles ont invité l’ensemble des intervenant·e·s à travailler avec l’artiste et scénographe Gaëtan Rusquet afin de déterminer avec lui une manière de raconter l’idée qu’ils ou elles allaient présenter. Comment la partager, la co-élaborer, la rendre performative ? En partant du postulat que les intelligences sont, dans leurs irréductibles et singulières différences, toutes égales – celle de l’universitaire égale celle du jardiner mais aussi l’intelligence logique ou théorique égale celle, sensible ou pratique, du corps – il s’agissait de concevoir des espaces « d’intervention » où ces égalités pouvaient se révéler.

S’il n’y avait pas un thème commun qui se dégageait des contenus des différentes interventions – chaque intervenant·e ayant été invité·e à venir parler de « ce qui l’anime en ce moment » –, en parcourant la programmation on devine quand même un certain champ de préoccupations liées aux Subaltern Studies, aux études postcoloniales ou féministes : l’identité, la langue/le langage, la mixité, l’hospitalité, la violence sont, entre autres, les sujets sur lesquels La Bellone invitait les participant·e·s à venir réfléchir et débattre.

Une adéquation fut recherchée entre les propos entendus et la forme dans laquelle ils devaient se déployer : le dispositif venant questionner ce qui se passe en termes de domination et d’assignation, d’accaparement de la parole, de primat du théorique sur le pratique ou de l’intellect sur le corporel dans nos modèles traditionnels de conférence, colloque ou séminaire.

Culture & Démocratie, partenaire curieuse
Cet exposé des motifs et ambitions qui ont poussé La Bellone à organiser 3days4ideas fait écho à de nombreux questionnements qui habitent actuellement Culture & Démocratie. Nous en présentons rapidement quatre :

1/Décloisonner. Culture & Démocratie se reconnait dans cette volonté de décloisonnement. Elle estime que c’est en premier lieu le secteur culturel lui-même qui doit se « dédisciplinariser » et essaie d’être, à sa mesure, actrice de ce mouvement. En tant qu’association d’éducation permanente, cela signifie justement mener des projets avec des structures (compagnies, institutions…) issues des champs de la création, de la recherche (artistique), de la production ou de la diffusion (qu’on oppose si souvent au socioculturel). L’opportunité de collaboration est un élément qui guide de plus en plus le choix des projets entrepris par l’asbl. Le partenariat leur assure une plus grande richesse et une plus grande pertinence nées de la réunion d’une diversité de points de vue et des débats, négociations et déplacements qui en découlent.

2/Décloisonner encore. À l’instar de La Bellone, Culture & Démocratie se questionne, en tant que structure étiquetée « blanche et (bo)bourgeoise », sur la manière de brouiller cette image afin de toucher davantage de personnes, de diversifier ses langages, de multiplier les voix et les regards qu’elle agrège… On reste ici dans cette ambition, presque principielle, de décloisonner : travailler à ce que d’autres acteur·rice·s critiques émergent (qui ne le feraient pas forcément de la pilarisation traditionnelle de la société belge et des forces contestataires instituées), se fassent voir, entendre et comprendre  entrent dans le forum démocratique.

3/Partager la parole. En tant qu’association d’éducation permanente et organisatrice régulière de colloques et de journées d’études, Culture & Démocratie constate la limite du cadre habituel, imité du cadre académique, dans lequel est placé·e un·e conférencièr·e, seul·e dépositaire d’un savoir ou d’une expérience à transmettre, face à un auditoire attentif et silencieux. Une association d’éducation permanente n’est pas une université. On peut attendre d’elle d’autres manières de partager et de construire de la connaissance critique (sans pour autant disqualifier à jamais la forme « leçon »).

Culture & Démocratie se méfie néanmoins de ces nouveaux dispositifs participatifs dans lesquels on est invité·e à rejoindre une place et des codes prédéfinis en amont. Si une prise de parole unilatérale c’est une prise de pouvoir de l’orateur·rice, dans un dispositif participatif trop dirigé, la prise de pouvoir se situe au niveau de celui ou celle qui conçoit le dispositif et l’anime.

On critique le dispositif habituel de partage de la parole, on critique ensuite et presque plus durement les dispositifs qui « font dans le participatif » mais qui déplacent la domination : la rendent moins visible et indirecte  la travestissent en gestes sympathiques  la déguisent en jeux de rôles. On est tenté·e alors de retourner au mode habituel : clair et non-équivoque, facile à mettre en place. C’est à cet endroit, plus ou moins, que Culture & Démocratie se trouve.

Camille Louis, ici associée à La Bellone, là au collectif Kom.post, cherche d’autres manières de faire colloque – cum loqui, parler avec –, et plus largement d’autres manières d’envisager l’action artistique et culturelle. Elle essaie, elle se mouille, elle se confronte à l’erreur, ne la craint pas. Questionnée sur « le mouvement en faveur du participatif qui traverse actuellement la société » par Louis Wiart, journaliste pour Karoo, elle pose un diagnostic analogue au nôtre : « On sait bien à quel point nous sommes invité·e·s aujourd’hui à contribuer, participer, donner son avis. Tous les supports sont là, toutes les technologies sont là pour qu’on puisse exposer son opinion, son petit récit, dans l’espoir d’être entendu·e. Et nous savons aussi que cela n’est pas simplement de l’ordre d’une égalisation des paroles, où chacun·e pourrait dire et valoir par son expression singulière  qu’il s’agit, plus que d’un espace de la multiplicité égalitaire, d’une recréation de centres qui viennent capter les désirs de chacun·en. »

Avec le dispositif La fabrique du commun, mis en place par Kom.post, la philosophe dramaturge expérimente une alternative au participatif : « Ça ne veut pas dire se couper radicalement des logiques contributives, mais plutôt tenter de les habiter autrement. Faire en sorte que les “collaborateur·rice·s éphémères” […], soient au travail de leurs questions en même temps qu’ils et elles rejoignent les terrains problématiques sur lesquels Kom.post les invite. La fabrique du commun est sans doute le dispositif qui rend le plus compte de ce travail. Kom.post ne fait que dessiner, scénographier les conditions non pas d’un débat, non pas d’une discussion qui reste animée par la recherche d’une réponse une, mais bien d’une conversation. C’est-à-dire de cette forme d’échange entre des personnes qui ne se connaissent pas, qui pourraient presque être là par hasard et dont aucune n’a plus de savoir et d’expertise que l’autre. »

Elle précise ceci d’essentiel que : « La fabrique du commun ne correspond pas seulement à un dispositif et un temps de deux heures ou d’une journée. Elle est toujours précédée de ce travail de terrain, durant lequel nous arpentons un territoire et collectons des paroles, sans quoi nous pensons que la question ne peut être partagée. Comment le pourrait-elle si l’on n’a pas tenu compte de la manière dont elle est “partagée” et partage les opinions ? »

Cet arpentage, c’est en quelque sorte ce qu’a réalisé l’équipe de La Bellone, et singulièrement Emmanuelle Nizou, en allant à la rencontre des lieux voisins, se situant sur le même territoire que La Bellone. C’est une manière autre de concevoir le travail de médiation culturelle, trop souvent guidé, même inconsciemment, par les logiques marketing qui ne visent que l’augmentation et la diversification (style Benetton) du public, souvent en réponse à des impératifs quantitatifs – seuls critères d’évaluation transparents – définis par les instances subsidiantes. Cet arpentage s’apparente aussi à ce que les centres culturels sont appelés à fabriquer dans le cadre de l’analyse partagée du territoire : processus qui doit permettre de déterminer les désirs, besoins et envies culturelles des habitant·e·s voisin·e·s a priori concerné·e·s par l’action de leur centre cultureln.

Il y aurait là une recherche à faire, en croisant ces pratiques  – celles de Kom.post, de La Bellone, de certains centres culturels et institutions culturelles –, sur les conditions de possibilité d’une action culturelle ou artistique co-construite à laquelle chacun·e, a priori concerné·e, reconnu·e dans sa singularité, aura contribué, sans capture.

Cet arpentage, cette attention au voisinage (aux réalités qui s’y vivent, aux expériences qui s’y font) et cette envie de connexion avec lui, dans quelle mesure l’idée de « reterritorialisation » peut-elle nous aider à le comprendre ? Dans quelle mesure n’est-il pas une réaction à la « déterritorialisation » qu’opère le capitalisme, entendu comme « le fait de rompre le lien de territorialité entre une société et un territoire », comme la « production de signaux expurgés de tout ce qui les rattachait à des formes ou expériences de vie singulièresn » ?

4/Choix des thématiques. Les thématiques abordées lors des conversations qui se sont déroulées dans le cadre de 3days4ideas s’inscrivaient, pour la plupart, dans des axes de recherche travaillés dans de récentes publications de l’association : la question de l’hospitalité (voir Archipels #1 et #2), celle du genre (dossier du Journal de Culture & Démocratie n°50), celle de la langue/des langages (dossier du Journal de Culture & Démocratie n°46 et Archipels #2),…

En raison de ces quelques points d’accroche, et plus fondamentalement, de la sympathie que nous nous inspirons, nous avons rejoint La Bellone et d’autres (Radio Panik pour ne citer qu’elle) afin de soutenir l’initiative courageuse, ambitieuse et stimulante de 3days4ideas. Cette collaboration a revêtu deux aspects. Dirigée par la journaliste et animatrice radio Leslie Doumerc, l’équipe de Culture & Démocratie a pris part à la préparation des émissions radio diffusées en direct et en public sur les ondes de Radio Panik, qui, réalisées chaque midi au Beursschouwburg, revenaient notamment sur les expériences et les propos de la veille et du matin.

Cette présence intense de Culture & Démocratie avait également pour objectif de lui permettre d’emmagasiner un maximum de matière et d’établir un maximum de contacts en vue de la réalisation d’un dossier du Journal autour de l’évènement : ce numéro 49 – « Qui peut parler ? » Cette question, qui était la thématique de la première intervention de 3days4ideas, nous a semblé traverser l’ensemble de l’évènement, tant au niveau des contenus que du cadre. L’équipe de rédaction a ainsi assisté à l’évènement avec cette question en tête, et d’autres liées : Qui peut parler ? Quelles voix sont audibles et à partir d’où ? Qui écoute ? Qui peut entendre ? Qui peut comprendre ? Où parler ? Avec qui peut-on parler ? Avec qui ne peut-on pas parler ? Comment parler à son adversaire ? Qu’est-ce que parler ? Qui sait parler ? Le théorique parle-t-il avant la pratique ? Le corps, les tripes parlent-ils ? Raisonnent-ils ? Doit-on parler ? Pourquoi parler ? Qu’est-ce que la parole peut fabriquer comme communauté ? Comme conflit ? Parle-t-on avec les mots des autres ? Pirater la parole, recoder la parole ou se taire ? Peut-on parler pour tout le monde ?

Le plan et la matière – les résistances

Diversité culturelle, sociale, de genre et d’origine
Si cette diversité était bien présente au niveau des intervenant·e·s, de manière générale, nous n’avons pas vu, lors de ces trois jours d’agitation intellectuelle et sensible, des jardinier·ère·s qui échangeaient avec des philosophes, des travailleur·se·s sociaux·les qui débattaient avec des artistes, ou des résident·e·s du Petit Château qui discutaient avec des responsables de galeries d’art contemporain.
Le dispositif, imposant, de traduction simultanée a peu servi et pour peu de monde, et cela malgré une communication prévue en français, en anglais et en néerlandais.
Majoritairement le public mobilisé pour ces trois jours était francophone, blanc, féminin, éduqué, issu des milieux artistes, culturels et universitaires… « À un moment, quel que soit le public, l’évènement doit avoir lieu », constate Gaëtan Rusquet, le scénographe associé au projet.
Ainsi, tout le travail d’arpentage entrepris par La Bellone pour mobiliser les associations voisines et les personnes qui les fréquentent n’a pas porté ses fruits. Pas encore. Comme le dit Camille Louis dans l’entretien qui suit ce texte et qui le complémente utilement, « une rencontre, ça prend du temps ».

Une communauté qui n’est pas venue
Nous n’avons pas assisté à l’émergence d’une communauté de pensées. Nous n’avons pas été les témoins d’interventions et de prises de parole de la part des participant·e·s qui s’efforçaient de contribuer à un cheminement commun autour d’une question partagée : on était davantage dans la juxtaposition d’opinions, de récits personnels. La « réinvention d’une communauté politique dont la désidentification devient support d’action n» recherchée par Camille Louis n’a pas aboutie en fin d’évènement…

Les Entretiens de l’Ambassade de la MétaNation, qui proposaient aux participant·e·s un dialogue avec une tireuse de cartes afin de se déterminer une identité autre pouvaient être une étincelle, mais l’expérience, individuelle, n’a pas, à un moment, été collectivisée.

Il a manqué, peut-être, quelqu’un qui endossait le rôle de la « modération », qui indiquait plus clairement et pédagogiquement le cheminement proposé par La Bellone aux participant·e·s – bien que ce soit une tâche compliquée, qui peut paraitre a priori inopportune dans ce contexte de soupçon vis-à-vis des places et des fonctions qui capturent les paroles, les guident, les trient et les organisent.

Les espaces intermédiaires, dédiés à l’échange informel, ont été peu investis. Les émissions radio publiques, par exemple, n’ont pas été suivies par les participant·e·s lors du temps informel des repas. Il fut même difficile de les mobiliser pour intervenir sur les ondes. Du coup, lors de ces émissions, parole fut donnée principalement aux intervenant·e·s et organisateur·rice·s… Se trouvait reconfirmé sur cette scène-là – celle du plateau radio –
un partage que ces trois journées souhaitaient
justement contourner.

Tou·te·s performeur·se·s ?
Nous n’avons pas fait d’expérience inédite en termes de « partage de la parole et du savoir » lors de chaque conversation/intervention. Gaëtan Rusquet explique que seules deux intervenantes ont répondu à sa proposition de collaborer sur la mise au travail de leurs idées, spatialement et de façon performative. À côté de la marche organisée par Garance asbl, des dispositifs imaginés par l’artiste Anna Rispoli et Rachida Aziz, de la traversée sensible dans les documents audiovisuels qui ont nourri les réflexions des organisateur·rice·s et intervenant·e·s (Back to the Future), c’est l’intervention de Maria Kakogianni qui fut la plus aboutie dans les déplacements, l’expérimentation de la relation à l’autre par la séparation de l’espace. En effet, en divisant la scène en deux au moyen d’un plastique translucide, l’intervenante, qui passait d’un côté à l’autre de la paroi de manière à ce que, parfois, les participant·e·s l’entendent mais ne la voient pas, voulait donner corps à l’idée – contestée notamment par Michel Foucault et Gilles Deleuze – d’un « brouillard idéologique » dans lequel les classes subalternes se trouveraient, ne parvenant pas à clarifier une parole, ayant besoin des intellectuel·le·s pour cela… Elle cherchait aussi à provoquer une sorte de malaise à être dans un espace arbitrairement coupé en deux, une interrogation sur les places qu’on occupe sans forcément l’avoir voulu, sur ce qui nous échappe quand nous y sommes cantonné·e·s…

Le scénographe n’a pas insisté auprès des autres intervenant·e·s, il n’imaginait pas à quel point sa proposition pouvait leur sembler étrangère. Pour les chercheur·se·s, habitué·e·s à venir exposer leurs préoccupations selon des modalités de communication assez classiques, réfléchir à une manière alternative de transmission se situe dans une sorte d’angle mort. Il n’est pas évident que tout·e chercheur·se soit un·e performeur·se…

Par défaut, en quelque sorte, Gaëtan Rusquet s’en est tenu au basique : « Même niveau des corps dans un cercle pour instaurer un rapport égalitaire. » Il détaille quelques choix opérés pour la scénographie : des coussins au sol assez bruyants pour créer de l’interférence, du dérangement, de la déconcentration, pour évoquer le bruit des connaissances reçues en masse lors de ces trois jours  des couvertures de déménagement qui évoquent le déplacement. Au final, l’inconfort dans lequel étaient installés les corps faisait écho à l’inconfort dans lequel nous met le fait de penser.

Et pourtant, poursuivre
À la lecture de ces quelques retours, on conclut que la copie est à revoir. Et pourtant ce n’est pas un sentiment d’échec qui anime les organisateur·rice·s et les partenaires. Ces trois jours furent une réussite en ce qu’ils ont permis d’identifier des résistances avec lesquelles composer, des mystères à élucider, des intentions à préciser. Ils donnent envie de se remettre au travail, d’essayer, en tenant en compte de ce qui a fonctionné – on en a trop peu parlé dans cet article – et de ce qui n’a pas fonctionné, qu’il faut imaginer faire autrement…
Gaëtan Rusquet faisait remarquer que le faire peut devancer le penser, qu’il est même ce qui met la pensée en mouvement. Ce 3days4ideas, il a fallu le faire. Il a donné beaucoup de matière à penser, et c’est une partie de celle-ci qui est présentée dans le dossier de ce Journal.

 

Image: © Emine Karali

1

Camille Louis, « Révoltes logiques, révoltes sensibles », in Vacarme, 14 août 2016.

2

Dossier de presse de 3days4ideas.

3

Ibid.

6

Antoinette Rouvroy, « La gouvernementalité algorithmique : radicalisation et stratégie immunitaire du capitalisme et du néolibéralisme ? », in La Deleuziana n° 3, 2016.

7

Camille Louis, « Révolte logiques, révoltes sensibles », op. cit.

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